- Il y a dix jours, ma mission auprès des prêtres étudiants étrangers m’a permis d’arpenter pour la première fois de ma vie une forêt primaire en Afrique tropicale. On appelle forêt primaire, une forêt composée d’arbres sans trace d’activité humaine (une forêt où « la main de l’homme n’a pas mis le pied » !) par opposition à la forêt secondaire qui a été aménagée par l’homme. En France, il n’y a presque plus de forêts primaires (au maximum mille hectares, notamment dans les Hautes Vosges), mais seulement des forêts anciennes.
Quand on entre dans ces forêts naturelles ou originaires, ce qui frappe en premier, c’est l’intensité des sensations. Les sens externes sont en quelque sorte saturés : la variété des couleurs et la richesse des teintes vertes, émeraude, jade, amande, impérial, les alternances constantes d’ombre et de lumière ; la richesse de l’environnement acoustique ; la chaleur humide. Ensuite, je fus saisi par le gigantisme de la faune (un lombric long comme une couleuvre) et de la flore : alors que nos forêts culminent à vingt mètres, mon regard n’en finissait pas de s’élever en suivant les troncs interminables droits comme des fils à plomb. D’étagements en terrasses, ils s’élançaient de manière vertigineuse jusqu’à la canopée située à près d’une cinquantaine de mètres. Je fus aussi émerveillé de la profusion et de la splendeur des insectes, comme ces papillons diurnes bleu turquoise presque phosphorescents virevoltant insaisissables.
Mais où veut en venir le prédicateur ? Ce qui m’a le plus étonné fut encore autre chose. Dans la forêt primaire, coexistent toute la végétation, quels que soient son âge, sa forme, son état. Alors que nos forêts secondaires choisissent les essences d’arbres, les plantent à distance régulière, nettoient les chemins, débroussaillent, taillent les troncs, éliminent les arbres morts, la forêt primaire donne à voir autant les arbres droits que les arbres tordus, autant les arbres vigoureux que les ébauchés, malformés, disgraciés, autant ceux qui se dressent que ceux qui sont tombés. Et qui sont morts. L’on aurait tendance à opposer les deux types de forêt en affirmant que dans la première règne l’ordre, ce que les Grecs appelaient le cosmos (qui a donné « cosmétique », ce qui rend beau), et dans la seconde le chaos. En fait, la forêt primaire est animée par un autre principe d’organisation, plus systémique, où rien n’est exclu, tout est recyclé. Ainsi, lorsqu’un arbre tombe, non seulement il vient enrichir l’humus, mais il laisse une trouée de lumière dans la canopée et permet ainsi aux plus jeunes et aux plus petits de venir enrichir la biodiversité dont on sait qu’elle est beaucoup plus grande dans les forêts primaires que dans les forêts secondaires.
D’un mot, la forêt primaire invite autant les riches que les pauvres. Elle ne dissimule pas honteusement la fragilité, mais assure la participation vivante et vitale de tous – la convivialité qui est l’autre nom de la communion.
- « Bienheureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Par certains côtés, cette première béatitude contient toutes les autres. Voilà pourquoi les autres lectures de la liturgie y font écho. Comment l’entendre ? Les Saintes Écritures seraient-elles marxistes ?
Pour bien comprendre l’enseignement biblique sur la pauvreté, il convient de se rappeler qu’elle n’est jamais séparée de la richesse. Nous sommes pauvres pour que Dieu nous enrichisse. « Un pauvre a crié, le Seigneur entend » (Ps 33,7). Ce verset du psaume résume tout le psautier et même toute la Bible et toute l’existence chrétienne. On le conjugue parfois au passé : « Un pauvre a crié, le Seigneur entend », alors qu’il est au présent. Le risque de celui qui se croit seulement riche est de ne pas reconnaître ses manques, n’est pas d’abord de ne pas donner (la Bible et l’histoire montre combien les personnes riches d’argent, de talents, de relations, etc., peuvent être généreuses), mais de ne pas recevoir, donc de ne pas dépendre, donc de ne pas demander l’aide de son prochain et de ne pas supplier Dieu.
Le 28 janvier, dernier, nous avons fêté saint Thomas d’Aquin (mort en 1274). Le théologien dominicain est connu pour être cette intelligence hors norme qui a écrit des livres aussi monumentaux que géniaux. Le plus célèbre, la Somme de théologie, est composé de pas moins de 2669 articles, dont un pape disait : « Tot articula, quot miracula : autant d’articles, autant de miracles ». Mais l’on sait moins que cette intelligence de lion avait un cœur d’enfant. Son compagnon (socius), Réginald de Piperno, qui le confessait, a fait une confidence (indiscrète) : « la confession de Thomas était celle d’un enfant de cinq ans ». Plus encore, ce grand travailleur dont la mémoire retenait presque tout était aussi un homme humble qui, avant d’aller enseigner ou écrire, demeurait longuement « la tête dans le tabernacle » (en fait, à côté du tabernacle) – on l’a surnommé le Docteur eucharistique –, et suppliait Dieu de lui donner les lumières qui lui manquaient. Ainsi cet homme riche de savoir et de sagesse n’en était pas moins un pauvre qui mendiait sa nourriture, ici la vérité, auprès de la Sagesse éternelle. Comprenez-moi bien ! L’Aquinate faisait bien sa part et toute sa part, il n’était pas quiétiste. Mais la recherche ne suffisait pas toujours. Aussi n’hésitait-il pas à supplier pour que Dieu achève ce qu’il avait commencé.
- Vous le comprenez donc, frères et sœurs, la pauvreté n’est pas facultative. Elle est la condition de la vie évangélique. Comment en vivre de cette pauvreté évangélique ?
J’ai assisté il y a quelques mois à une conférence sur l’histoire du handicap. Cet historien ayant eu une parole plutôt réservée à l’égard de la charité chrétienne qu’il proposait de remplacer par l’altruisme, je suis allé le rencontrer à l’issue de la conférence pour mieux comprendre ces préventions à l’égard de ce qui est le plus précieux trésor de la Révélation. S’en est suivi un passionnant dialogue qui m’a permis de mieux comprendre combien la relation avec la personne à handicap pouvait dysfonctionner non pas seulement par défaut d’attention ou de compassion, mais, à l’inverse, par un don mal ajusté. Pendant ce dialogue, se sont faites jour quatre conditions qu’il est aisé d’élargir à notre relation à toute forme de pauvreté :
- Proposer et non pas imposer. Autrement dit sortir de l’attitude du Sauveteur qui veut faire le bien de l’autre en oubliant que son premier bien est son consentement, donc sans lui demander son avis.
- Reconnaître en l’autre une personne qui nous est parfaitement égale. Et donc sortir du pharisaïsme : « Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes –ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain » (Lc 18,11).
- Accueillir le contre-don. Là, nous touchons la pauvreté, notre propre pauvreté. Il est souvent bien plus aisé de donner que de recevoir. Avons-nous conscience que nous ne sommes riches et ne pouvons donner que parce que nous avons d’abord reçu ? Surtout, sommes-nous prêts à recevoir de celui à qui nous donnons ?
- Toucher sa propre vulnérabilité. Au terme de notre dialogue, de façon… touchante, l’historien m’a fait la confidence que, s’il s’intéressait à ce sujet, l’histoire du handicap, c’est que lui-même portait un handicap. Donation et domination ne diffèrent que d’une syllabe. Conjurant la tentation du surplomb les psychologues parlent de « position basse ». Et si nous connections avec la part de vulnérabilité en nous ? Pour ma part, j’ai mis des années à reconnaître que j’entendais mal (pourtant, l’hypo-acousie est chez moi un problème familial) et enfin me faire appareiller. J’ai fait subir à mon entourage des répétitions sans fin parce que je ne reconnaissais pas cette pauvreté et mon besoin de me faire aider médicalement.
Jésus qui nous a tout donné de sa richesse est aussi notre exemple sur la voie de la pauvreté, lui qui a demandé à ses Apôtres les plus proches de demeurer avec lui lors de l’épreuve de Gethsémani : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez » (Mc 14,34). Saint Paul a cette parole paradoxale : « Vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, étant riche, s’est fait pauvre pour vous ; afin que vous soyez enrichis par sa pauvreté » (2 Co 8,9).
« Bienheureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3).
Pascal Ide