Une souffrance divine selon saint Jean-Paul II ?

Avec la question de la conscience du Christ et de sa vision béatifique, celle de la souffrance de Dieu est peut-être la plus touchy en théologie actuelle. Or, sans doute en partie grâce à ses rencontres hebdomadaires avec Joseph Ratzinger, Jean-Paul II est très au fait des « questions disputées » en théologie. Aussi, dans sa lettre encyclique sur l’Esprit-Saint, va-t-il s’affronter à ce sujet et proposer une réponse encore jamais entendue dans le Magistère ecclésial. Trop brièvement, nous sommes entre deux positions extrêmes : d’un côté, Dieu est tellement impassible et bienheureux qu’il semble lointain et indifférent aux souffrances des hommes ; de l’autre, Dieu est muable et souffrant (et impuissant), de sorte qu’il en deviendrait imparfait.

Jean-Paul II intègre la part de vérité contenue dans chacune de ses positions extrêmes :

 

« La conception de Dieu comme être nécessairement très parfait exclut évidemment, en Dieu, toute souffrance provenant de carences ou de blessures ; mais dans les « profondeurs de Dieu », il y a un amour de Père qui, face au péché de l’homme, réagit, selon le langage biblique, jusqu’à dire : ‘Je me repens d’avoir fait l’homme’ (cf. Gn 6,7). ‘Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre… Le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre, et il s’affligea dans son cœur. Et le Seigneur dit… “je me repens de les avoir faits”’ (Gn 6,5-7). Mais plus souvent le Livre saint nous parle d’un Père qui éprouve de la compassion pour l’homme, comme s’il partageait sa souffrance. En définitive, cette inscrutable et inexplicable ‘souffrance’ de père [‘dolor’ patris] [1] donnera surtout naissance à l’admirable économie de l’amour rédempteur en Jésus Christ […]. Et sur les lèvres de Jésus Rédempteur, dans l’humanité de qui se concrétise la ‘souffrance’ de Dieu [Dei ‘dolor’ completur], reviendra un mot par lequel se manifeste l’Amour éternel plein de miséricorde : ‘Misereor’, ‘j’ai pitié’ (cf. Mt 15,32 ; Mc 8,2) [2] ».

 

Là encore, commentons. Le pape écarte la seconde position introduisant en Dieu souffrance et changement, en rappelant que celui-ci est « nécessairement très parfait [necessarius et perfectissimus] ». Et le fait qu’il juge inutile d’établir ce point ou de renvoyer à des références montre à quel point cette opinion contredit l’enseignement scripturaire et magistériel. Jean-Paul II conjure également la conception symétrique d’un Dieu indifférent. Pour l’établir, il convoque d’abord un texte de l’Ancien Testament : après l’épisode du déluge, Dieu affirme se repentir ; or, le repentir est un sentiment. Il fait ensuite appel à la parole du Christ : « le Père qui éprouve de la compassion pour l’homme ». Implicitement, il se réfère à la parabole de l’enfant prodigue qui affirme que le père « fut saisi de compassion » (Lc 15,20). Le verbe grec ici utilisé, ésplanchnisthè, vient de splanchna, « les viscères » (la médecine parle de « territoire splanchnique »). On pourrait donc traduire par « fut saisi aux entrailles ». Le Père ressent donc la compassion au plus intime de lui. Puisque la compassion signifie, là aussi étymologiquement, « souffrir avec », l’encyclique peut introduire l’expression, toute nouvelle dans le Magistère ecclésial, de « ‘souffrance’ de Dieu [Dei ‘dolor’] » [3], et cela à deux reprises.

Que les guillemets se gardent de réduire cette affirmation à une simple concession ou à une métaphore. Limitons-nous à trois observations au sujet d’un texte riche en suggestions dont, là encore, le théologien gagnerait à se saisir. Primo, Jean-Paul II écarte la « souffrance provenant de carences ou de blessures ». Il suggère donc qu’il pourrait exister une souffrance qui exprime la plénitude divine. Secundo, sans ignorer le risque d’« anthropomorphisme », il se refuse à limiter la souffrance divine à celle de Jésus en son humanité : celle-ci « concrétise la ‘souffrance’ de Dieu » ; reprenant le registre de l’expression, l’on pourrait dire que Jésus exprime ou révèle non pas lui-même, mais quelqu’un d’autre : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14,9. Phrase centrale dans l’encyclique sur la miséricorde) [4]. Tertio, cet amour affectif du Père est en vue d’un amour effectif [5] : la souffrance du Père « donnera surtout naissance à l’admirable économie de l’amour rédempteur en Jésus Christ ». Enfin, derechef, le pape ajoute qu’il s’agit d’un mystère « inscrutable et inexplicable », afin d’éviter des développements indiscrets ou irrévérencieux.

 

[1] Pourquoi le texte latin omet-il la majuscule de Père ? Est-ce pour faire allusion à la parabole du fils prodigue et donc relativiser la portée intradivine de cette souffrance ?

[2] Jean Paul II, Lettre encyclique Dominum et vivificantem sur l’Esprit-Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986, n. 39, § 2 et 3.

[3] Le latin, comme beaucoup d’autres langues européennes, utilise l’unique mot dolor et donc ne dispose pas de l’heureuse distinction des deux termes français, « douleur » et « souffrance » – la première étant davantage réservée au domaine corporel et la seconde au domaine psychique (et spirituel). Voilà pourquoi nous avons rétabli le même terme « souffrance » qui traduit l’unique substantif latin dolor.

[4] En termes techniques, la Trinité économique révèle la Trinité immanente.

[5] Implicitement, Jean-Paul II reprend la distinction employée par saint Thomas d’Aquin. Se demandant si l’on doit attribuer la miséricorde à Dieu, il répond, fait rare, par un jeu de mots : oui « selon l’effet, mais non selon l’affect [secundum effectum, non secundum passionis affectum] » (Somme de théologie, Ia, q. 21, a. 3, co.). Mais, contrairement à l’Aquinate, le pape attribue à Dieu le double amour, affectif et effectif.

7.5.2026
 

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