L’amour gratuit protège de la fatalité (Rabbi Akiba)

Rabbi Akiba, homme plein de savoir et de sagesse, est connu pour avoir confirmé la présence du Cantique des Cantiques dans le Canon des Écritures. Il aimait beaucoup sa fille Nehama (« consolation », en hébreu). Un jour, celle-ci lui annonça qu’elle allait se marier (à moins que ce mariage n’ait été décidé par Akiba ?). Or, son ami, un grand astrologue, lui apprend que le jour des noces de sa fille sera aussi celui de la mort de celle-ci ; de plus, il apprend de quoi sa fille bien aimée mourra : d’une piqûre de serpent. Doit-on annuler ces noces que tout le monde attend, et sa fille plus que tout ? Si l’on ne peut pas ne pas fêter les noces, au moins peut-on tout faire pour empêcher cette mort. Des troupes de serviteur traquent partout les nids de serpent. Les invités arrivent, des quatre coins de l’horizon. Les noces, à cette époque et en ces lieux, duraient plusieurs jours. Arrive le dernier jour, celui où se célèbre le mariage. La mariée, qui ne sait rien, rayonne. Toute la journée se déroule au mieux. Le soir, les époux se retirent dans la chambre nuptiale. « La nuit baigne dans la paix ». Nous n’entrerons pas dans la chambre des époux.

Akiba passe la nuit que vous imaginez.

Le lendemain, Akiba, en tremblant, fait mander sa fille… qui vient. Il est tout étonné et ravi de la voir arriver : « Nehama, ma fille bien-aimée, milieu de mon âme et de mon cœur, tu as fait faillir la prédiction du plus grand astrologue babylonien. Décris-moi tout dans tous les détails la journée d’hier, chaque mot que tu as dit, chaque geste que tu as accompli ».

Nehama passe en revue toute la journée, chaque parole entendue, chaque parole dite, chaque geste échangé, tout ce dont elle se souvient. « Et encore ? et encore ? demande le père ». Alors, Nehama se rappelle : « Ah oui ! À un moment, un vieux mendiant est entré sous la tente. Toute l’assistance était absorbée par les psaumes de bénédiction et les lumineux commentaires d’un de vos grands hôtes. Je me suis glissée vers l’ouverture et j’ai aidé le vieil homme à ôter sa cape. Puis j’ai pris une flèche dans le panier à l’entrée et je l’ai plantée selon la coutume dans le mur pour y suspendre l’étoffe ! » En effet, à l’époque, un mur grossièrement crépi était bâti à l’entrée des tentes de fête pour y recevoir les vêtements. Akiba bondit sur ses pieds : « Montre-moi l’endroit où tu as enfoncé la flèche ». Nehama lui montre : « Là ». Alors, avec précaution, Akiba retira l’empenne : une tête du serpent y était plantée [1].

 

Cette superbe histoire de Rabbi Akiba est en réalité une parabole. Elle nous raconte d’abord un acte d’amour gratuit aussi qu’immérité. « Nehama a fait geste de l’infinie délicatesse d’amour : elle a traité le mendiant avec les égards du roi ».

Elle nous apprend ensuite que l’amour de don conjure le destin. En effet, celui-ci et, a fortiori, les prévisions humaines sont prévisibles. Or, l’amour désintéressé est aussi indéductible qu’immérité. Voilà pourquoi, en secourant le pauvre, Nehama a posé l’acte qui a conjuré le destin : « Nehama a fait le geste que personne n’attendait d’elle », « elle a enrayé d’un grain de sable la puissante machinerie des Destins ».

Enfin, elle célèbre l’amour de don qui non seulement prend la forme de la compassion pour le plus pauvre, mais est tellement décentré de soi et sans retour que la généreuse donatrice a failli l’oublier…

Pascal Ide

[1] Christiane Singer, Derniers fragments d’un long voyage, Paris, Albin Michel, 2007, p. 77-80. Les citations suivantes sont aussi tirées de ce passage.

6.3.2026
 

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