Une raison de plus pour dormir suffisamment

Nombreuses sont les raisons de dormir assez longtemps. Le sommeil n’est réparateur que si sa durée est assez longue et son rythme assez régulier (se coucher et se lever à heures régulières, y compris le week-end). L’une des principales raisons mises en évidence que je développe ailleurs [1] est que, loin de se reposer, le cerveau profite du sommeil pour réorganiser et stocker les informations acquises pendant la veille. Je souhaiterais insister ici sur une autre découverte.

Partons d’une question biologique d’importance. L’encéphale qui pèse 2 % du poids du corps humain consomme 20 à 25 % de son glucose, qui est le médiateur de l’énergie. Or, une telle consommation produit de nombreux déchets qui, s’ils s’accumulaient, intoxiqueraient le cerveau et inhiberaient son activité. Mais l’un des principaux systèmes d’excrétion est le système lymphatique et le cerveau en est dénué. Comment draîne-t-il donc ses toxines ?

Ce n’est qu’il y a une dizaine d’années que la question fut enfin résolue par une équipe de chercheurs de l’Université de Rochester (aux États-Unis) [2]. Les neurones sont enveloppés d’autres cellules, appelées gliales qui à la fois les nourrissent (elles apportent les nutriments), les purifient (elles évacuent les déchets) et les défendent (elles assurent leurs défenses immunitaires). Or, ces cellules gliales ont la forme d’étoiles (d’où leur nom d’astrocytes). Cette configuration leur permet de constituer des vaisseaux. Eux-mêmes forment un gigantesque réseau très organisé de canaux spécialisés et sont parcourues par le liquide céphalorachidien (celui que l’on trouve dans la moelle épinière). Ainsi, comme la circulation lymphatique, ce système que l’on a pour cela qualifié de glymphatique, est parallèle à la vascularisation sanguine (et d’ailleurs, comme pour la lymphe en général, se jette ultimement dans le système sanguin).

Mais, outre cette passionnante découverte, qui intéresse notre propos seulement à titre préparatoire, en voici une autre faite par la même équipe. Les activités de drainage suivent en fait un rythme (que l’on retrouve dans beaucoup d’organes comme le foie). D’une part, pendant la journée, donc pendant l’éveil et la conscience, le cerveau est principalement engagé dans des activités intenses tournées vers l’extérieur, la solution de problème, l’exécution des tâches, etc. D’autre part, pendant les phases de repos, avec ou sans sommeil, l’encéphale, loin de se reposer, tourne son activité vers lui-même, pour purifier les cellules des déchets accumulés pendant la première phase. Pour le montrer, les biologistes ont injecté du colorant dans le liquide céphalorachidien de souris et ont suivi à la fois le flux et l’activité électrique du cortex. Or, ils ont observé que, lorsque les souris sont au repos ou endormies, le liquide céphalorachidien s’écoule plus vite que lorsqu’elles sont éveillées et en pleine activité. Voilà pourquoi le sommeil (ou une séance de méditation pleine conscience) est aussi régénérateur. L’expérience intérieure de redynamisation, de restauration que l’on ressent après une nuit de sommeil, serait donc liée à l’élimination objective de toxines.

Ajoutons une dernière observation, pour la joie de la contemplation. Les chercheurs ont mesuré avec des électrodes l’espace existant entre les cellules gliales. Or, ils ont constaté que, pendant le sommeil, cet espace croît de 25 % ! Et la raison d’être de cet élargissement est transparent : les astrocytes tapissent les vaisseaux du glymphatique ; or, plus la lumière vasculaire est vaste, plus haut est le débit ; donc, cet espacement favorise aussi l’épuration du sang et le renouvellement du cerveau. Ainsi, la vie veut la distance pour favoriser la communication (donc la communion).

Pascal Ide

[1] Cf. Pascal Ide, « Les solutions platonicienne et aristotélicienne à l’émergence de la nouveauté. Proposition de synthèse à la lumière du temps et du don », Philippe Quentin (éd.), Émergence, colloque de l’ICES, La Roche-sur-Yon, 19 et 20 mars 2019, coll. « Colloques », La Roche-sur-Yon, Presses Universitaires de l’ICES, 2021, p. 8-51.

[2] Cf. Jeffrey J Iliff, Minghuan Wang, Yonghong Liao, Benjamin A. Plogg, Weiguo Peng, Georg A. Gundersen, Helene Benveniste, G. Edward Vates, Rashid Deane, Steven A. Goldman, Erlend A. Nagelhus & Maiken Nedergaard, « A paravascular pathway facilitates CSF flow through th brain parenchyma and the clearance of interstitial solutes, including amyloid β », Science Translational Medicine, 147 (15 août 2012) n° 4, 147ra111.

2.10.2021
 

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