Le don à vue de nez : pour une ontologie de l’odorat 2/3

 

3) Induction. Données physiologiques

a) L’histoire

1’) Avant 1960 : les échecs de la psychophysique

Pendant de longues décennies, la connaissance physiologique de l’odorat a piétiné. Pendant trois quarts de siècles, les chercheurs dépensent beaucoup de temps, d’énergie, de ressources, pour établir des corrélations entre les structures chimiques des molécules odorantes et l’activité neurologique.

2’) 1960-1980 : les premières réponses de l’électrophyiologie

Tout a basculé en 1955, avec l’étude magistrale d’Ottoson sur l’électro-olfactogramme de la grenouille [1].

Nouvelle découverte : la perception de l’odeur résulte de l’extraction d’un invariant de forme à partir de l’image sensorielle brute dessinée par l’inspiration à la surface du bulbe olfactif. En fait, il en est de même avec la vision par exemple des visages : le traitement cognitif de l’information procède à chaque fois de la reconnaissance de la forme.

3’) 1990-2000 : les découvertes de la biologie moléculaire

 

4’) 2000- : les découvertes de l’imagerie cérébrale

Les nouvelles techniques permettent d’acccéder à des images du cerveau d’un individu éveillé non seulement en 3 D, mais aussi en temps réel.

Les progrès de l’IRMf (résonance magnétique fonctionnelle) : la résolution des images est d’environ 3 mm dans l’espace et 5 sec. Dans le temps. La MEG (magnétoencéphalographie), elle, suit les activités… à la milliseconde près mais sans intégrer l’espace. Le rêve sera d’atteindre la résolution de 1 mm dans l’espace et 1 ms dans le temps…

Les découvertes sont si importantes qu’elles furent récompensées en 2004 par le prix Nobel de médecine à Richard Axel et Linda Buck.

Aujourd’hui, l’on peut dire que « le long chemin des connaissances qui s’étend de la molécule à l’odeur perçue consciemment est désormais entièrement et solidement balisé [2] ».

L’une des étapes décisives fut la compréhension du mécanisme du complexe ligand-récepteur et sa transformation en message électrique.

b) Anatomie

 

c) Physiologie

 

d) Ethologie comparative

Performance chez l’animal

« Le chien berger a une sensibilité un million de fois supérieure à l’homme ». Mais le record est détenu par certain poissons, comme « les anguilles et les saumons dont l’odorat extraordinaire permet aux rescapés des longues migrations de reconnaître ‘chimiquement’ la rivière de leur enfance [3] ».

Il y a une explication physiologique à cela : il y a dix millions de systèmes récepteurs de la muqueuse olfactive chez l’homme et par exemple 200 millions chez le chien berger allemand [4].

On connaît aussi la célèbre étude de Jean-Henry Fabre sur le bombyx qui repère une femelle à plusieurs kilomètres (Souvenirs entomologiques).

4) Données psychologiques

a) Odeur et mémoire

Une conséquence des recherches effectuées par Linda R. Buck et Richard Axel, prix Nobel 2004, et évoquées plus haut, concerne l’extraordinaire capacité de la mémoire olfactive de l’être humain. Celui-ci est capable de reconnaître et se souvenir de près de 10 000 odeurs [5].

De plus, l’on sait aujourd’hui que la mémoire olfactive commence dès le sein utérin :

 

« La consommation en fin de gestation, de repas aromatisés au fenugrec, au curry, à l’ail ou encore au cumin confère au liquide amoniotique et au nouveau-né lui-même l’odeur correspondante. Lorsque l’odeur supposée dominer in utero est présentée au nouveau-né, celui-ci manifeste des réponses claires de détection et de préférence envers celle-ci. Ainsi des enfants nés de mères ayant consommé des aliments anisés en fin de gestation montrent des conduites d’appétence à l’égard de l’anis quatre jours après la naissance, alors que des enfants nés de mères non consommatrices d’anis ne montrent aucune réaction indicatrice d’une signification particulière de l’anis [6] ».

 

Faut-il convoquer les analyses, fameuses entre toutes, de Marcel Proust ? Je me permets de renvoyer à mon étude sur l’auteur de La recherche. Si l’on pense au romancier français, il ne faudrait pas oublier tous les autres auteurs qui parlent de cette mémoire involontaire – sans toutefois en avoir fait la théorie et mis en œuvre la pratique –. Par exemple, dans un roman de Guy de Maupassant, le passé oublié du héros, Olivier Bertin, remonte par bouffées à la faveur d’un parfum : « Au fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé aussi souvent des parcelles de son existence [7] ».

Ajoutons que l’odeur ne fait pas mémoire du passé de manière égale. Elle renvoie de manière privilégiée à l’enfance, ainsi que Bachelard l’a relevé :

 

« Qui voudrait pénétrer dans la zone de l’enfance indéterminée, dans l’enfance à la fois sans noms propres et sans histoire, serait sans doute aidé par le retour des grands souvenirs vagues, tels que sont les souvenirs des odeurs d’autrefois. Les odeurs ! premier témoignage de notre fusion au monde. […] Dans le passé comme dans le présent, une odeur aimée est le centre d’une intimité [8] ».

« Chaque odeur d’enfance est une veilleuse dans la chambre des souvenirs [9] ».

 

Autrement dit, de même que l’odeur renvoie au plus intime, c’est-à-dire au cœur, de même elle renvoie au plus enfoui, c’est-à-dire aux primes expériences de la personne.

b) Odeur et affectivité

Ainsi que nous l’évoquions ci-dessus, si l’odeur attire le passé dans le présent, au point de l’actualiser, il l’est par la médiation de l’affectivité. En effet, l’expérience montre que l’odeur est d’emblée investie axiologiquement. On ne dit pas d’une odeur qu’elle est belle ou laide, mais qu’elle est bonne ou mauvaise. Autrement dit, dis-moi comment tu sens, je te dirai comment tu ressens.

Le lien entre l’odeur et l’affectivité est attestée depuis longtemps en littérature – à commencer, de nouveau, par l’œuvre décisive de Proust. Il est aujourd’hui confirmé par la psychologie sociale. Et, plus ignoré, ce lien fut exposé avant le romancier, par le philosophe français Maine de Biran :

 

« L’espèce des souvenirs, qui se rattachent aux sensations de l’odorat, doit être de la même nature que les sensations elles-mêmes, c’est-à-dire purement affective ; il y a entre les odeurs et les impressions internes dont se compose le sentiment de coexistence, une affinité qui est toute particulière en ce sens. Des odeurs, liées à de tels sentiments ineffables, tels qu’on en éprouve dans la jeunesse, réveillent toujours plus ou moins le même sentiment ; on se retrouve, jeune encore, amoureux, dans un bosquet parfumé. C’est là où [que !] le cœur joue son jeu indépendamment de la pensée ; quand le voile se soulève, nous sentons toutes nos pertes, et la mélancolie s’empare de notre âme [10] ».

c) Odeur et amour

Ce qui est vrai des émotions en général l’est de l’amour en particulier.

1’) L’amour-attrait

Qui ne se souvient du chant dans le Don Giovanni de Mozart : « Sento odor di femmina : Je sens une odeur de femme » ? De fait, l’odeur attire, voire captive. Il semble être l’équivalent olfactif du philtre d’amour. À Don José qui a gardé la fleur qu’elle lui avait donnée, Carmen répond : « Le charme a opéré [11] ». Déjà Rousseau avait relevé cet envoûtement lié aux fragrances : « L’odorat est le sens de l’imagination donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau, c’est pour cela qu’il ravive un moment le tempérament et l’épuise [12] ». Et Baudelaire en relève l’effet, qui est l’attachement obsessionnel : « Songez donc que quand j’emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j’emporte aussi le désir d’y revenir. Et alors quelle insupportable obsession [13] ! ».

Le sortilège exercé par l’attrait olfactif est tel que la personne qui aime peut en oublier la laideur de l’aimé. Par exemple, la jeune Véronique se laisse envoûter par les parfums des fleurs que lui offre le riche et laid banquier Graslin [14]. Dans son roman, Le parfum, Süskind met en scène un cas beaucoup plus extrême où un homme aussi « abominable à l’intérieur [il assassine des jeunes filles] et à l’extérieur [il est « petit, bossu, boiteux, laid », etc.] » réussit à se faire « adorer » de tous, en composant des odeurs suaves [15]. Ainsi l’attirance liée à l’odeur absorbe le dégoût que pourrait susciter l’absence de charme.

Plus encore, cet enivrement peut même déclencher une passion amoureuse dès la première rencontre. Le plus souvent, l’olfaction suit les autres sensations. Dans La peau de chagrin, la scène de rencontre entre Pauline et Raphaël dans la loge de l’Opéra par cette phrase, attestant que l’odeur ne fait que prolonger et consommer l’action décisive du toucher, puis de la vue : « Les pénétrants parfums de l’aloès achevèrent d’enivrer Raphaël » (La peau de chagrin, La comédie humaine, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, tome 10, 1979, p. 226). Une analyse détaillée de cette description si fine montrerait combien les gestes corporels sont médiateurs de toute la personne. Relevons seulement une phrase : « Toute sa vie suave se communiqua soudain à Raphaël comme une étincelle électrique ». Or, ce qui est ici communiqué n’est rien moins que la « vie » et « toute » la vie de Pauline (notamment par le rythme de la respiration). Réduire cette connexion à une expérience érotique (si « suave » soit-elle) amputerait cette expérience totale. Et l’analogie de l’étincelle n’est pas choisie au hasard. L’on sait que Balzac, qui, homme de son siècle, n’ignore ni ne dédaigne les explications scientifiques, fait volontiers appel à cette médiation électrique pour expliquer la soudaineté et la radicalité du phénomène amoureux : « la grisette […] ressentit cette étincelle électrique […]. Un éclair de l’amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation » (La vieille fille, même coll., tome 4, p. 843) ; les jeunes femmes d’une grande sensibilité « sous l’empire d’une sympathie explicable aujourd’hui par les fluides magnétiques, sont envahies en un instant » (Sarrasine, même coll., tome 3, p. 857. Cf. La fille aux yeux d’or, même coll., tome 5, p. 1063).

Ne quittons pas Honoré de Balzac. C’est ce que raconte l’une des plus belles histoires d’amour de la littérature française, œuvre méconnue (à l’époque) à laquelle Théophile Gautier rendit hommage : « Le Lys dans la vallée tient, parmi l’œuvre de Balzac, toute proportion gardée, la place du Cantique des Cantiques dans la Bible [16] ». Le roman de Balzac relate la romance à la fois platonique et très sensuelle entre un jeune homme, Félix, et une femme mariée, la marquise Henriette de Mortsauf. Or, tout est placé sous le signe de la fascination olfactive. L’auteur du Capitaine Fracasse ne s’est pas trompé sur cette symphonie pastorale qui est d’abord une symphonie florale, lui qui poursuivait ainsi son éloge : « C’est la montagne des aromates du Liban transplantée au sein de la Touraine […]. L’auteur a fait de son lys une lumineuse atmosphère avec les souffles tremblants de la brise, les rougeurs pudiques de l’aurore et les brumes bleuâtres de l’encens ».

Se retrouvant à une fête où il s’ennuie considérablement, Félix s’asseoit seul sur une banquette, lorsqu’une femme inconnue prend place à côté de lui, s’imaginant qu’il est un enfant. Or, avant même de la voir, Félix, absorbé dans son acédie boudeuse, est immédiatement attiré, aspiré, en respirant le parfum de l’inconnue, et tombe amoureux :

 

« Aussitôt, je sentis un parfum de femme qui brilla dans mon âme comme y brilla depuis la poésie orientale Je regardai ma voisine, et fus plus ébloui par elle que je ne l’avais été par la fête ; elle devient toute ma fête […]. J’aimais soudain sans rien savoir de l’amour [17] ».

 

Balzac décrit un véritable coup de foudre olfactif, une cristallisation sur mode parfumé. De fait, chaque étape est sigillée par ce primat de l’olfaction et de la respiration. Ainsi, lorsque Félix retrouve, par hasard, l’inconnue (car il en ignore le nom), c’est le sens de l’odorat qui est convoqué : « Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point… Elle était, comme vous le savez déjà sans rien savoir, le lys de cette vallée où elle croissait pour le ciel en la remplissant de ses vertus [18] ». Ainsi le romancier joue de la double fonction, de fait étroitement entrelacée, du sentir : sensation olfactive, intuition ici amoureuse.

2’) L’amour-don

Mais l’odeur ne dit pas seulement l’amour-attrait. Il dit aussi l’amour-don. Pour l’aimant, l’objet qui est au contact de l’aimé, et porte son odeur, le symbolise, le médiatise. « Je voudrais passer la mer – écrit Guy de Maupassant –, franchir les montagnes, traverser les villes, rien que pour poser ma main sur votre épaule, pour respirer l’odeur de vos cheveux [19] ». Ce qui est vrai au présent le demeure au passé. Ainsi, Gustave Flaubert est attaché aux objets qu’a portés ou qu’a touchés Louise Collet, mouchoir, mitaine, pantoufle, lettres. En effet, en l’absence de sa maîtresse, il respire ces objets. Or, respirer, c’est inhaler l’odeur de l’autre, qui vient du plus intime de son corps. Donc, cette inspiration qui unit à l’être aimé devient un substitut de l’amour, sinon l’amour même. C’est ainsi que, dans une lettre, l’écrivain avoue avoir revu ses pantoufles et les aimer autant qu’elle : « Je les respire, elles sentent la verveine et une odeur de toi qui me gonfle l’âme [20] ».

La psychanalyse y suspectera du fétichisme. Si l’on s’écarte de cette interprétation par trop réductionniste, l’on peut au contraire interpréter dans ces gestes et cet attachement, une preuve de ce que l’on verra être les lois de symbolisation et de pneumatisation.

d) Odeur et guérison

Dans l’Antiquité, le corpus hippocratique atteste un usage curatif du parfum. Il porte même un nom : l’aromathérapie. Par exemple, l’utérus est considéré comme un organe sensible aux odeurs ; or, l’inflammation de la matrice est soignée par des fumigations d’aromates, préparés à base de cypérus, de calamus, de jonc, de cardamone, de cumin, d’anis, de rue, etc., et insufflés pendant plusieurs jours dans l’utérus [21].

Cette aromathérapie gynécologique se poursuivra au Moyen Âge et même à l’âge classique. Remarquons en passant que, loin d’être seulement imaginaires, ces thérapeutiques se fondent aussi sur une observation et une mise en œuvre des vertus curatives réelles des plantes [22].

Plus généralement, pendant toute l’ère prépasteurienne, le miasme joue le rôle que le germe, identifié comme facteur infectieux, jouera avec Pasteur. Or, selon un autre principe curatif, le semblable traite le semblable. On demandera donc à des arômes de combattre les émanations putrides. Aux odeurs méphitiques qui empestent, au sens les plus littéral du terme, on opposera des arômes qui purifient [23].

Enfin, aujourd’hui, l’aromathérapie poursuit sa carrière sans discontinuer, mais non sans évolution [24]. Que l’on songe au succès des huiles essentielles. Certes, cette thérapeutique est d’abord fondée sur les principes des plantes, les huiles essentielles étant considérées comme la quintessence de la plante. Mais elle opère aussi par la médiation des odeurs : objectivement, les plantes les plus utilisées par les consommateurs sont celles dont l’arôme est le plus puissant ; subjectivement, l’utilisateur pense que l’agent thérapeutique est d’autant plus efficace que les effluves sont prégnantes [25].

Quoi qu’il en soit de la vérité de ces méthodes – qui requièrent d’être non pas suspectées ou déconstruites, comme des représentations archaïques, voire magiques, mais évaluées selon les méthodes éprouvées par la science –, elles se fondent sur une représentation passionnante de leur action : du côté du médicament, l’odeur est l’expression, plus encore, l’émanation, de la plante, c’est-à-dire le révélateur de son principe vital (ainsi que l’évoque le syntagme « huile essentielle ») – et nous retrouvons la loi de symbolisation – ; du côté du soigné, l’odeur exerce une fonction thérapeutique parce que, par le biais de l’odeur et donc de la respiration, il pénètre et atteint l’organe malade au plus intime – et nous retrouvons la loi de pneumatisation.

5) Données sociologiques

a) Différences genrées

L’histoire de la parfumerie montre que les fragrances se répartissent de manière genrée. Dans une perspectiviste constructiviste, on parlera de fabrique olfactive du genre, c’est-à-dire de l’identité sociale du sexe. Si une telle interprétation comporte une grande partie de vérité, ne peut-on discerner au sein des archétypes imaginaires du féminin et du masculin qui sous-tendent ces pratiques, quelque chose de l’être-femme et de l’être-homme ? Ainsi, le parfum vise à accroître la beauté, la séduction du deuxième sexe ; or, la beauté semble bien être un trait caractéristique de la femme dans l’espèce humaine. En revanche, les eaux de toilette masculines font davantage référence à la force sauvage ou animale. C’est ce qu’évoquent, par exemple, Minotaure de Paloma Picasso, Jungle de Kenzo ou Savane de Dior.

De plus, les schémas odorants caractéristiques de la féminité empruntent à deux registres : le registre végétal et floral avec les parfums frais, les senteurs boisées ; le registre plus animal, qui privilégie les parfums lourds, entêtants. Or, ces registres renvoient de manière récurrente à deux modèles de féminité : la femme-fleur et la femme-féline, voire carnassière [26]. Peut-être ces deux modèles, plus végétal et plus animal, font-ils référence à deux symboliques : la femme passive et la femme séductrice. Cette répartition croise-t-elle d’autres dipôles connus : la « vierge » et la « putain », les déesses Vénus (ou Artémis) et Athéna ? Quoi qu’il en soit, les parfums expriment quelque chose de l’être-féminin, et ne sont donc pas des constructions déconnectées du donné.

b) Différences politiques

Nous avons vu combien l’odeur pouvait être le vecteur de l’exclusion.

De prime abord, la pestilence, les odeurs d’excréments sont honnies universellement. L’observation sociologique montre pourtant des différences significatives dans la pratique. Tel est par exemple le cas de la collecte publique des immondices dans la seconde moitié du xixe siècle : les Anglais installent rapidement le tout-à-l’égoût et les water-closets, alors que les Français tardent à le faire, voire y sont réticents. Or, l’explication habituellement fournie, qui est d’ordre économique, ne suffit pas. Il faut lui adjoindre une sensibilité moindre aux odeurs corporelles et aux excréments :

 

« La relative désinvolture dont les Français font preuve à l’égard de la propreté, le refus de l’eau, la longue tolérance des odeurs corporelles accentuées, la permanence de la privatisation des excréments et des immondices ne sauraient s’expliquer seulement par une méfiance envers l’innovation, par la pauvreté relative ou par la lenteur de l’urbanisation. Ce sont les attitudes collectives à l’égard du corps, des fonctions organiques et des messages sensoriels qui régissent les comportements [27] ».

 

Donc, les cultures somatiques et olfactives peuvent différer considérablement. La proximité géographique peut s’accompagner d’un éloignement considérable dans le vécu collectif.

c) Le parfum en Orient

Nous avons vu l’importance des parfums dans le monde arabo-musulman. Il est aussi au cœur de l’hindouisme et, ce qui est passionnant pour nous, au cœur des arts de l’amour, ici sous la forme de la séduction. Ce que Süskind et d’autres ont imaginé, l’Inde a tenté de le réaliser. En effet, selon le Kâma sûtra, l’élaboration et l’utilisation de parfums (onguents, etc.) fait partie des soixante-quatre arts d’agrément que tout homme et toute femme doivent connaître pour pouvoir séduire l’autre, accroître l’attrait [28].

Mais c’est au Japon que l’art olfactif atteint sans doute son sommet, en particulier à l’ère de Heian, à partir de 794. Là encore, le parfum est considéré comme un adjuvant puissant de la beauté et de l’érotique. En effet, dans la culture nippone, la femme doit se dissimuler derrière ses éventails et ses paravents ; comment dès lors attirer ? En ne laissant voir que leur longue chevelure parfumée [29].

d) Les pratiques marketing

Aujourd’hui, nous assistons à un réinvestissement volontaire, voire volontariste de l’odorat dans les espaces publics.

Voire, l’odorat fait irruption dans le monde du virtuel : des chaînes de télévision interacties odorantes ; des jeux vidéo restituant des ambiances olfactives appropriées [30]. Selon Annick Le Guérer, son introduction n’est-elle pas en vue d’« insuffler une dose de sensibilité, d’affectivité, d’émotion, en un mot d’humanité » dans cette « planète numérique [31] » ?

C’est en particulier le cas en sciences sociales et en sciences du marketing [32].

6) Détermination philosophique. L’olfaction sensible

Je ne relève que quelques points, tant la philosophie, traditionnelle ou classique, est aphone (!) ou plutôt anosmique.

a) L’objet sensible : l’odeur

Du point de vue philosophique, l’odeur se caractérise par sa subtilité ; or, celle-ci est un état de la matière extrêmement dilué, à la fois raréfaction des composants et exténuation de sa consistance. Or, l’âme est forme du corps et la forme se différencie de la matière, de sorte que toute âme, même végétative, est incorporelle. Par conséquent, la consistance ontologique de l’odeur la rapproche de l’âme, donc l’y proportionne. En ce sens, l’objet de l’olfaction est plus proche de ceux de la vue et de l’ouïe que ceux du toucher ou du goût. Donc, selon cette perspective philosophique, la répartition des sens externes en sens chimiques (goût, odorat) et sens physiques (vue, audition, toucher) doit être relativisée.

Cette vérité relève de la connaissance commune au point qu’un philosophe présocratique, Démocrite, l’avait vue. Selon l’interprétation qu’en offre Théophraste – le seul philosophe de l’Antiquité à avoir écrit un traité spécifiquement réservé aux odeurs –, l’Abdéritain distingue les atomes selon les formes (ou figures) et aussi selon le poids qui, lui-même, est corrélé à la taille (la grandeur). « Pour ce qui est du lourd et du léger, Démocrite les distingue au moyen de la grandeur, car si l’on discriminait individuellement chacun [des atomes], même si alors ils différaient en figure, leur poids naturel devrait être fonction de leur grandeur [33] ». Or, les atomes causent des saveurs différentes selon leurs formes, et des odeurs diversifiées selon le poids et la taille. En effet, « le léger, c’est tout simplement le subtil [34] » et son faible poids est dû au fait qu’il contient plus de vide que le lourd [35]. Or, l’odeur est un composé subtil. Donc, elle s’explique à partir des composés légers. Toutefois, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Démocrite ne rapproche pas l’odeur de l’air, mais du feu. En effet, c’est le plus subtil des quatre éléments [36]. Une conséquence d’intérêt est la suivante : le matérialiste Démocrite considère que l’âme était constituée de l’élément igné, du fait de sa subtilité [37]. Ainsi, l’odeur est d’une essence affine de celle de l’âme. Voilà pourquoi les successeurs de l’atomiste établiront une analogie entre l’âme et le parfum.

Pour notre part, nous en tirons deux leçons que nous développerons plus bas : la subtilité de la sensation olfactive ; la proportion particulière, la médiation entre l’objet et non seulement l’organe, mais le sujet entier qu’est l’âme.

b) L’acte d’olfaction

Pour S. Thomas, l’odorat est le sens le plus spirituel. Ne dit-on pas de telle personne à la fin de vie exemplaire qu’elle est morte en odeur de sainteté ? De plus, pour une glace, on parle de parfum pour le goût. On parle de l’essence d’une fleur.

c) La puissance olfactive

1’) L’organe du nez
a’) L’interprétation aristotélicienne

Aristote a inventé une bizarrerie organique, l’opercule nasal. Selon le Stagirite, celle-ci est un tégument qui obture le nez en vue de protéger le cerveau des excès de certaines odeurs. Précisons que cet équivalent d’une paupière olfactive imaginé par Aristote ne correspond à aucune observation anatomique [38]

b’) L’interprétation hégélienne

Hegel retrouve la répartition des différents étages du visage que décrit la physiognomonie (morphopsychologie). La place du nez est intéressante et a inspiré une étrange, mais suggestive réflexion à Hegel.

Rappelons que Hegel est le penseur du devenir (« Sein ist Gewesen ») et de la dialectique, c’est-à-dire de la négativité comme moteur du devenir. Comprenons bien que la négativité n’est surtout pas négation, mais intégration. C’est ce qu’atteste l’exemple fameux du bouton de rose dans la préface à la Phénoménologie de l’Esprit.

2’’) Application au nez

Hegel estime que l’odorat est lié à la consommation et que la pensée n’intervient pas chez lui : plus encore que chez Kant, l’odorat est exclu de l’esthétique, du proprement humain [39]. Le philosophe allemand remarque avec profondeur que n’a d’odeur que ce qui déjà se corrompt, s’altère : « Nous ne pouvons sentir l’odeur que de ce qui se consume déjà de lui-même [40] ».

Or, c’est la place du nez qui est à l’origine de ce rejet. En effet, le nez occupe une place stratégique, entre les deux parties antinomiques du visage : l’une qui est « théorique et spirituelle », à savoir, front, yeux, oreilles puisqu’ils sont le siège de l’esprit ; l’autre qui est « pratique », formée surtout par la bouche qui est destinée à la nutrition. Or, selon la signification hégélienne du syllogisme qui est processus dynamique, le nez n’est pas seulement un lieu indifférent de passage, mais il est intermédiaire, à cheval enre les deux zones plus spirituelle et plus matérielle, vassal rattaché à l’entité souveraine.

Lorsque le front et le nez sont séparés par une dépression, le nez se trouve comme attiré vers le bas, donc vers la zone matérielle. Alors « le front se trouve ainsi isolé et reçoit une expression de dureté et de concentration spirituelle égoïste, inaccessible à l’expression verbale par la bouche qui devient un simple organe subsidiaire qui, en révélant les odeurs, sert à susciter ou à stimuler un besoin purement physique ». Le meilleur signe en est l’animal chez qui l’effacement du front et la prééminence du museau ou de la gueule exprime « une utilité pure et simple, à l’exclusion de toute idéalité spirituelle ».

En revanche, le profil grec est la « forme idéale de la tête humaine, puisqu’il se caractérise par une non-interruption entre le nez et le front, donc l’absence de solution de continuité. Ainsi, il signe le triomphe de l’esprit qui a « refoulé tout à fait à l’arrière-plan » le naturel, le matériel. Ici, le nez devient un « organe spirituel » qui « sert par ses contractions, quelques insignifiantes qu’elles soient, à exprimer des appréciations et des jugements d’ordre spirituel ». D’où la beauté sereine de ce visage réconcilié dont « la belle harmonie résulte du passage insensible, voir continu, de la partie supérieure à la partie inférieure du visage [41] ».

On a du mal à se regarder dans la glace quand on a lu Hegel ! Il demeure qu’il tente d’expliquer la séduction du fameux profil grec qui nous paraît si étonnante aujourd’hui.

Nous sommes finalement assez proches d’une conception symbolique, unitive de la relation corps-esprit (corps, signe de l’âme), mais durcie par la dialectique.

2’) La puissance sensible

Dans l’admirable symphonie des cinq sens, comment éclairer la spécificité de ce sens méprisé, voire décrié ? Ici, encore plus qu’auparavant, nous arpentons des routes incertaines et proposons seulement des hypothèses. Une telle démarche, bien évidemment, ne peut opérer que comparativement. En plein : en quoi la porte olfactive enrichit-elle la relation interpersonnelle ? En creux. À la suite de Diderot, il s’agit de se centrer sur l’amputation cognitive que subirait une personne anosmique, et se demander : que manquerait-il à l’amour si nous étions sans nez, donc sans odorat ?

Il faudra aussi s’intéresser à la relation aux autres sens. Ce point ne pourra être élaboré qu’au terme de l’étude des cinq sens externes.

« Le sens de l’odorat – remarque Rousseau – est au goût ce que celui de la vue est au toucher ; il le prévient, il l’avertit de la manière dont telle ou telle substance doit l’affecter [42] ».

Pascal Ide

[1] Cf. David Ottoson, « Analysis of the electrical activity of the olfactory epithelium », Acta Physiologica Scandinavica, 35 (1955) n° 122 (Suppl.), p. 1-83.

[2] Patrick Mac Leod, « Cinquante ans de recherche sur les sens chimiques », Roland Salesse et Rémi Gervais (éds.), Odorat et goût, p. 21-26, ici p. 22.

[3] Alain Lieury, Manuel de psychologie générale, p. 30.

[4] Cf. Jacques Le Magnen, « Olfaction », in Charles Kayser (éd.), Traité de physiologie, Paris, Masson, tome 2, 1969, p. 749-802.

[5] Cf. Jean-Yves Nau, Le Monde, 6 octobre 2004, p. 23.

[6] Benoist Schaal, « Le ‘matrimoine olfactif’ : transmissions odorantes entre générations », Francine Boillot, Marie-Christine Grasse et André Holley (éds.), Olfaction et patrimoine, quelle transmission ?, Aix-en-Provence, Édisud, 2004, p. 55-77, ici p. 61.

[7] Guy de Maupassant, Fort comme la mort, coll. « Folio », Paris, Gallimard, 1983, p. 116.

[8] Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie, Paris, p.u.f., 1960, p. 118.

[9] Ibid., p. 122.

[10] Journal, 1815, cité par Frédéric Walter, Extraits de parfums, p. 51.

[11] Georges Bizet, Carmen, Acte 1 , scène X.

[12] Jean-Jacques Rousseau, Émile, p. 416.

[13] Charles Baudelaire, Lettre à Mme Sabatier, 31 août 1857, citée dans Les plus belles lettres d’amour, éd. Irène Frain, Paris, Archipel, p. 106.

[14] Cf. Honoré de Balzac, Le curé de village, dans La comédie humaine IX, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1978, p. 662.

[15] Patrick Süskind, Le parfum, Paris, Le Livre de poche, 1985, p. 263-264.

[16] La presse, 20 juin 1853.

[17] Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée, dans La comédie humaine IX, p. 984 et 985.

[18] Ibid., p. 987.

[19] Lettre à Madame X, 19 décembre 1887, citée dans Les plus belles lettres d’amour, p. 108.

[20] Lettre à Louise Collet, 8-9 août 1846. Cf. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 242-243.

[21] Cf. Corpus hippocratique, Œuvres complètes, Paris, éd. Emile Littré, 1839, vol. 8, « Maladie des femmes, L. II, p. 295.

[22] Cf. Ibid., p. 317 et 325.

[23] Cf. Annick Le Guérer, Les pouvoirs de l’odeur, 2e partie : « L’odeur de la peste ».

[24] Cf. Nelly Grosjean, L’aromathérapie, Paris, Albin Michel, 1993.

[25] Cf. Raphaële Garreta, « Les arômes des simples : l’herboristerie aujourd’hui », Danielle Musset et Claire Fabre-Vassas (éds.), Odeurs et parfums, p. 125-131.

[26] Cf. Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 218.

[27] Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, p. 202.

[28] Cf., par exemple, Kâma sûtra, I, chap. 3, 15, Paris, Garnier-Flammarion, 1968, p. 62 s.

[29] Cf. Louise Boudonnat et Harumi Kushizaki, La voie de l’encens, Arles, Éd. Philippe Picquier, 2000, p. 66.

[30] Cf. France Télécom R & D et la société Robertet, Étude expérimentale des technologies de diffusion des fragrances dans l’environnement multimédia, Issy-les-Moulineaux, 2002.

[31] Annick Le Guérer, « La réhabilitation de l’odorat. Le pouvoir des odeurs », Roland Salesse et Rémi Gervais (éds.), Odorat et goût. De la neurobiologie des sens chimiques aux applications, Versailles, Quæ, 2012, p. 11-14, ici p. 13.

[32] Je renvoie aux études de Nicolas Guéguen.

[33] Théophraste, Du sens, 61, A, fr. cxxxv, dans Les présocratiques, Jean-Paul Dumont éd., p. 812-813.

[34] Id., Du sens, 62, A, fr. cxxxv, Ibid., p. 813.

[35] Cf. Ibid., 61, Ibid., p. 812-813.

[36] Cf. Aristote, Traité de l’âme, II, 414 a 27 et 405 a 5, A, ci, Ibid., p. 797).

[37] Cf. Aetius, Opinions, L. IV, iii, 5, A, fr. cii, Ibid., p. 798.

[38] Cf. De l’âme, L. II, 9, 422 a 2-3 ; Traité de la sensation, 444 b 22-23, chap. 5. Sur ce sujet, cf. Béatrice Nicolas, « Le tégument nasal : une curiosité de l’anatomie olfactive dans la théorie d’Aristote », Actes du colloque de Nantes, Osphrèsis. Construction des savoirs sur l’odorat et l’olfaction, de l’Antiquité grecque aux sciences modernes, 14 juin 2007, à paraître,

[39] Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthétique, trad. Samuel Jankélévitch, Paris, Flammarion, 1979, tome I, p. 66-69.

[40] Ibid., p. 192.

[41] Ibid., tome 3, p. 136 à 140.

[42] Jean-Jacques Rousseau, Émile, II, p. 200.

5.5.2018
 

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