La vertu de courage 2/3

3) Objet du courage

a) L’impossibilité d’une vie sans obstacle

De même que l’imprudent providentialiste rêve d’un monde nécessaire qui lui éviterait l’épreuve de la décision, de même l’insensible rêve d’un monde sans difficulté qui lui éviterait l’épreuve de la peur. Une belle étude du philosophe Jean-Louis Chrétien, au titre en forme d’oxymore emprunté à Luther, Nulla tentatio omnis tentatio, montre la place centrale, inamovible, de l’épreuve, de la tentation et du risque dans une vie chrétienne. « Nul n’atteindra le royaume céleste sans avoir été tenté », disait Tertullien [1]. En effet, l’épreuve, la tentation permet de se connaître. Mais il faut dire plus, elle est nécessaire à cette juste connaissance. « L’homme est en effet la plupart du temps inconnu à lui-même : il ignore ce qu’il peut porter et ce qu’il ne peut pas porter. […] Vient la tentation, comme une interrogation, et l’homme se découvre lui-même ; car à soi-même, il demeurait caché, mais non à son créateur [2] ». Précisément, c’est seulement « dans la réponse » à l’épreuve que l’âme connaît « ses forces non pas verbalement mais expérimentalement (non verbo, sed experimento) [3] ».

De plus, la peur est nécessaire : « Luther a prononcé une parole exacte : l’homme doit d’abord avoir peur de lui-même afin d’arriver ensuite sur le bon chemin ». En effet, l’homme est celui qui a pu exécuter le plus pur des hommes de la manière la plus cruelle : cela « peut tout d’abord nous donner peur de nous-mêmes [4] ».

b) La démesure de la peur

Nous venons de voir que la peur est un sentiment naturel, nécessaire, bon. Toutefois, le tableau qui précède est idéal : la réalité quotidienne le contredit sans cesse. Nos peurs nous jouent des tours, souvent à notre insu : combien de fois, loin de nous informer, elles nous aveuglent ; combien de fois, loin de nous mobiliser, elles nous paralysent ; combien de fois, loin d’être seulement ressenties, nous nous identifions à elles, autrement dit, elles nous submergent et nous interdisent d’éprouver durablement des affects plus agréables. « Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer [5] ». Même si Pascal dit viser l’imagination, il parle en réalité de la crainte qui fait « pâlir et suer » et nous ôte toute « sûreté ».

Les psychologues constatent une multiplication des dysfonctionnements de la peur [6] et dénoncent notamment un mécanisme dont nous faisons tous les frais à un moment ou à un autre : la puissance projective de la peur. Celle-ci nous rend tellement vigilant qu’elle rend certain ce qui n’est que possible ou même très improbable (« Je vais rater mon examen »), voire invente des périls imaginaires. De tous les sentiments, la crainte est celle qui invente le plus son objet. « Car l’homme affecté de quelque passion voit les choses plus grandes ou plus petites qu’elles ne sont en réalité : celui qui aime voit ce qu’il aime en mieux ; celui qui craint croit les choses plus terribles qu’elles ne sont. De sorte que toute passion, autant qu’il est en elle, par le défaut de rectitude dans le jugement gêne la faculté de bien délibérer [7] ».

1’) Illustration cinématographique

Un film comique illustrera le mécanisme de cette projection d’une manière caricaturale qui en fera mieux ressortir et les ressorts et les dangers.

Dans un des Marx Brothers, Soupe au canard [8], Rufus T. Firefly (Groucho Marx) est nommé chef du gouvernement de la Freedonie. Mais le puissant pays voisin, la Sylvanie, accepte mal cette nomination. La tension monte et l’on craint la guerre. Aussi, pour l’empêcher, la Sylvanie délègue-t-elle son ambassadeur, Trentino. Pourtant, avant que celui-ci n’arrive, dans une tirade, Rufus s’auto-convainc progressivement de sa cuistrerie :

 

« Quel noble geste. Je ne mériterais pas la confiance qui m’est accordée si je ne faisais pas tout ce qui est en mon pouvoir afin de préserver la paix de la Freedonie. J’accepte avec joie de recevoir l’ambassadeur Trentino et au nom de tout mon pays. Je suis prêt à lui tendre la main droite de la paix et de l’amitié. Je suis sûr qu’il appréciera ma poignée de main à sa juste valeur. Oui, mais si jamais il la refuse ? Ce serait vraiment le bouquet. Je lui tends la main et lui il n’accepte pas. Mon image de marque en prendrait un coup, moi, le chef d’une grande nation, snobé par un ambassadeur. Il se prend pour qui celui-là. Il croit peut-être qu’il peut me couvrir de ridicule devant mon peuple ? ça, c’est trop fort. Je lui tends la main et cet ingrat a le culot de ne pas vouloir la serrer. Je vous jure que cette espèce de babouin ne l’emportera pas au paradis ».

 

À ce moment, Trentino, l’ambassadeur de Silvanie, arrive, le sourire avantageux : « Alors – l’accueille Firefly, gonflé à bloc –, vous osez refuser ma poignée de main ? » Et, joignant le geste à la parole, il transforme la main tendue en soufflet. La guerre est désormais inéluctable.

Tout le discours de Rufus est sous-tendu par des sentiments : tout d’abord, la joie et l’espoir ; puis, brusquement, le ton se modifie (les psychologues parlent parfois d’un changement de tonalité affective), la crainte apparaît (« mais si jamais il la refuse ? »), qui fait le lit de la colère et, s’échauffant de plus en plus, de l’indignation. Or, tout se passe en l’absence de l’ambassadeur dont l’attitude, ouverte ou belliqueuse, est seulement supposée. Donc, la représentation que Rufus se fait de Trentino naît non pas de la réalité mais de la puissance créative de ce sentiment projectif qu’est la peur.

Le danger (futur et seulement possible) que l’anxieux s’est imaginé finit par devenir pour lui plus réel que le réel lui-même. Voire, non contente d’imaginer ce péril, la crainte peut en arriver à le créer et se convaincre, a posteriori, qu’il lui préexistait.

2’) La projection
a’) Le fait

Les psychologues constatent une multiplication des dysfonctionnements de la peur [9] et dénoncent notamment un mécanisme dont nous faisons tous les frais à un moment ou à un autre : la puissance projective de la peur. Celle-ci nous rend tellement vigilant qu’elle rend certain ce qui n’est que possible ou même très improbable (« Je vais rater mon examen »), voire invente des périls imaginaires. De tous les sentiments, la crainte est celui qui invente le plus son objet. Thomas d’Aquin l’avait déjà bien noté :

 

« Car l’homme affecté de quelque passion voit les choses plus grandes ou plus petites qu’elles ne sont en réalité : celui qui aime voit ce qu’il aime en mieux ; celui qui craint croit les choses plus terribles qu’elles ne sont. De sorte que toute passion, autant qu’il est en elle, par le défaut de rectitude dans le jugement, gêne la faculté de bien délibérer [10] ».

 

L’expérience suivante a confirmé combien la peur est projective. L’enfant à qui on raconte l’histoire du Petit Chaperon rouge sait que le lit de Mère-Grand est occupé par un méchant loup. Et cet enfant a peur du loup. Toutefois, la fillette qui se rend chez Mère-Grand, elle, n’éprouve nulle crainte ; sinon, elle ne pénètrerait pas dans sa maison et encore moins dans le lit. Or, l’enfant à qui l’on demande ce qu’éprouve le personnage du conte répond qu’elle éprouve une grande peur… [11]

b’) Le mécanisme

Par la projection, le sujet expulse de lui et localise dans l’autre des désirs qu’il refuse en lui. Helen Palmer propose un petit exercice pour comprendre comment fonctionne la projection [12]. Elle procède en deux temps. Dans un premier temps, il faut se mettre dans un état intérieur de peur à l’égard d’une autorité. Pour cela, imaginez-vous assis un livre fermé sur les genoux. Ensuite, pensez concrètement (visage, vêtements, attitudes intimidantes) à quelqu’un qui vous faisait peur lorsque vous étiez petit. Représentez-vous dans une petite maison où la personne qui vous effraie a accès n’importe quand, n’importe où, sans prévenir ; et vous vivez en cette maison tous les jours, depuis long­temps. Enfin, imaginez-vous désormais en train de lire. Votre attention est en réalité partagée entre votre lecture et la crainte que l’individu inti­midant ne vous surprenne dans votre intimité : selon la largeur de son champ de conscience, votre esprit soit accomplira les deux activités, soit alternera, mais dans les deux cas, il est divisé. Par conséquent, une personne en état de crainte chro­nique, est déchirée. La peur divise.

Second temps de l’exercice : vous n’êtes plus seul, mais face à un ami qui accep­tera de se laisser dévisager. Imaginez une opinion, positive ou négative, que votre ami a eue de vous sans jamais l’exprimer. Tout en lui demeurant attentif, recherchez les signes cachés, non verbaux de cette opinion : telle mimique, tel geste, etc. Désormais, non seulement vous êtes scindé, mais votre esprit divisé est en quête d’un fait sans fondement objectif, interprétant chaque réalité comme un signe. Tous les éléments et bientôt tous les signes de la projection – et, si l’interprétation est négative, de la paranoïa – sont présents.

Enfant, le futur anxieux a été souvent inquiet à l’égard de l’attitude parentale : il ne pouvait prévoir le comportement de ses proches. Souvent il n’a pas compris tel change­ment ou telle nouveauté qu’on n’a pas pris le temps de lui expliquer : un déména­gement, l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur. Or, ces événements sont sources d’inquiétude. Par exemple : « Avant, on s’occupait beaucoup de moi. Main­tenant, ce n’est plus le cas. Qu’ai-je fait de mal ? » Pour parer à cette incertitude, l’enfant va non pas s’isoler dans sa tête comme ferait un cérébral, mais interpréter, prévoir les raisons de ces comportements anxiogènes, incompréhensibles. Autre­ment dit, il va projeter. Pour cela, il lui sera nécessaire de prévoir le comportement de l’autre et de prendre de l’information. Alors, il pourra agir conformément à l’atti­tude attendue par le group