L’éthique (ou la morale, nous donnons aux deux mots la même signification) est la science pratique de l’agir, c’est-à-dire de l’opération qui, en s’accomplissant, nous accomplit. Et ce chemin vers l’achèvement est triple : la loi, la vertu et le modèle. Spontanément, il s’énonce sous la forme d’un devoir, donc d’une loi : « Fais ceci », par exemple : « Fais ton devoir d’état », « Ne mens pas ». Mais cette loi ne nous humanise que si elle s’intériorise et ainsi nous rend meilleur, donc si elle devient une bonne disposition, autrement dit, une vertu. Enfin, cette loi idéale ne parvient à devenir cette vertu réelle que si elle s’approche de nous et donc s’incarne dans un modèle imitable qui la rend possible [1].
Or, la psychologie – et pas seulement le courant dit de psychologie morale [2] – qui, souvent, aujourd’hui, lorsqu’elle s’arrache à la réduction des comportements présents à ses prétendus déterminismes passés, se substitue à nos éthiques défaillantes – comme une sociologie qui consent à sortir de sa posture déconstructionniste et soupçonneuse rappelle, au moins en creux, les grands principes de la doctrine sociale –, retrouve ces trois voies de l’éthique.
- J’ai longuement montré ailleurs combien la psychologie actuelle retrouve la vertu en général [3] et chacune des grandes vertus cardinales en particulier, par exemple, au sein de la tempérance, la sobriété vis-à-vis du plaisir gustatif [4] et la chasteté vis-à-vis du plaisir charnel [5].
- et 3. Montrons ici brièvement combien différentes études psychologiques accordent aussi toute leur place aux deux voies complémentaires de l’imitation et de la loi. Nous les illustrerons surtout dans le domaine plus particulier, aujourd’hui largement plébiscité et donc consensuel, de l’éthique de l’environnement. Il est déjà significatif que la psychologie sociale distingue « norme injonctive » et « norme descriptive ». Or, la première s’identifie à ce que la morale appelle loi. La seconde, elle se définit comme le comportement majoritairement adopté par un groupe d’individus dans une situation donnée : elle est descriptive, puisque la personne imite l’autre et donc, en reproduisant, offre comme une description de ce que l’autre a fait ; mais elle est appelée norme, parce que cette description agit comme une prescription. Ce qui atteste combien l’imitation constitue l’un des moteurs majeurs du comportement éthique et agit comme une loi.
- D’une part, les enquêtes comportementales montrent que l’imitation d’un exemple est bien plus efficace que la prescription d’une norme. De manière générale, le comportement d’autrui influence considérablement le nôtre ; or, cette influence agit par imitation. Stanley Milgram – qui, dans des études fameuses, a montré combien l’autorité peut infléchir notre action – a ainsi établi que, si un petit groupe de 5 personnes (des compères) s’arrêtent en pleine rue et regardent en l’air, 98 % des personnes, à leur tour, lèvent les yeux, et, parmi elles, 18 % vont également jusqu’à s’immobiliser. Il a même prouvé que, plus important est le groupe, plus importante est son influence : lorsque le nombre des personnes monte à 15, c’est pas moins de 40 % qui, elles aussi, stoppent et scrutent le ciel et 86 % (contre 80 % : 98 % – 18 %) regardent vers le haut [6].
Empruntons un exemple à nos attitudes environnementales. Se fondant sur les résultats de l’étude de Robert Cialdini et de ses confrères exposée dans le prochain paragraphe, le même chercheur a enquêté sur le renouvellement du linge de bain dans différents hôtels nord-américains de standing moyen chez les clients y demeurant plusieurs jours. En effet, ne pas le remplacer est plus économique et plus écologique. L’on a testé 1 595 clients en fonction de trois situations (ou conditions expérimentales) provenant du dépliant suspendu à la porte de la salle de bain. Dans la première, qui était la condition « contrôle » ou neutre, le dépliant stipulait : « Aidez à sauver l’environnement » ; sous ce titre, l’hôtel présentait son programme économico-écologique concernant l’utilisation des serviettes de bain chez les clients séjournant plus d’un jour. Le deuxième type de dépliant titrait : « Rejoignez nos autres clients et aidez à sauver l’environnement ». Au contenu précédent était ajouté : 75 % des clients ayant fréquenté l’hôtel avaient participé au programme. Le troisième était intitulé : « 75 % des clients ayant séjourné dans la chambre n° [suivi du numéro de la chambre occupée par l’utilisateur et lecteur] ont utilisé les serviettes mises à disposition plusieurs jours de suite ». Résultat : 35 % dans la première condition a gardé le même linge ; 44 % dans la deuxième ; presque la moitié dans la troisième [7].
Or, le premier message (appelé « message classique ») est purement et simplement normatif, le deuxième (malheureusement appelé « message normatif ») offre un exemple général et le troisième (imprécisément appelé « message normatif appuyé ») un exemple singulier. Mais l’imitation est d’autant plus efficace qu’elle est personnalisée. C’est ainsi qu’une étude a établi que nous sommes d’autant plus influencés qu’autrui nous ressemble (en ce qu’il est ou en ce qu’il fait, c’est-à-dire dans le cas où il vit une situation similaire à la nôtre) [8]. Donc, l’expérience révèle combien l’imitation est moralement efficace et même qu’elle est plus efficace que la seule loi.
- Mais, d’autre part, et c’est plus inattendu, les études attestent aussi que le modèle seul ne suffit pas. En effet, et les théologiens moralistes l’ont déjà noté, même d’un saint, l’on pourrait imiter ses défauts – sauf lorsque nous suivons le seul Saint, le Christ lui-même, ou sa Mère. Aussi la loi permet-elle de mesurer le modèle à ce qui demeure seul l’idéal, c’est-à-dire le bien.
Les études expérimentales le confirment. Nous avons tendance à imiter non seulement les attitudes éthiques, mais aussi les comportements désordonnés, par exemple, écologiquement irresponsables. Trois chercheurs ont fait l’expérience suivante avec 139 personnes. Celles-ci garent leur voiture dans un parking. Pendant leur absence, de larges dépliants sur la sécurité routière sont disposés sur leur pare-brise. Puis, l’étude compare quatre conditions particulières. Avant de regagner leur automobile, les chauffeurs croisent une personne qui marche tranquillement dans le parking ou bien froisse un papier avant de le jeter au sol. Par ailleurs, le sol du parking est soit propre, soit jonché par des déchets (emballages de bonbons, mégots de cigarettes, canettes vides). Croisant ces deux options, nous sommes donc face à quatre situations différentes. Le dépliant étant un papier considéré le plus souvent comme inopportun, les scientifiques observent les comportements des participants en matière de propreté : concrètement, en revenant à leur voiture, vont-ils ou non jeter le dépliant par terre ? D’abord, si le sol est propre, la grande majorité (86 %) continue à en respecter la propreté ; si le sol est déjà sale, à peu près un tiers (32 %) abandonne le papier, soit deux fois et demi plus. Ensuite, lorsqu’un compère jette le dépliant, même si le sol est propre (6 % des cas), le participant fait de même dans plus de 14 % des cas ; si le sol est déjà jonché de déchets, le pourcentage est encore plus élevé (54 % des cas) ! Or, l’état du milieu est la conséquence de multiples actes. Nous imitons donc autrui, même leur comportement écologiquement incivil [9].
Mais montrons-le sur un exemple plus simple, toujours tiré des comportements écoresponsables. Une expérience fut réalisée auprès de 287 résidences californiennes dont le compteur d’électricité était visible à partir de la rue pendant trois semaines et relevé à un rythme hebdomadaire ; une affichette était alors punaisée sur la porte de la maison. L’étude a comparé deux situations concernant le contenu des affichettes. Dans la première, celle-ci présentait la consommation du foyer en kilowatts pour la semaine écoulée, donnait la consommation moyenne du voisinage sur la même durée et ajoutait des conseils pour réduire cette consommation (par exemple : préférer le ventilateur à la climatisation). Dans la seconde, l’affichette adjoignait aux informations et conseils un petit émoticône dessiné à la main : il était triste quand la consommation était plus élevée que la moyenne, et joyeux quand elle était plus faible.
Les résultats furent très révélateurs. Les foyers ayant une affichette sans émoticône se sont allignés sur les comportements écologiques des voisins, c’est-à-dire qu’ils ont réduit la consommation, si la leur était plus élevée, mais ils ont aussi accru celle-ci, lorsqu’elle était inférieure à la moyenne ! Mais, lorsque l’affichette comportait aussi l’émoticône, les familles plus consommatrices ont davantage diminué leur consommation que dans la première condition et les familles moins consommatrices ont été confirmées dans leur comportement écoresponsable [10].
Or, dans le premier cas, la norme est plus descriptive, c’est-à-dire imitative (même si sont joints des conseils qui présentent une valence normative), alors que, dans la deuxième condition, la norme est clairement descriptive et injonctive, c’est-à-dire prescriptive (ajoutant d’ailleurs à la norme une évaluation affective, ce qui demanderait à être interprété à partir de l’éthique matériale des valeurs élaborée par Max Scheler). Par conséquent, un acte est d’autant plus éthique qu’il joint l’imitation à la prescription, le modèle au devoir. Il ne s’agit donc pas d’opter pour ou contre les normes, mais de leur adjoindre l’imitation [11].
Pascal Ide
[1] Je résume ici ce que j’ai montré dans Pascal Ide, « Entre éthiques du devoir et éthiques du bonheur, une troisième voie : l’éthique de l’imitation », Nouvelle revue théologique, 146 (2024) n° 2, p. 228-249 ; n° 3, p. 409-420.
[2] Cf. site pascalide.fr : « La théorie du développement moral selon Kohlberg ».
[3] Cf. Id., « L’éducation aux vertus », Éducation et nouvelle évangélisation, colloque de Rome, 31 janvier au 2 février 2014, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2015, p. 65-118.
[4] Cf. site pascalide.fr : « Maigrir efficacement et durablement. Ou comment les sciences incarnent la vertu (de sobriété) ».
[5] Cf. Pascal Ide, « Le regard de concupiscence à la lumière des sciences », Ecce corpus. Revue universitaire d’anthropologie théologique, 10 (mai 2024), p. 83-105.
[6] Cf. Stanley Milgram, Leonard Bickman & Lawrence Berkowitz, Citation « Note on the drawing power of crowds of different size », Journal of Personality and Social Psychology, 13 (1969) n° 2, p. 79-82.
[7] Cf. Noah J. Goldstein, Robert B. Cialdini & Vladas Griskevicius, « A room with a viewpoint: Using social norms to motivate environmental conservation in hotels », Journal of Consumer Research, 35 (2008) n° 3, p. 472-482.
[8] Cf. Paul Wesley Schultz, Azar M. Khazian Azar & Adam C. Zaleski, « Using Normative Social Influence to Promote Conservation Among Hotel Guests », Social Influence, 3 (2008) n° 1, p. 4-23.
[9] Cf. Robert B. Cialdini, Raymond R. Reno & Carl A. Kallgren, « A focus theory of normative conduct: Recycling the concept of norms to reduce littering in public places », Journal of Personality and Social Psychology, 58 (1990) n° 6, p. 1015-1026. Cet article cité plus de 8 250 fois (le 9 janvier 2025) se trouve sur le site : https://public.websites.umich.edu/~prestos/Downloads/DC/pdfs/Krupka_Oct13_Cialdinietal1990.pdf
[10] Cf. Paul Wesley Schultz, Jessica M. Nolan, Robert B. Cialdini, Noah J. Goldstein & Vladas Griskevicius, « The constructive, destructive, and reconstructive power of social norms », Psychological Science, 18 (2007) n° 5, p. 429-434.
[11] Cf. Robert B. Cialdini, Carl A. Kallgren & Raymond R. Reno, « A focus theory of normative conduct: A theoretical refinement and reevaluation of the role of norms in human behavior », Advances in Experimental Social Psychology, 24 (1991), p. 201-234.