L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux
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Année:
2 septembre 1998
Thème (s):
Amour, Blessure, Courage, Guérison, Homme-Femme, Nature, Salut
Durée:
2 heures 40 minutes
Directeur:
Robert Redford
Acteurs:
Robert Redford, Kristin Scott Thomas, Scarlett Johansson
Age minimum:
Tout public

L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (The Horse Whisperer), drame américain de Robert Redford, 1998. Inspiré du best-seller éponyme de Robert Evans, The Horse Whisperer, 1995. Avec Robert Redford, Kristin Scott Thomas, Scarlett Johansson.

Thèmes

Amour, blessure, courage, guérison, homme-femme.

Perfectionniste ; salut ; décision (le véritable choix d’amour au sein d’un couple) ; nature (comme médiatrice de reconstruction).

Le film justement réputé de Robert Redford conte l’itinéraire de reconstruction intérieure d’une femme sur-exigeante qui, par une épreuve décisive, à l’école de la nature et par l’amour de son médiateur, en se sauvant elle-même, va sauver la relation à sa fille unique et son couple.

1) Une perfectionniste

Annie MacLean, directrice de rédaction d’un magazine féminin de la côte Est, a tous les traits de la personne perfectionniste [1]. Les traits physiques d’une part. Cette belle jeune femme a le regard fixe, constamment attentif, à l’affût de ce qu’elle doit faire et de ce que l’autre doit accomplir le monde qu’elle scrute n’est qu’exigences infinies. Jamais un sourire ne vient détendre ce visage lisse que ne plisse aucune ride.

Les traits psychologiques, d’autre part. Elle est aussi exigeante pour elle que pour les autres (« On est pour toi des employés », lui lance sa fille au visage). Elle contrôle autant son métier et ses collaborateurs que les membres de sa famille, c’est-à-dire son époux, Robert et sa fille unique, Grace. Mais seule cette dernière ose réagir : « Tu sais toujours tout » ; « Je n’ai pas réponse à tout, dit-elle un moment. – Non, c’est juste un air que tu te donnes, rétorque sa fille » ; « Je ne veux pas être la petite fille modèle de la mère modèle. » Et Grace ajoute, avec une cuisante lucidité : « J’ai prié Dieu, que vous ayez un autre enfant pour ne pas être exceptionnelle. »

De même, Annie règne sur son temps comme sur son téléphone. Enfin, elle contrôle tout sentiment et ne tolère rien en elle qui ne soit conforme à son devoir. En vigilance permanente, elle méprise celui qui n’a pas la même vigilance qu’elle. Elle ne connaît qu’un chemin l’exigence maximale et sa réalisation immédiate.

Ce contrôle absolu se paye par une incapacité permanente de faire confiance à qui que ce soit au chevet de sa fille, ne vérifie-t-elle pas les perfusions ?

Il serait injuste de ne souligner que les aspects négatifs de la personnalité d’Annie. L’orgueil comme volonté de perfection s’inscrit aussi dans la continuité d’un désir naturel de bien faire. Robert aurait-il eu l’énergie pour permettre à sa fille de guérir ? Annie, elle, l’a décidé comme sa jambe, le cœur de sa fille doit cicatriser. Cependant, dans son orgueil, Annie ignore que le bonheur est à portée de main. Elle oscille constamment entre la tension du devoir à accomplir et l’espoir déçu. Il demeure que bien faire n’est pas toujours faire le bien.

2) La perte

Mais un grave accident d’équitation de Grace va faire voler en éclat la fragile protection de cette femme qui « fait les questions et les réponses ».

D’abord la maîtrise des autres va lui échapper pour la première fois, sa fille lui résiste véritablement. Mais son accident qui est une transgression n’était-il pas déjà un acte manqué, comme un équivalent de fugue ?

Cette jeune femme qui n’a jamais eu treize ans, selon le mot de sa fille, doit aussi quitter son contrôle du temps. À la question : « Vous en avez pour combien de temps avec le cheval ? », la réponse de Tom Booker est invariable : « Cela dépend de Pilgrim ». Le whisperer a le temps, car il prend le temps. Le scénario réussit le tour de force de ne donner aucun point de repère chronologique le spectateur qui se demande combien de temps dure le déplacement du voyage ou celui du séjour, ne peut répondre il doit, lui aussi, faire le deuil de son désir de maîtriser le temps. Très astucieusement, le réalisateur nous fait ainsi participer au processus de reconstruction amoureux fervent de la nature et de la patience de ses rythmes, il sait combien les citadins que nous sommes sont habitués à tout compter, à commencer par nos heures.

Enfin et surtout, Annie doit abandonner sa toute-puissance sur elle-même. En devenant amoureuse, le trouble entre dans sa vie jusque lors si contrôlée. Je déplore bien entendu l’adultère (d’ailleurs seulement amorcé, alors que le roman le consomme), mais le sentiment amoureux est dramatiquement important seule la puissance invasive, irrésistible du sentiment amoureux, peut montrer à la jeune femme qu’elle s’échappe et, la dépossédant d’elle-même, faire cesser sa propre dictature intérieure. Par une admirable direction d’acteurs, Robert Redford nous montre trois visages successifs d’Annie le visage froid de l’orgueilleuse perfectionniste tyrannique d’elle-même et des autres ; la figure décomposée de celle qui ne contrôle plus la situation ; le visage ensoleillé de la jeune femme, humblement rendue à sa propre source, qui se laisse envahir par l’amour.

3) Une double aide

Alors que Tom attend dans le champ toute une journée que le cheval vienne, ue Kristin s’impatiente de plus en plus.

Sort de l’amour romantique et de l’amour-convention ou l’amour-raison Tom lui fait bénéficier du changement et, du coup, ce sera à lui de faire le chemin de deuil.

Annie MacLean décide d’emmener sa fille traumatisée, ainsi que son cheval, Pilgrim, lui aussi commotionné, dans le Montana afin de rencontrer un éleveur de chevaux réputé, Tom Hooker. Celui-ci fera plus que guérir le cheval ; il fera plus que guérir la fille unique ; il fera naître la mère à elle-même. Sa capacité d’accueillir ce qui lui arrive sans chercher à comprendre et à maîtriser montre à Annie qu’il y a une autre manière de conduire sa vie « Je t’aime, c’est tout. Ça sera toujours en moi. » Lorsqu’Annie pose à Tom la question qui taraude en permanence son exigence infinie (« Ai-je bien fait de venir ? »), le cow-boy répond avec une justesse et une humilité qui fait mouche : « Je ne sais pas. » Après, mais seulement après : « C’était courageux de venir. » Pour autant, en manque de modèle sans faille, ayant enfin éprouvé sa fragilité, Annie risque d’idéaliser cet homme si séduisant et chercher chez autre qu’elle, en lui, ce vœu d’absolu contrôle qui dirige toute sa vie. Qu’elle est donc salutaire la remarque de la belle-sœur de Tom, Diane Booker (Dianne West) : « Il a un don. Mais ce n’est qu’un homme. »

Mais ce premier médiateur, masculin, n’est lui-même qu’un intermédiaire pour une instance, symboliquement féminine, elle la nature et, singulièrement, le cheval. L’orgueilleux maîtrise le rythme d’autrui l’humble se met à son école. Tom va apprivoiser l’animal, le laisser venir à lui, à son pas. La guérison de ce cheval blessé par cet homme doux et effacé qui en respecte la nature dicte à Annie la conduite à tenir non seulement à l’égard de la blessure de sa fille, mais à l’égard d’elle-même. Murmurer, c’est d’abord se taire pour écouter palpiter la vie chez l’autre, puis l’aider dans ses premiers balbutiements.

De prime abord, l’époux d’Annie est plutôt souple et conciliant. Si le couple MacLean ne communique pas, s’il traverse une crise, est-ce seulement la faute d’Annie ? Elle l’accuse implicitement de ne rien faire, prend tout en main ; et lui croit faire au mieux en la laissant faire. On peut toujours imaginer qu’elle fut séduite par ce tempérament si complémentaire du sien, et qu’elle finit par le mépriser pour sa faiblesse inefficace. Mais la mise en place progressive de cette complémentarité perverse ne requiert-elle pas la secrète complicité du mari ? En tout cas, Robert bénéficie de la transfiguration de sa femme et lui permet de manifester la bonté de son cœur. « J’ai toujours cru que j’étais plus amoureux que tu ne l’étais de moi. »

4) Conclusion

Dans le best-seller de Robert Evans dont le film est tiré, le héros meurt dans les montagnes en cow-boy solitaire. Le film ne finit pas comme le roman : « Je voulais une fin plus dure – explique Robert Redford – et il me semblait que ce serait plus dur s’il était contraint de faire des choix qui demandaient des sacrifices et qu’il soit obligé de vivre avec [2] ! » Plus dure ? Aux yeux de l’amour romantique, certes, puisqu’Annie doit renoncer à son grand amour. Mais aux yeux de l’amour-don qui marche au pas (au trot et au galop) avec l’amour-fidélité, assurément pas ! Ainsi, la difficulté dont parle le réalisateur n’est pas celle du sort qui s’acharne sur des héros qui n’y peuvent rien (et le plus souvent, dans les histoires d’amour, ce sort rime avec la mort d’un des amants) ; elle est l’obstacle qui oblige la liberté à choisir le meilleur bien : l’humble amour au quotidien.

Pascal Ide

[1] Sur le perfectionnisme, cf. Frédéric Fanget, Toujours mieux ! Psychologie du perfectionnisme, Paris, Odile Jacob, 2006. Cf. surtout la description que l’ennéagramme propose du Type 1.

[2] Interview dans Première, septembre 1998, p. 51-53, ici p. 53.

A la suite d’un grave accident d’équitation de sa fille, Grace (Scarlett Johansson), Annie MacLean (Kristin Scott Thomas), directrice de rédaction d’un magazine féminin de la côte Est, décide d’emmener sa fille traumatisée, ainsi que son cheval, Pilgrim, lui aussi choqué, rencontrer, dans le Montana, un éleveur de chevaux réputé, Tom Booker (Robert Redford). Tom fera plus que guérir la fille unique ; il fera naître la mère à elle-même. Celle-ci demeurera-t-elle avec son époux, Robert (Sam Neill) ?

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