Le vent de la liberté
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Pays:
Allemand
Thème (s):
Espérance, Liberté, Souffle-Esprit, Vertu
Date de sortie:
10 avril 2019
Durée:
2 heures 6 minutes
Évaluation:
***
Directeur:
Michael Herbig
Acteurs:
Friedrich Mücke, Karoline Schuch
Age minimum:
Adolescents et adultes

Le vent de la liberté (Ballon), thriller historique allemand de Michael Herbig, 2018. Avec Friedrich Mücke, Karoline Schuch.

Thèmes

Souffle-Esprit, liberté, vertus, espérance.

Ce beau film à goûter en famille bénéficie d’un titre français inventif qui en résume très adéquatement la portée. En effet, quadruple est ce vent, comme unique est son sens propre et triple, son sens figuré, le souffle des vertus que ces deux familles ont mises en œuvre avec fruit.

 

  1. Cet air en mouvement est d’abord, bien entendu, le vent du Nord qui pousse le ballon hors du pays de l’aliénation vers le pays de la liberté. En soulignant la contingence extrême de la situation de ces familles, soumises aux aléas totalement immaîtrisables de la météorologie, il symbolise aussi leur fragilité – qu’atteste le sourd et lourd climat de tension, souligné (peut-être un peu trop) par une musique angoissante autant qu’omniprésente. De même que, scrutant le ciel ou la radio, chacun guette l’arrivée des courants salvateurs, de même chaque protagoniste ne cesse de guetter (et d’être guetté par) ses voisins (la philosophe spécialiste des totalitarismes Hannah Arendt nous a appris que l’un des pires effets pervers des dictatures est cette surveillance-suspicion mutuelle et permanente qui prépare à la dénonciation : en déléguant au peuple ce pouvoir, la tyrannie le compromet activement).

Mais ce vent de tous les imprévus devient aussi le symbole de tous les espoirs, voire le chiffre de la divine Providence qui fait monter les familles de la terre d’esclavage vers la Terre promise où coulent le lait et le miel. En effet, la gratitude inaugurale qui s’élève des cœurs à la bonne nouvelle (littéralement « évangile ») de la venue du vent septentrional monte plus haut que le ciel matériel, et n’a d’équivalent que le bonheur final d’être arrivé en Bavière.

 

  1. Ce vent qui enveloppe du dehors doit être dirigé au dedans de la montgolfière avec puissance et constance. Ici, la nature requiert le surcroît de l’ingéniosité humaine pour devenir pleinement féconde. Elle a d’abord besoin de la créativité de Frank qui trouve, de manière très astucieuse, en renversant les bouteilles de gaz, le moyen de canaliser un jet vigoureux et permanent au sein de la nacelle. Elle requiert ensuite l’astuce appliquée, dans la réalisation complexe et coordonnée que sont la construction et l’harmonisation des différents constituants du ballon. Jubilatoire scène en forme de clip où convergent tous et chacun, ardeur et rigueur, jour et nuit, dans une belle complémentarité qui est le reflet de l’harmonie familiale.

 

  1. Ici s’enracine le troisième sens du vent : à l’inspiration du savoir et la transpiration du savoir-faire se joint la respiration du savoir-être. Autrement dit, aux vertus intellectuelles, théoriques et techniques, se conjuguent les vertus proprement éthiques – qui sont souvent égrenées en ces lignes (la dernière mention se rencontre dans Le chant du loup), tant leur importance est structurante. Le courage dont l’acte est de surmonter la peur est exercé par chacun des héros à un moment ou l’autre ; même le plus heureusement inconscient, le jeune Andreas, se blottit contre sa mère, lorsque la nacelle s’élève dans l’obscurité nocturne, le froid humide et le vide vertigineux. La prudence, qui est vertu des chefs, est particulièrement exercée par le chef de famille qui, avec une remarquable énergie, ne cesse de proposer sans l’imposer la vision désirable de la liberté comme objectif pour les siens. Le propre de la justice est de rendre à chacun selon ce qui lui est dû, et de la justice distributive de proportionner ce dû à chacun, selon ce qu’il peut porter ; c’est ainsi que les parents adapteront au même Andreas le devoir de vérité, qui est une exigence générale de la justice : « On ne t’a pas toujours tout dit pour te protéger ». Enfin, c’est en mettant en œuvre la tempérance que Frank modèrera son attrait pour celle qui est plus qu’un flirt, mais moins que le bien de la famille, et l’aidera à exercer les autres vertus cardinales (qui sont connectées) : agir justement envers les siens et hiérarchiser les biens (pour une fois, sans nier le drame du déchirement, la passion d’amour n’est pas idéalisée au point que tout lui soit sacrifié).

En regard, les fonctionnaires de l’armée et de la Stasi offrent le pitoyable contre-exemple d’une inefficacité proportionnelle à ce contraire de la vertu qu’est le vice : le laisser-aller, voire la paresse des gardes-frontières que le lieutenant-colonel Seidel accuse de ne pas prendre leur travail suffisamment au sérieux ; l’avidité servile et aveugle d’Erik le voisin ; bref, un monde communiste entre désintérêt fainéant et implication intéressée.

 

  1. Un quatrième sens, ébauché et évoqué dans le premier, doit être pris en compte. Dans des langues aussi variées que le français, le grec, l’hébreu ou le chinois, le vent polysémique, qui décidément souffle où et quand il veut, est souffle intériorisé, jusqu’à s’identifier à l’esprit. En effet, ces vertus théoriques, techniques et éthiques – qui semblent couvrir l’ensemble des savoirs et des pratiques humains – ne sauraient être pleinement efficaces sans le concours d’une spiration qui est plus qu’humaine. Socrate ne parlait-il pas de son daïmon ? L’intrigue ne nous raconte pas d’abord une audacieuse tentative d’évasion hors d’une prison vaste comme un pays, vaste plus encore comme l’internationale communiste. Elle narre le surmontement de la plus grande épreuve : l’échec cuisant ou plutôt le désespoir écrasant qui suit un formidable élan anéanti. Comment se relever quand tout semble perdu, matériellement (deux ans de travaux minutieux aux mains de la Stasi), moralement (à la peur d’être dénoncé s’ajoute maintenant celle d’être retrouvé – et de plus en plus, au fur et à mesure où l’étau se resserre effroyablement) et spirituellement (l’espoir insensé de la réussite est désormais secrètement miné par la mémoire de l’échec et, plus encore, par la culpabilité d’avoir risqué la vie des enfants) ? Tel est l’héroïsme de cette famille. Et, ici encore, diverses, voire hiérarchisées sont les attitudes.

Bénéficiant de l’insouciance de son âge, le benjamin est surtout mû par le désir d’avoir un VTT et vaguement retenu de perdre ses copains. Doris, elle, est conduite négativement par un consentement quelque peu fataliste à la nécessité (« ) et positivement par l’amour protecteur des siens. Frank, qui doit renoncer à l’amour de Clara, est sans doute porté par une secrète admiration pour ce père sans concession mais non sans compassion, et plus encore par l’amour de sa famille (il récupère avec audace la lettre abandonnée avec imprudence), et donc fait passer le bien commun avant son bien personnel. Mais, ici encore, c’est surtout le père qui est la figure porteuse, en l’occurrence, de l’espérance – mais non sans le soutien de ses proches : belle scène où, en pleine nuit, chacun vient lui apporter la consolation dont il a tant besoin, après l’échec culpabilisant de l’essai. On se prend à rêver de ce que le Spielberg du Pont des espions (2015) aurait pu faire naître comme émotion lors de cette scène clé et susciter comme symbole avec le vent de la liberté.

 

Le souffle de l’espérance qui, plus encore que le vent du nord, pousse la nacelle vers la liberté, est là encore souligné par le contraste avec ce qui anime l’adversaire. Si la perspicacité intellectuelle et l’opiniâtreté morale de Seidel sont méritoires, en revanche, sa cécité spirituelle est confondante. Certes, il a la finesse d’interroger les intentions des fuyards, au point que celui qui l’entend lister les hypothèses le suspecte un moment d’être un ennemi du Parti. Toutefois, la fine pointe de sa réflexion et de son empathie s’arrête à ce diagnostic aux antipodes de la vérité : « Ils doivent être désespérés ». Or, si l’énergie du désespoir permet un dernier sursaut avant l’effondrement, seule la sur-énergie de l’espérance permet de continuer à s’élever même lorsque tout s’effondre. Voilà pourquoi le manipulateur-manipulé de la Stasi n’a pas anticipé la fuite et finira lui-même par sombrer : le bourreau deviendra la victime d’un gouvernement moloch qui ne survit que d’immoler des boucs émissaires pour mieux dissimuler ses violences et ses incompétences.

 

Le film s’achève dans une subtile et superbe symbolique. Tout est perdu : non seulement, le gaz épuisé, la nacelle ne peut que sombrer, voire tuer ses occupants, mais l’hélicoptère mobilisé par Seidel, si rapide et si puissant, visualise immanquablement le fragile esquif perdu dans le ciel sans nuages et fonce victorieusement sur sa proie. Or, comme en mathématiques, c’est la sommation des deux négations qui va produire un résultat positif, ici le salut : devenu invisible par disparition de la flamme ascensionnelle, le ballon devient inattrapable par ses ennemis. Quel symbole de ce que l’espérance authentique est toujours un désespoir surmonté ; seule la petite fille espérance, celle qui étonnait Dieu lui-même, selon Péguy, celle qui espère contre toute espérance, selon saint Paul, obtient tout : abnégation théologale qui surmonte toutes nos négations morales, réfutation divine de toutes nos ténèbres humaines, elle ouvre à ce « plus » qui a forme de Croix.

 

N’est-ce pas le drame (qui n’est pas tragédie) que, par et dans l’Église – en particulier, l’Église de France si éprouvée par la destruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris –, nous vivons en cette Semaine Sainte (cf. la méditation Lux in tenebris) ? Le vent de la liberté est le souffle de la résurrection. « Si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8,11).

 

Pascal Ide

Été 1979 à Pößneck, en Thuringe. Peter Strelzyk (Friedrich Mücke), sa femme, Doris (Karoline Schuch) et leurs deux fils, l’aîné, Frank (Jonas Holdenrieder), et le cadet, Andreas (Tilman Döbler) nourrissent le projet audacieux de s’enfuir de la RDA pour passer en RFA avec une montgolfière artisanale. Ils le partagent avec leurs amis, Günther (David Kross) et Petra (Alicia von Rittberg) Wetzel, et leurs enfants. Ce soir, les conditions de vent sont parfaites. Mais, Günter est persuadé que le ballon est trop petit pour huit personnes et Petra a peur pour leurs deux petits enfants. Aussi abandonnent-ils la tentative d’évasion au dernier moment. Les Strelzyk persistent malgré les difficultés : la présence insistante de leur voisin, Erik Baumann (Ronald Kukulies), qui travaille pour la Stasi ; l’amour que Franki porte à leur fille, Klara (Emily Kusche) qui lui fait écrire une imprudente lettre d’adieu avant son départ définitif.

La nuit venue, la famille Strelzyk se rend dans la forêt et décolle avec le ballon. Si, à 1 700 mètres d’altitude, les nuages les dissimulent aux yeux des gardes-frontières, en revanche, ils imbibent progressivement d’eau la nacelle, qui se met à tomber de plus en plus vite. Elle s’écrase en pleine forêt, heureusement sans blessure. Mais à quelques centaines de mètres de la frontière, du mauvais côté. Ils réussissent à revenir à leur voiture et rentrent discrètement à leur maison. Frank parvient à récupérer sa lettre à Klara de justesse.

La Stasi ne tarde pas à découvrir le ballon et le lieutenant-colonel Seidel (Thomas Kretschmann), particulièrement lucide, est mandaté par Erich Mielke, le ministre de la Sécurité d’État, pour diligenter une enquête. Les indices s’accumulent et les fuyards de plus en plus cernés ; voire, leurs amis, les Wetzel, sont aussi menacés. Que faire ? Rester ? C’est suicidaire. Repartir ? L’échec fut trop traumatisant. Et si, néanmoins…

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