La légende de Bagger Vance
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Thème (s):
Guérison
Date de sortie:
11 avril 2001
Durée:
2 heures 7 minutes
Ecrivains:
Blessure, confiance, désespoir, espérance, héros, ressource
Directeur:
Robert Redford
Acteurs:
Matt Damon, Will Smith, Charlize Theron ...

La légende de Bagger Vance

The legend of Bagger Vance : La légende de Bagger Vance, drame américain de Robert Redford, 2001. Avec Will Smith, Matt Damon et Charlize Théron.

Thème principal

Guérison

Thèmes secondaires

Blessure, confiance, désespoir, espérance, héros, ressource

Le film heureux (et qui rend heureux) de Robert Redford, La légende de Bagger Vance (2001), raconte l’histoire de Rudulph Junuh (Matt Damon), le joueur le plus doué du sud des États-Unis et aussi le plus épanoui, car il est fiancé à la plus riche fille de Savanah, Adèle Invorgorden (Charlize Théron). Malheureusement, ayant dû partir pour la guerre, il en revient dix ans plus tard, totalement traumatisé, sans avoir donné aucun signe de vie à Adèle pendant toute cette période ; ayant perdu son swing, il se refuse à rejouer et passe son temps à boire et jouer aux cartes. Jusqu’au moment où, pour surmonter la crise de 29 et relancer le golf créé par son père, Adèle, à titre seulement professionnel, vient lui demander de participer à un tournoi qui réunira les deux meilleurs golfeurs du pays et dont le prix s’élève à 10 000 dollars. Rudulph refuse sans appel. C’est alors qu’apparaît de nulle part, un étrange et très attachant personnage, Bagger Vance (Will Smith), qui se propose de lui servir de caddie pour la somme très modique de… 5 dollars. Il s’avère rapidement être un mentor aussi insaisissable qu’indispensable. Insaisissable, car, dans le plus pur style éricksonien, il accumule les paradoxes pour révéler à Rudulph ses propres contradictions. Indispensable, car, toujours avec les talents jamais nommés d’un hypnothérapeute hors pair, Bagger va lui permettre de retrouver ce swing jamais perdu, en déjouant ses multiples défenses – notamment en l’aidant à quitter la complaisance dans la souffrance (cf. l’ouvrage décisif de François Roustang, La fin de la plainte, Paris, Odile Jacob, 2000) –, en déprogrammant la scène traumatisante de la guerre (la balle du match décisif sort du terrain pour atterrir dans le même sous-bois où le capitaine Junuh a perdu tant de ses compagnons), en faisant confiance à ses capacités, en lui permettant de retrouver le chemin de ses ressources sportives et la plus importante de toutes… celle de son cœur : il épousera la belle Adèle.

On a dit du film de Robert Redford qu’il était mièvrement sirupeux, naïvement positif, voire crûment matérialiste : « Joue au golf et tu te sauveras ». Cette phrase, il est vrai, est prononcée presque littéralement dans le film : « Si un jour, tu es fatigué de tourner en rond en pleurant sans arrêt sur ton sort, jouer au golf te ferait le plus grand bien ». Mais le texte ne prend sens que dans un contexte, la lettre que vivifiée par un esprit. Précisément, c’est Adèle qui parle à Rudulph, profondément meurtrie par l’indifférence méprisante de celui-ci. Attend-on d’une personne amèrement blessée une parole de vérité et de salut ? Tout autres seront l’attitude et les mots de Bagger Vance, le véritable médecin du Capitaine Junuh.

Plus encore, le réel résiste à toutes les interprétations sinon malveillantes, du moins déconstructrices. Ce film a produit un enchantement chez plus d’une personne – sans oublier la musique enivrante de Rachel Portman ! Un spectateur m’a dit s’être passé, en boucle, plus de dix fois certaines scènes (celle où Bagger explique en quoi consiste le « swing authentique », celle où il prend Bobby Jones en exemple, etc.) et tout le bienfait qu’il en avait ressenti. Ne serait-ce pas que ce film heureux qui rend heureux renvoie à la logique même de la vie humaine, voire celle de l’histoire du salut : bonheur initial, perte de l’innocence et rédemption ?

1) Le bonheur initial

Le moment de bonheur originaire est aussi brièvement évoqué que brièvement vécu. Moment de félicité irréel qui ne semble appartenir qu’au rêve. Le bonheur de Junuh résume tout ce qu’une personne attend usuellement de la vie :

Primo, la réussite professionnelle. Doué à la fois « d’une frappe titanesque » pour les tirs longs et d’une grande finesse de toucher pour les tirs proches, Junuh est un golfeur exceptionnel, peut-être le meilleur swinger de tous les temps. Hardy, inconditionnellement admiratif, prolongeant en cela son père, nous apprend un moment que, durant un Open, on s’est arrêté vingt minutes pour mesurer un drive de Junuh dont la longueur battait tous les records ; une autre fois, alors qu’il est droitier, il a pris un club de gaucher pour se sortir victorieusement d’une impasse. Plus flatteur encore est l’éloge du talentueux Bobby Jones qui l’a vu jouer à l’Open de Géorgie en 1916 : « Je n’ai jamais vu un swing aussi fluide, ni un homme qui avait autant de plaisir à jouer ». Car Junuh n’est pas seulement doué, il transforme ce don en joie.

Secundo, le bonheur en amour. Ronolf va épouser la plus jolie et du pays. « Il gagna à peu près tout » en matière de prix, dit le narrateur, « mais sa plus grande victoire fut d’avoir gagné le cœur d’Adèle ». Qui, non contente d’être la fille de l’homme le plus riche de Savanah, est aussi sans doute l’une des plus belles femmes de la ville et, on le découvrira progressivement, une des plus fortes personnalités.

Tertio, la reconnaissance par son entourage. Non seulement, Junuh est aimé et admiré de ses proches, mais il est l’enfant chéri de son pays, la fierté de Savanah et, plus généralement du Kansas, voire du Sud des Etats-Unis. Lorsque les trois héros du tournoi seront présentés par Adèle, l’ovation faite pour Junuh, au palmarès pourtant largement moins prestigieux que les deux invités, est telle que Jones glissera à Hagen avec un sourire : « Nous sommes les outsiders ».

2) La perte de l’innocence

Ce bonheur est un rêve, disait-on, dans le sens où il est idéal. Il l’est aussi parce qu’il est hors réel, qu’il ignore la difficulté de la vie. Junuh en fera l’expérience de la manière la plus brutale, lorsqu’il partira à cette guerre qu’on a appelé « la der des ders ». Et le choc fut d’autant plus cruel que, la vie n’ayant été que sourire pour lui, rien ne l’avait préparé.

a) De multiples signes de blessure

Autant l’épisode de la guerre est brièvement et discrètement rapporté, autant les conséquences sont longuement détaillées. Le narrateur les résume dans un mot terrible : « Perdu, brisé, incapable d’affronter à son retour l’accueil fait au héros, Junuh disparut tout simplement. Dans l’espoir d’oublier et d’être oublié ». Rappelons que, durant la Deuxième Guerre Mondiale, sur les 8 millions d’hommes qui, aux États-Unis, furent appelés sous les drapeaux, 930.000 soldats, après seulement trois ans, durent être hospitalisés dans les services de psychiatrie, soit plus d’un mobilisé sur neuf, et plus du double du nombre des hospitalisations pour blessure de guerre (423.000). C’est d’ailleurs la première raison pour laquelle les thérapies se sont abrégées, et l’on sait avec quelle efficacité [1].

Il suffit de reprendre les éléments de son bonheur pour voir se dessiner, en creux, les ingrédients de son malheur.

* Le capitaine Junuh ne sait plus, ne veut plus jouer au golf. Les trois demandes, si diverses mais si convaincantes – enthousiaste et dythirambique du comité de Savanah, admiratrice et gratuite de Hardy, intéressée et pragmatique d’Adèle – n’y feront rien. Entre ironie et dépit, le refus est aussi clair que définitif : « Vous perdez votre temps. Je ne joue pas ». Surtout, un mot résume sa motivation, sa conviction profonde : « J’ai perdu mon swing ». Certes, après ces requêtes répétées, un doute l’effleure. Mais il lui suffira de taper quelques balles, la nuit de peur qu’on le voit, pour se rendre compte qu’il a définitivement perdu la main.

* Il coupe toute relation avec Adèle. Le passé bienheureux, il l’envisage comme Hardy aperçoit leur rencontre, lorsqu’il revient de la guerre : de loin, tronqué et à travers le verre déformant de la souffrance. Et lorsque la jeune femme vient lui proposer son marché, il ne daigne pas s’extirper de son fauteuil pour l’accueillir, il répète ses phrases en miroir et n’a même pas assez de désir pour l’enlacer.

* Il fuit ses anciens amis et relations de Savanah. Il y débarque comme un étranger, le regard perdu ; dans cette ville qui l’a chéri, il veut maintenant vivre comme un étranger. Plus, disparaître. De fait, plus personne ne sait où il habite. Et même si Hardy, seul, peut se flatter de le savoir, il ne trouvera pas Junuh chez lui, mais, symboliquement, à côté, dans une grange. De contact avec l’autochtone, il n’en aura plus qu’avec quelques camarades alcooliques et joueurs qui ne posent pas de question et éclatent à chacune de ses blagues d’un rire pâteux.

* Enfin, au fond de tout, Junuh ne détruit si allègrement tout ce qui constituait sa vie d’antan que parce qu’il s’autodétruit. Si la flatterie a si peu d’effets sur lui, s’il ne peut répondre aux avances osées d’Adèle, c’est parce que son estime de lui est totalement anéantie. « J’ai perdu mon swing » veut d’abord dire qu’il a perdu tout sens de son identité, de ses talents, de sa valeur. L’alcool ne fait qu’achever physiquement le processus de destroy opéré par une torpide haine de soi. La conférence qu’il adresse à Hardy, à la fois excessivement attentif et sans crainte (« je n’ai pas peur des gens saoûls »), sur les effets de l’alcool est un résumé terriblement lucide des quatre étapes de sa déchéance : « Tout se passe dans les cellules du cerveau. Ce sont les cellules de la tristesse qui meurent en premier ; puis viennent les cellules du silence ; puis, c’est au tour des cellules de la bêtise ; à la fin, ce sont les cellules de la mémoire : celles-là, elles ne sont pas faciles à tuer ».

b) Une blessure qui blesse

Pourtant, Junuh ne se contente pas d’être blessé, il est blessant. Il blesse par exemple de son indifférence la ville de Savanah qui a besoin de son aide pour sortir du marasme.

Il blesse surtout son ex-fiancée Adèle. Certes, de prime abord, elle ne semble guère affectée par son indifférence. Contrairement à Junuh, elle a rebondi de la plus vigoureuse manière. Elle n’a pas seulement réagi face au silence prolongé de Junuh, elle a surmonté la double adversité de la crise de 29 et du suicide de son père. On ne peut qu’être saisi par sa redoutable capacité à persuader, voire à manipuler Bobby Jones et Walter Hagen, en vue de les faire participer au match. On a même l’impression qu’elle est d’autant plus créative qu’elle sent l’opposition : ainsi, c’est face au quattuor d’hommes qui, au moment le plus vulnérable de la journée, le saut du lit, sont venus la pousser à vendre hôtel et golf, que lui vient la réponse, plus, la réplique du match exhibition.

Pourtant, quand on a affirmé d’Adèle qu’elle est cette « vraie femme du sud qui a continué sa vie, se consacrant totalement à l’œuvre de son père », a-t-on sondé son cœur ? Par certains côtés, la blessure d’Adèle est analogue à celle de Junuh. Mais symétrique : autant Junuh est amolli, désabusé, autant Adèle s’est fermée, endurcie. Comme masculinisée, elle se construit en déni de sa vocation féminine profonde qui est de donner la vie. Alors que, au début du film, elle laissait son fiancé la dévêtir avec passion, mais romantisme ; ici, elle prend l’initiative, à la garçonne, à la hussarde, même.

Pour autant, en se déshabillant, Adèle se prostitue-t-elle ? Du moins n’est-elle animée que par la cynique volonté d’obtenir son bien ? Dans la poitrine de la sudiste, batterait-il le cœur d’une Scarlett O’Hara qui prend fait et cause pour sa terre et l’héritage de son père, au point d’en instrumentaliser les hommes et d’ajourner toute conscience morale ? Je ne crois pas. Comment expliquer la durée, les hésitations, l’émotion de son discours quand elle en vient à parler de Junuh ? Comment expliquer qu’elle ne se soit pas mariée pendant ces dix longues années, malgré la déception croissante induite par son silence ? Provoquer Junuh est encore une manière de lui signifier son attachement. Si elle n’est pas aimée, du moins est-elle encore désirable ? L’amour sommeille en son cœur, caché voire refusé.

Enfin, il ne faudrait pas oublier une autre personne que, ponctuellement, l’ancien golfeur blesse par son mépris : le jeune Hardy. Il laisse Adèle commencer son striptease sous le regard alléché du jeune garçon, alors qu’il le savait parfaitement éveillé. Puis, cynique, il le renvoie d’un : « Ton éducation est terminée ». S’il est même devenu indifférent à la sensibilité d’un enfant au point de s’en jouer, jusqu’où Rodolphe Junuh sombrera-t-il ?

Arrivée à ce sommet de machiavélisme et d’égoïsme – évoqué avec délicatesse mais sans complaisance –, la vie de cet homme de souffrance, mais non d’innocence, va basculer.

c) Les causes

Les effets de la blessure sont apparents. La cause l’est-elle autant ? La question étonne, tant la réponse semble évidente : le traumatisme de la guerre. Parti capitaine d’une fringante équipe de soldats de Savanah, il revient quasiment seul, profondément éprouvé par la mort vécue au quotidien de personnes proches par l’origine géographique et par la déréliction de la guerre. A quoi il faut ajouter la crise interne de 1929 qui n’a fait qu’accroître le désarroi. N’oublions pas que le concept de stress post-traumatique, dont la première matrice fut la guerre, n’est que d’apparition récente.

La manière de filmer nous invite à regarder de plus près. Nous voyons et entendons le Capitaine Junuh donner le signal de l’assaut. Puis, l’image suivante, au ralenti, montre l’attaque tourner au carnage. Les soldats tombent autour de Junuh, déchiquetés par les obus. Il reste, isolé, dans un champ sombre, au tracé torturé, criblé d’éclats et de corps tronqués, tout l’inverse de ces vastes greens sur lesquels il cheminait pour sa plus grande joie. Comment ne pas se sentir coupable d’avoir lancé un assaut si meurtrier ? D’autant que, selon le narrateur, photos à l’appui, Hardy avait cru qu’il devait conduire la jeunesse de Savanah au combat. Plus dure sera la chute. Comment, au retour, lever les yeux vers cette ville qui lui avait tant confié et qu’il a tant trahi ? Comment payer pour le désastre de toutes ces jeunes vies inutilement immolées, éventrées, mutilées ?

Le champ de bataille s’est donc transféré de l’extérieur vers le dedans. Certes, Junuh a subi un choc objectif. Mais les portes de son cœur se verrouillent de l’intérieur. La culpabilité infinie, intolérable est-elle seule en cause ? S’arrêter au seul psychologique serait aussi fallacieux, partiel que s’arrêter au choc externe de la guerre. La blessure n’enferme ainsi Junuh dans le suicide psychique que parce qu’une cause spirituelle a apposé son sceau : je veux parler de l’orgueil (on le verra plus loin).

Mais le jeune homme – autant que le spectateur, d’ailleurs – peut-il le reconnaître sans sombrer dans une déréliction encore plus grande. Comment accéder à la vérité ? Si l’on se sait encore plus aimé que traître. Autrement dit, s’il se pose sur nous un regard qui n’est éclairant que parce qu’il est réchauffant. Cette boule de lumière et d’amour existe : elle a pour nom Bagger Vance. Et on aimerait que ce ne soit pas qu’une légende.

3) Le salut

a) La personne de Bagger Vance

N’oublions pas la toute première manière dont Vance se présente. Il arrive, les yeux levés vers le ciel, sur fond de chant de grillons, et se définit : « un homme qui admire l’œuvre de Dieu ».

Ce personnage mystérieux et si attachant a tout du messie, la mission très délimitée, la liberté, le don de soi et l’unité dans le paradoxe : on ne sait d’où il vient, jaillissant brusquement en silence, une nuit, presque pieds nus (n’a-t-il pas besoin de chaussures ?) et nul ne sait où il repart ; il séduit et dérange tout à la fois, car personne ne comprend comment il réussit ainsi à métamorphoser Junuh, celui-ci y compris (« Bagger, vous êtes un caddie formidable ») ; dans la pire adversité, lorsque l’horizon n’est plus que désespoir, il garde intacte sa joie ; à l’organisateur du tournoi le renvoie de Savanah comme un malpropre, pour ne pas vouloir continuer à aider Junuh, il sourit sans amertume ; survenant tranquillement en plein dans le champ de tir de Junuh, il est prêt à risquer sa vie ; il apparaît alors que Junuh ne l’attend pas et il s’efface aussi quand Junuh ne le veut plus ; il veut la vérité mais jamais sans le respect aimant de la liberté ; il guidera Junuh à la vérité sur lui-même, non pour en faire un disciple, mais pour le conduire à lui et le laissera juste avant qu’il s’attache trop ; il est jeune et ne vieillit pas, puisque, au terme de l’histoire, on le retrouve, inchangé ; face à l’agressivté des hommes, il répond par la douceur (à qui le traite de « triple andouille », il ne change pas de ton), face au compliment, par l’humour (« Bagger, vous êtes un caddie formidable ! – Je m’accomode du matériel dont je dispose ! »), face à la réussite par le détachement (quand, grâce à son conseil, Junuh retrouve son swing, Bagger, détaché, parle du coût des chaussettes de Hagen), face à l’humiliation, par l’humilité (lorsque Junuh ne l’écoute pas et se trompe à répétition, loin de souligner l’échec prévisible d’un catastrophique et pourtant si tentant : « Je te l’avais bien dit », qui aurait redoublé l’enfermement et la culpabilité de Junuh, il redouble de silence souriant) ; loin de toute vénalité (il écarte les émoluments qui pourraient s’élever à la coquette somme de mille dollars), il offre ses services presque gratuitement, puisque, pour solde, il se contentera de ses cinq dollars, commués dans la paire de chaussures ; modeste, se refusant à tout effet, il est pourtant un excellent joueur (la seule fois où il frappe une balle, Junuh comprend qu’il a affaire à un spécialiste) ; tout le monde l’aime et pourtant il ne s’attache personne ; il attire l’affection des enfants dont il connaît d’emblée le langage ; semblable à chacun, puisqu’il est homme, il est en même temps différent, ne serait-ce que parce qu’il est le seul personnage noir important de ce film sudiste ; etc.

Surtout, Bagger Vance a, du sauveur, la douce légèreté d’un pas de danse, comme celui qu’il esquisse, à la toute fin, sur fond de mer infinie. Une scène qui n’est pas sans en rappeler une autre : au bord de l’eau, c’est-à-dire à la lisière entre le sable et l’océan, ne sommes-nous pas projetés au troisième jour du récit – naïf mais véridique – de la création (Livre de la Genèse, ch. 1, v. 9 et 10), lorsque Dieu sépara l’eau de la terre ferme ?

b) Les talents de Maître Vance

Passons de la personne à son action. Comment opère notre messie ? Quels moyens Bagger met-il en place, avec autant d’efficacité que d’astuce, pour sauver non pas le match en faveur de Savanah, mais Junuh de lui-même ?

Il emploie déjà, sans le dire, voire sans se dire, une ressource thérapeutique présente en chacun, l’hypnose. Le film gagnerait à être regardé de ce seul point de vue. Par exemple, la scène de la rencontre entre Rudulph et Bagger Vance mériterait d’être étudiée pour elle-même. En multipliant les messages, Bagger fait perdre à l’ex-capitaine tous ses points de repère et lui permet de lâcher prise, donc de retrouver une compétence qu’il croyait perdue, alors qu’elle n’est qu’enfouie. Par exemple, le futur caddie affirme à la fois la blessure (il ne tire pas droit) et la ressource (le match de 1916). Le résultat ne trompe pas : Rudulph réussit un superbe swing. Il en est de même de la scène finale où le héros réussit le plus beau coup de l’histoire du golf. Or, Bagger l’a préparé, en ouvrant à tous les possibles en lui (ce qui requiert que Bagger Vance se retire) et hors de lui (son imagination lui montre le tracé idéal). Alors la ressource d’autoguérison, portée par une aide extérieure, qui s’efface pour s’intérioriser, se déploie dans toute son ampleur guérissante (blessure à puissance) et créative (puissance à nouvelle voie), configurante et reconfigurante.

Nous nous limiterons aux talents pédagogiques de Bagger, qui ne vont pas sans effets curatifs. Plus que suivre seulement l’ordre chronologique qui est habité par une logique profonde, je classerai les principales leçons – au nombre minimal de huit – de Maître Vance. L’essentiel de l’apprentissage se déroule durant le match qui occupe plus de la moitié du film : car la blessure n’apparaît jamais mieux qu’en situation de tension extrême.

c) Accepter d’être accompagné

La blessure isole, car l’autre a trahi, car autrui fait mal. Un moment, entre première et seconde manche, entre rage et autodestruction, Junuh dira : « Au bout du chemin, on finira tous pareils, on sera tous seuls ». Nous retrouverons cette affirmation plus bas.

Une des grandes leçons de ce « petit » film est que l’homme ne peut se sauver seul. Etre aidé, c’est sortir de la toute-puissance du solitaire ; c’est aussi entrer dans l’humilité qui fait tendre la main. Nous verrons plus loin l’importance de l’humilité.

Bagger Vance est envoyé pour libérer Junuh et il est passionnant que Robert Redford ne se donnera jamais la peine d’expliquer pourquoi il vient : en effet, le salut est, par nature, gratuit. On peut seulement dire que Bagger apparaît au moment opportun, providentiel, lorsque, pour la première fois, Ronolf accepte de sortir de lui-même, au double sens du terme. Lors de cette première rencontre, Vance utilise d’ailleurs un pronom personnel qui en dit long sur cette impossible auto-rédemption qui voudrait tellement faire l’économie d’une aide extérieure : « Vous avez perdu votre swing. On doit le retrouver ». Et, à la fin, lorsque Junuh ne pourra lui opposer que son sempiternel : « Je ne peux pas », Vance se contentera de répondre : « Je suis présent à vos côtés ».

Il ne faudrait toutefois pas que la figure majeure de M. Vance fasse oublier une seconde médiation curatrice, discrète, mais omniprésente : celle du jeune Hardy. Il y a quelque chose d’Hermès dans ce « messager » de bonne nouvelle qui « vole avec ses sandales ailées aux pieds » ; il y a même quelque chose de prophétique dans ce jeune homme à qui les autorités de Savanah appliquent sans sourciller la phrase d’Is 11,6. Voire, ne joue-t-il pas à l’égard de Bagger le même rôle que Jean-Baptiste à l’égard du Messie ? Il l’annonce. Son rôle est complémentaire dans un autre sens. Par sa narration, il ne donne pas seulement une fraîcheur particulière au film, il assure la mémoire et la continuité, alors que Bagger est l’homme d’un moment, le moment opportun. Par son enthousiasme et son émerveillement, Hardy réapprend à Junuh la beauté du golf et sa beauté de golfeur. Alors que Bagger invite Junuh à s’écouter en confiance, le jeune homme lui prête une voix qui nomme ses talents ou du moins les lui rappelle.

On a vu et reverra que Junuh ne guérit pas tant qu’il jouit de souffrir. Sans s’en rendre compte, Hardy permet au golfeur d’en prendre conscience à deux reprises. D’abord, quand il se plaint de son père : « Tu es en train de te lamenter sur toi, mon garçon, lui répond Junuh. Il faut grandir ». Une telle lucidité ne vient-elle pas de ce qu’il se projette et se parle à lui-même ? Ensuite, quand il décrit au Capitaine pourquoi il aime tant ce jeu-sport : « Je crois que c’est le plus beau jeu qui existe. Il n’y a que vous et la balle. Et il n’y a personne pour vous battre, hormis vous-même. C’est le seul jeu où on peut se mettre une pénalité à soi-même si c’est nécessaire : si vous êtes honnête, comme la plupart des joueurs ». Et si, en perdant dans la seconde manche, Junuh se punissait lui-même ? Toute différente sera la pénalité qu’il s’infligera à la fin : objective, elle rend hommage à sa probité.

L’homme a toujours besoin de plus petit que soi. Tel est le cas de Hardy ; tel est aussi le cas des petites gens de Savanah, notamment les personnes de couleur, qui, lorsque Junuh veut s’enfuir, se mettent à l’acclamer et lui dire combien ils ont mis leur espoir dans sa victoire. Quo vadis, Ronolfe ?

Enfin, ne pourrait-on parler de la médiation de la nature ? Ce n’est un mystère pour personne, Robert Redford nourrit un grand amour pour la nature ; il se définit volontiers comme un écologiste. Au-delà de la beauté des terrains de golf qui harmonisent prairie, bois, sable, mer, ce sont les paysages du Sud que célèbre l’admirable photographie. Cependant, cette nature n’est pas qu’extérieure à l’homme. Elle demande à être contemplée, chantée, mais aussi habitée. Par exemple, c’est une fois à terre, reposant sur elle, que Hardy, devenu vieux, se souvient et fait mémoire avec action de grâces.

d) Redécouvrir son identité

L’homme blessé est en fuite de lui-même. Clivé par sa souffrance, il tente de loger dans sa zone la moins douloureuse. Tel est le cas de Junuh. A une personne s’inquiétant de la stratégie utilisée par Bagger Vance, celui-ci répond de manière paradoxale : « Mon joueur a un problème d’identité. Il croit encore qu’il est Ronolf Junuh ».

Quand Bagger parle de « swing », et plus encore de « swing authentique », il ne parle pas du golf mais de lui-même, de son identité. Lorsque, dans la première rencontre, Bagger annonce sur un ton anodin : « Le truc, c’est de trouver votre swing », Junuh change brusquement de ton : il s’est senti rejoint. En une fraction de seconde, cet étranger original est devenu plus proche de lui que bien de ses longues fréquentations. Mais qu’est-ce que ce swing authentique ? Écoutons Vance l’expliquer au jeune Hardy sur le green encore désert, à la lumière nocturne, sur fond d’une musique envoûtante, bref dans une ambiance favorable à l’initiation :

« Oui, à l’intérieur de nous, de chacun de nous, il y a un et un seul swing authentique, quelque chose d’inné, quelque chose qui est à nous et à nous seul. Et que personne ne peut nous enseigner et nous apprendre. Un présent qu’il ne nous est pas possible d’oublier. Avec le temps, le monde arrive à dérober ce swing qui est enfoui au plus profond de nous : ‘J’aurais pu’, ‘Si j’avais su’, ‘J’aurais dû’… Et parfois certains en arrivent même à en oublier leur swing. Ici, on voit le ciel ».

De notre identité profonde, le swing a tous les caractères, notamment cinq : intime et unique, inné et inoubliable ; enfin et surtout, il est un don : si nous sommes uniques, c’est que nous sommes donnés à nous-mêmes, donc que nous sommes détenteurs d’un don, d’un talent à nul autre pareil. Originaux car originés.

e) Se réconcilier avec soi-même

L’homme blessé est fracturé. Il vit en exil, à l’extérieur de lui. Loin de son cœur intime et loin de ce corps qui ne ment pas et en sait tellement plus qu’il ne le croit, il ne fonctionne plus qu’avec sa tête. Junuh s’est ainsi inventé de belles théories sur les effets de l’alcool, sur son impuissance absolue, sur la disparition de son immense talent (le swing), etc.

Il lui faut donc à nouveau écouter son corps. Toujours lors de cette première rencontre où, en quelques phrases, tout a été dit, Bagger affirme : « Un homme prend son club en main comme il prend son destin en main ». Plus tard, Vance détaillera : « Cherchez le [cet endroit matériel où tout ne fait qu’un] avec vos mains, ne réfléchissez pas. Sentez-le. Vos mains sont plus sages que votre tête ne le sera jamais ». Cela est vrai dans le sens de la réussite comme de l’échec : la nuit où il a repris un club, la main qui perdait ne faisait-elle pas que conforter un cœur déjà perdant ?

Le cœur est le lieu de la vérité (ne parle-t-on pas des « pensées du cœur » ?). L’homme blessé ne cesse de s’abuser lui-même, certes pour moins souffrir, mais aussi pour jouir. Jouir en se vautrant dans la pseudo-vérité du personnage que l’on s’est édifié. Or, Bagger n’est jamais complice de ce mensonge. Par exemple, lors de la première manche, quand Junuh accumule erreur sur erreur et lance, faussement détaché : « Ça commence à devenir embarrassant », Bagger répond, sans complaisance ni ménagement : « Non, Monsieur, je crois que c’est embarrassant depuis un bon bout de temps ». Et, plus tard, lorsque le découragement généralisé de la foule a l’air de donner raison au désespoir de Junuh, Vance conjure le mensonge que Junuh, enfermé dans une introspection morbide, est en train de s’inventer pour parfaire son échec, en le formulant tout haut : « Vous voulez arrêter, M. Junuh. Vous n’avez qu’à tout lâcher et vous enfuir. Je dirai à tout le monde que vous êtes malade. A la vérité, je crois que personne n’y verra d’objection. Mais la plupart seront heureux comme des guêpes en vous voyant partir ».

Il ne suffit pas, en effet, d’être paumé pour le reconnaître. Le contraste des trois champions ne peut que révéler à Junuh son incompétence : Jones, l’intellectuel perfectionniste, tout en rigueur mais d’une technique tellement intégrée que « les coups les plus difficiles avaient l’air faciles » ; Hagen, le Don Juan séducteur, irrégulier mais génial, notamment dans l’adversité ; et, face à ces deux figures contrastées de la réussite (le nous et l’épithumia), le paumé (qui a oublié qu’il est un intuitif génial) ne cesse de jeter des regards éperdus à un Bagger. Et celui-ci, loin de le rassurer, ne fait que souligner la vérité écrasante des Curicculum vitae vainqueurs.

f) Se réconcilier avec le tout

Citons une dernière fois la première rencontre de Bagger et Ronolf dans la nuit propice à la vérité : votre swing, dit Vance, « est quelque part dans l’harmonie de tout ce qui est ». En effet, il ne suffit pas de redécouvrir son cœur profond, encore faut-il l’ouvrir au monde, au réel. Mais pas sur le mode fragmenté de l’approche blessée qui pose la réalité à distance, comme il pose son corps loin de soi. Cette vérité est l’objet de la seconde grande leçon du film. Nous sommes à un tournant décisif : pâtissant d’un handicap considérable, Junuh s’affronte aux deux meilleurs joueurs du moment. Aussi Vance glisse-t-il un conseil très simple : « C’est le moment de voir le chemin ».

Junuh regarde puis répond, agacé : « Je le vois ce chemin. Le trou fait 400 mètres et j’ai douze points de retard ». Comme un certain pharisien de l’Evangile, Junuh comprend matériellement la question de son caddie qui, paisible et doucement ironique comme autrefois un certain Messie, réplique : « Ce n’est pas cela. Si vous pouviez voir ce chemin, vous n’en seriez pas à hâcher les coups comme on bêche des herbes devant sa porte ». Mais il n’en dit pas plus, car Junuh ne peut rien entendre.

Il part évaluer le coup et constate sa difficulté considérable. Face à la réalité éprouvante, humblement, il revient sur ses pas et demande : « C’est quoi le chemin ? »

Alors, Bagger l’invite à observer Bobby Jones : « Regardez son coup d’essai. Comme s’il était en quête de quelque chose et qu’il le trouve. Il fait en sorte de se placer exactement au milieu, l’intérieur, en plein cœur. Et il a beaucoup d’effets à sa disposition : le hook, le slice. Mais il n’y a qu’un seul coup qui soit en parfaite harmonie avec le chemin. Un seul coup et c’est le swing authentique. Bobby va être choisi par lui. Le swing parfait est là. Il se tient prêt à être invité en chacun de nous. Tout ce qui est important est d’éviter de se placer en travers de sa route. Regardez-le : il est le chemin ».

Il vaut la peine de s’attarder sur la manière dont Bagger s’y prend. D’abord il parle à Junuh mais non de Junuh. Eprouvé par ses précédentes défaites, celui-ci ne pourrait entendre une parole qui lui serait directement adressée, sans y déceler un moralisme culpabilisant. Ce n’est pas la seule fois que Bagger passe par autrui pour rejoindre Junuh. Il lui propose ensuite un exemple qu’il admire. Loin de toujours conduire à la jalousie, la comparaison peut rimer avec émulation. Enfin, M. Vance fait appel aux techniques d’hypnose éricksonienne (il choisit ses mots, dans le registre concret, positif ; il se tient discrètement derrière son « patient ») et de programmation neuro-linguistique (pour permettre un ancrage sensoriel positif, il va comparer le drapeau à un dragon) ; d’ailleurs, la manière dont le spectateur participe de ce mouvement sur fond mélodieux (le même que celui qui accompagnait la grande leçon faite à Hardy sur le swing) et les paroles retentissant en écho, n’est pas sans relation avec les effets psychiques en partie infraconscients de ces méthodes.

Ayant observé chez un autre l’efficacité, la vérité de la loi « Cherchez son chemin », Junuh est maintenant à même d’y croire pour lui. Aussi Bagger lui parle-t-il directement : « Si vous regardez les choses sereinement, vous verrez l’endroit où les marées, les saisons et la course de la terre se retrouvent. Tout ce qui peut exister ne fait plus qu’un. Cherchez cet endroit maintenant, avec votre âme, Junuh ».

Certains spectateurs souriront peut-être de cette philosophie facile du « grand tout ». D’autres s’alarmeront de ce qui leur semblera une amorce de panthéisme ou d’immersion dans le « grand tout » cher à la nébuleuse Nouvel Age : l’écologiste Robert Redford ne serait-il pas adepte de sa forme profonde ? Il y a une autre interprétation, plus bienveillante et surtout plus proche du récit. N’oublions pas que Vance se présente en faisant mention de « l’œuvre de Dieu » ; c’est donc qu’il distingue le Créateur de son œuvre qu’est la nature. La personne blessée vit en dysharmonie avec soi mais aussi – par conséquent – avec les autres et le réel. Aussi, retrouver le sens du « tout », est-ce réapprivoiser le monde extramental, c’est redécouvrir en toute réalité un ami. Cette totalité renvoie alors à la familiarité avec chaque chose, non à la fusion dans chaque chose. Dans une famille, chacun a son talent et sa place. Manquer à ce swing, c’est ôter une voix à la symphonie du tout.

g) Quitter la complaisance dans la souffrance

Après la seconde manche, Junuh se retrouve dans le vestiaire, se (mal)traitant de tous les noms. Faisant appel à une sagesse toute orientale, Bagger raconte une petite histoire, entre comique et tragique, comme la vie de Junuh : « J’avais un oncle qui s’appelait Rufus. Il avait perdu le bras droit dans une égreneuse de coton. Il apprit à tout faire avec son seul bras gauche. Jusqu’à ce qu’il change une roue de chariot. L’essieu lui a coupé le bras à hauteur de l’épaule. Et là, il a appris à tout faire avec ses dents. Un soir, il a répondu à M. Johnny qu’il n’aurait pas dû. Alors, M. Johnny a cassé toutes les dents de mon oncle. Alors, il a appris à tout faire avec les pieds. Jusqu’à ce qu’il ait cette tumeur ». Junuh éclate : « ça suffit maintenant ! » Bagger, imperturbable, énonce la morale : « Je vous raconte l’histoire d’un homme qui a surmonté l’adversité ». Et c’est pour cela que l’oncle Rufus est devenu l’un des meilleurs danseurs.

Junuh paraît ne pas entendre la morale de cette fable. Elle n’est pas pour lui ; Bagger lui invente une blessure ou en tout cas s’invente une vocation de médecin. Son problème est technique : il lui faut retrouver son jeu. Pour le reste, il est bien adapté au présent – pour le passé, qui peut le changer ? Mais alors, pourquoi part-il avec deux chaussures de couleurs différentes à chaque pied ? Et pourquoi ce Vance, si prétendument désincarné, a tout vu ?

h) Se détacher de la part maudite de son passé

Mais le mécanisme le plus profond de la blessure est l’enfermement répétitif dans le passé. Dans son plus long (sic !) discours de tout le film, Junuh explique à Vance pourquoi il ne peut en sortir : « Je vais vous dire une chose [quelle introduction solennelle !]. Il n’y a pas de différence entre gagner et perdre. Ce qui est perdu est perdu. Un homme vit, un homme meurt. Au bout du chemin, on finira tous pareils, on sera tous seuls ».

À ce discours fataliste du « je ne peux pas » continuel, Bagger rectifie, comme s’il lui disait : « Dis plutôt : tu ne veux pas ». La solution n’est pas de réparer ou de revenir à un passé béatifique mais définitivement révolu : « Le Junuh que vous étiez, il est mort à jamais. A jamais. C’est tout ». Elle ne consiste pas non plus à simplement tourner la page, car ce serait jeter le bébé (qu’est le don) avec l’eau du bain (de souffrance). Le juste remède consiste à porter un regard juste sur son passé pour y discerner l’essentiel : le swing. Voilà pourquoi, à un autre moment, Bagger prononce cette formule contradictoire : « Il l’est [Junuh] et il ne l’est pas ». Il l’est en tant que son talent demeure, il ne l’est pas en tant que le passé demande à être dépassé. Or, Junuh a décidé de ne (re)garder de son histoire que le négatif ?

Comment lui montrer ? Bagger va procéder par empathie en nommant exactement ce que Junuh ressent mais n’ose dire : « Une âme vient au monde avec ce que le Seigneur lui a donné et si les choses vont de travers, alors elle renonce de se battre à jamais. Et le Seigneur lui reprend ses bienfaits et l’âme meurt, toute seule. J’exprime bien votre pensée. – Oui, répond Junuh, troublé ». L’ayant ainsi rejoint en profondeur, Bagger peut maintenant montrer que cette histoire n’est que partielle et le fruit d’un injuste jugement : « C’est une histoire triste, M. Junuh. Vous portez un jugement très dur ».

Junuh ne sortira de la clôture compulsive dans le passé qu’à la toute fin. Seul le plus grand danger, l’épreuve la plus insurmontable l’obligera à regarder en face la vérité. C’est au fond de la piscine que l’on peut donner un coup de pied vigoureux et remonter ; c’est lorsque tout espoir humain est mort que la petite fille espérance peut enfin se lever. Nous verrons dans les deux prochains paragraphes combien le consentement au passé n’est pas séparable d’une entrée dans la véritable liberté, par l’humilité.

i) Agir en liberté

Tous les conseils qui précèdent ne seraient rien si Bagger ne respectait pas, avant tout, la liberté de Junuh. La parole de Vance, si convaincante, si ajustée soit-elle, s’arrête au seuil de la porte de Junuh, comme le corps de Vance ne s’asseoit qu’à l’extérieur de chez Junuh, sans jamais faire intrusion.

Parlant du moyen pour trouver cet endroit où tout n’est qu’un, où le swing résonne avec le tout, Bagger ajoute : « Mais je ne peux pas vous y emmener, moi. Je peux vous aider à le trouver. Il n’y a que vous, la balle, le drapeau au loin et ce que vous êtes ».

Ce respect de la liberté d’autrui se traduit par le silence et le sens de la parole juste. Lorsque, dans la première manche, Junuh commence à perdre en envoyant la balle sur la plage, Bagger commence d’abord par réagir positivement, s’opposant à la foule désappointée : « Heureusement, le temps est idéal pour le sortir de là ». Mais lorsque Junuh s’enferme dans son échec, se bute : « Vous avez une idée ? », Bagger sait qu’il ne peut rien faire et répond avec une fausse naïveté : « De quoi ? » Un peu plus tard, Junuh lancera sa parole scénarique, celle qui bloque toute résurrection : « Vous savez que je ne peux pas ». Loin de contredire – ce serait peine perdue –, Bagger répond : « Je sais. Je m’assurais que vous le saviez aussi ». Cet humour voilé ne blesse ni la vérité ni Junuh, mais l’accueille comme il se trouve à l’étape actuelle de son chemin.

Voici un autre exemple de ce respect de la liberté. Consécutivement à la parabole sur Rufus, nous avons vu que Junuh répond en limitant son discours à la seule technique du golf : « Parlez de mon grip, de mon swing », autrement dit « Ne parlez pas de moi ». Se refusant à tout entrisme, Bagger s’incline et se tait. Et quand, au terme du parcours, Junuh veut s’imposer une pénalité, contre l’avis général, le caddie est l’unique à répondre : « C’est un choix qui n’appartient qu’à lui seul ».

C’est aussi parce qu’il respecte infiniment le libre arbitre de Junuh que Bagger ne peut en rien anticiper sur la victoire. Il ne sait pas plus prédire que l’avenir n’est préécrit. C’est pourquoi, lorsque Hardy lui demande : « Vous croyez que Junuh peut gagner ? », Bagger ne peut que répondre par une conditionnelle, pauvrement : « S’il trouve le swing authentique ». Ce qui est vrai de la liberté l’est aussi de l’intelligence : « Cherchez cet endroit maintenant, avec votre âme, Junuh ».

C’est enfin parce qu’il a un tel souci du libre-arbitre de Junuh que Vance s’effacera au dernier trou. « J’ai besoin de vous, supplie Junuh. – Non, pas du tout », répond Bagger, avec force et clarté. La parole qui, quelques soirs auparavant, a fait naître la relation, est celle qui, le dernier soir, décide de la suspendre. De lui-même, le caddie rompt le lien physique l’unissant à son disciple. Insigne leçon d’humilité de détachement intérieur et de liberté véridique : c’est lorsqu’enfin tous reconnaissent son importance au point de le croire indispensable que lui sait montrer qu’il est devenu superflu. Mais cette liberté de Bagger est au service de la liberté de Junuh. Seul l’homme libre rend libre. En effet, Bagger sait que la plus subtile des aliénations serait que celui qui a dénoué les chaînes devienne, par transfert idéalisant, le plus enchaînant. Le suggère le sentiment mêlé qu’éprouve le spectateur lors du départ impromptu de Vance : entre abandon (il nous manque déjà, comme il manque à Hardy), frustration (comme on aurait aimé que le triomphe se reporte sur le véritable héros, que les applaudissements se tournent vers Bagger), joie nostalgique du sauveur qui ne se rend accessible que pour mieux se dérober à toute prise…

La liberté que lui donne Vance, en creux, Junuh la saisit progressivement. « Je peux gagner, Adèle » et cette liberté n’est pas illusion, elle se conquiert sur ses craintes. A Adèle qui croit lire dans son regard « Détermination, pure détermination », Ronolf répond : « Panique, pure panique ». Il arrive même à dire à chacune des deux stars en compétition sa décision de l’emporter. A Hagen : « Je ne vous demande pas la couronne, Walter ; si je la voulais vraiment, je la prendrais ». Et à Jones qui lui dit : « Je n’ai pas l’intention de perdre ma dernière partie », il avait déjà répliqué : « Mais tu sais que je ne te laisserai pas gagner par sympathie ».

j) Entrer dans une véritable humilité

Il appartient au jeune surdoué du golf et à lui seul de « tordre le cou à ses démons ». Mais la conquête de la liberté est un chemin escarpé qui grimpe entre deux précipices. Une fois vaincue la tentation du désespoir, demeure celle de l’adoration de soi. Nous avons vu plus haut qu’elle a replié Junuh dans sa solitude ; déjà elle lui a fait croire qu’il suffisait de prendre la décision de jouer ce match pour que ses talents réapparaissent comme par enchantement, sans avoir à accomplir le coûteux travail de deuil et de pardon, et qui l’a conduit à une première manche, samedi, si catastrophique. Ce sera autant la superbe que les démons du passé que Junuh devra affronter au seizième trou. Déjà, la vanité commence à pointer son nez au début de la dernière manche, lorsqu’il se met à signer des autographes, comme s’il avait déjà gagné. Elle s’affermit quand, au quinzième trou, il présume de ses forces et congédie le conseil, pourtant toujours avisé, de Bagger. N’est-ce pas le moment de s’ébrouer de l’éducation paternelle ? Maintenant, il se connaît : « Je n’ai jamais été aussi apaisé de ma vie ». Sa grave méprise sur son état intérieur se soldera par une grave erreur dans son geste extérieur. Junuh rate. Certes, on peut se relever d’un insuccès. C’est toutefois plus difficile lorsque l’on en est coupable. Et ce l’est encore beaucoup plus quand, à la faveur de l’échec, toute la culpabilité passée remonte massivement.

Quand Junuh se retrouve dans le bois, ce n’est pas sa balle de golf qui le rejoint, mais toutes les années de guerre, dont il ne pouvait imaginer qu’elles n’avaient jamais été aussi proches. Pourquoi ? L’inconscient de Junuh est devenu poreux grâce au lent travail d’accouchement réalisé par Bagger ; la forêt, lieu symbolique, archaïque, les toutes récentes paroles d’Adèle sur ses dix années de silence, l’importance de l’enjeu ont fait le reste. D’ailleurs un plan sur les morts jonchant le sol dans une forêt (6 mn. 49 sec.) coïncide de manière troublante avec le lieu où se trouve Junuh : le second lui donne-t-il le code d’accès au premier, révélant-réveillant les traumas enfouis, mais toujours radioactifs ? Courbé vers le sol, accablé par le fardeau du passé, Junuh pleure en silence. Son jingle de mort retentit : « Je n’y arriverai pas ». Un dialogue décisif s’entame :

« Je suis là pour vous parler d’un jeu, dit Bagger Vance, d’un jeu où personne ne peut gagner ». Il explique : « Il n’y a pas une âme qui n’ait son fardeau à porter et qui ne le comprenne pas. Il n’y a pas que vous. Et vous portez le vôtre depuis assez longtemps. Abandonnez-le et allez de l’avant ». Autrement dit, dans la vie, il peut n’y avoir que des gagnants. En ce sens, l’existence ne ressemble pas au golf. Mais, en un autre sens, elle lui ressemble, car ce jeu a ceci de particulier qu’il est d’abord une performance pour soi, par soi.

Junuh répond : « Je ne sais pas comment ».

Apparemment, l’impuissance est circonscrite au moyen et non plus à la fin. Cependant Junuh regarde encore obstinément le sol, c’est-à-dire le passé. C’est donc qu’il n’a pas encore décidé de le quitter. Bagger ouvre donc Junuh à sa liberté présente : « Vous avez le choix : aller de l’avant ou recommencer. – Recommencer ? – À avancer. – Pour aller où ? »

Par cette question, Junuh accepte d’envisager le futur. Cela ne signifie pas, pour autant, qu’il commence à quitter ce qui est révolu. En effet, pour qui est ceinturé dans le jadis, ce futur effraye par son indétermination et son éloignement. Tout en faisant le tour de Junuh, comme pour exorciser la clôture invisible où il s’enferme, Bagger répond à cette peur non nommée. Au fur et à mesure où il parle, le corps du champion se redresse – ressuscite, au sens littéral du terme (en grec, le même verbe, égèiro, signifie « se redresser, se relever » et « ressusciter ») – : « Exactement, là d’où vous n’êtes jamais parti pour y rester immobile. Dans le silence total et vous rappeler le passé. – C’était il y a si longtemps ». Le futur n’est sans désir que parce que le passé est sans mémoire : « Non, c’était il y a un moment à peine ».

Et la musique nous avertit que nous sommes arrivés au cœur du débat intime qui déchire Junuh : « Il est temps de quitter le Royaume des ombres. Il est temps de choisir ». Au bord du précipice de la liberté, Ronolf ne peut opposer, comme par principe, que le rempart dérisoire d’une phrase à laquelle il ne croit plus : « Je ne peux pas ». Les défenses se sont abaissées, la paix qu’il ressent en est le témoin insoupçonnable. Bagger peut désormais lui exprimer la vérité, sans avoir besoin de passer par le chemin long de la métaphore : « Reprenez votre jeu, le seul qui vaille la peine d’être joué : avec les dons que vous avez reçus en venant au monde. Souvenez-vous de votre swing. Vous êtes apaisé. Il est temps ».

k) Demander pardon aux siens

La personne meurtrie meurtrit. La reconstruction demande donc non seulement la réconciliation avec soi-même, autrement dit le consentement au passé douloureux, mais le pardon à ceux que nos fermetures ont endoloris. Cela est particulièrement vrai pour Adèle. Son amour pour Junuh sommeille, intact, au fond de son cœur ; mais elle a été trop déçue, voire trahie, pour retourner vers l’unique fiancé de sa vie. Le samedi soir, même si elle ne désire qu’une chose, danser à nouveau avec Ronolf, une souffrance amère la retient ; elle se détache de lui et retourne, tristement, à ce qui, pour elle, n’a de fête que le nom.

On pourrait s’étonner de ce qu’elle choisisse pour parler le moment de la dernière manche, lorsque Junuh a besoin de toute sa concentration. Expliquent ce choix : son impulsivité ; l’admiration, qui rayonne de son regard (qu’il est beau ce regard scintillant d’enthousiasme !), et l’on sait combien elle dynamise l’amour et donne de l’élan voire du courage ; la réussite de son ex-fiancé qui le désarrime, au moins momentanément de son engluement dans le passé. Mais il ne faudrait pas minimiser un paramètre encore plus essentiel : la trajectoire d’Adèle. Celle-ci, on l’a vu, s’est enclose dans son personnage de forte femme, comme Junuh dans celui d’homme débilité. Elle doit donc retrouver aussi le chemin de son cœur et y coïncider en vérité. Voilà pourquoi elle choisit de parler un temps très bref qui lui permet de parler sans être submergée par l’émotion, inhibée par sa fierté de gagnante, ou arrêtée par les dénis du champion.

Pleurant, elle exprime enfin la douleur qui lui broie le cœur : « Dix ans et pas la moindre nouvelle. J’ignore ce qui a pu t’arriver. Mais, quoi que tu aies pu endurer, c’est moins que ce qu’une femme a pu endurer sans le moindre signe en dix ans. Elle se demande si elle n’est plus qu’une ombre dans l’esprit de l’homme qui est toute sa vie ». Junuh comprend alors que son comportement ne fut pas seulement ressenti comme une trahison mais comme un assassinat symbolique : au-delà de leur relation, c’est l’être profond d’Adèle que son manque d’amour a dénaturé. L’autre raison de sa blessure – l’absence de pardon : « Tu ne m’as même pas dit que tu t’excusais » – n’est qu’une conséquence de la première, autrement grave.

Se disant en vérité, elle permet à Ronolf d’être lui-même véridique : « Adèle, je suis désolé, je suis vraiment désolé [truly sorry] ». Et à la justification qu’il ajoute aussitôt : « C’était il y a si longtemps », la jeune femme rétorque, dévoilant ainsi combien l’amour sommeille toujours en elle : « C’était hier ».

Plus tard, le soir venu sur Savannah et enfin vraiment seuls, la communion retrouvée se métamorphosera en danse, symbolique du seul désir commun qu’ils aient énoncé : « Pourquoi aimes-tu être avec moi ? – J’aime notre manière de danser ».

4) Conclusion

Les films de Robert Redford se suivent et se ressemblent – heureusement – par le rare amour de la vie (de l’homme et de la nature) qui s’en dégage. La légende de Bagger Vance n’est pas moins profond que L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux ou Au milieu coule une rivière : les personnages n’y sont pas moins complexes, la nature pas moins magnifiée ; surtout, les différents protagonistes (humains ou non) ne sont pas moins aimés.

Le cinéaste n’est certainement pas assez naïf pour faire du golf un chemin de rédemption. L’essentiel n’est pas là. La leçon peut aisément se généraliser. Nous croyons l’avoir montré. Si le réalisateur a voulu donner ce titre déroutant à son film, n’est-ce pas pour dire que le véritable héros est le sauveur et non le sauvé ? Si Bagger Vance apparemment s’éloigne, il ne s’absente jamais qu’un moment : « Vous me laissez ?, demande Hardy, à la fin. – Non, juste un temps ». En effet, il lui laisse plus que le savoir (toujours menacé de fusion) lié à la présence, il lui laisse la confiance en lui-même : « J’ai comme l’impression que tu t’en tireras ». Or, en faisant confiance à Hardy, Bagger l’appelle, en retour, à donner sa confiance. Ainsi se résume le chemin de résurrection : mieux que la présence de l’aimé, la confiance en lui. Et parce que le jeune amoureux du golf devenu vieux et malade n’a jamais cessé de croire, lorsque s’achève son chemin, le légendaire Bagger peut venir lui faire signe et le chercher pour l’entraîner vers un infini autrement infini que la mer, vers des champs d’herbe fraîche autrement verts que tous les greens de la terre !

Pascal Ide

[1] Pour le détail, cf. Dominique Megglé, Les thérapies brèves, Paris, Retz, 1990, p. 17-18.

Le film s’ouvre sur un vieil homme qui, jouant seul sur un merveilleux green, est soudain terrassé par une douleur cardiaque. Alors, les souvenirs affluent. Petit garçon, il a connu Rudulph Junuh (Matt Damon), le joueur le plus doué du sud des États-Unis et aussi le plus heureux, car il est fiancé à la plus riche fille de Savanah, Adèle Invorgorden (Charlize Théron). Malheureusement, ayant dû partir pour la guerre, il en revient dix ans plus tard, totalement traumatisé, sans avoir donné aucun signe de vie à Adèle pendant toute cette période ; ayant perdu son swing, il se refuse à rejouer et passe son temps à boire et jouer aux cartes. Jusqu’au moment où, pour surmonter la crise de 29 et relancer le golf créé par son père, Adèle, à titre seulement professionnel, vient lui demander de participer à un tournoi qui réunira les deux meilleurs golfeurs du pays et dont le prix s’élève à 10 000 dollars. Rudulph refuse sans appel. C’est alors qu’apparaît de nulle part, un étrange et très attachant personnage, Bagger Vance (Will Smith), qui se propose de lui servir de caddie pour la somme très modique de… 5 dollars. Il s’avérera rapidement être un mentor aussi insaisissable qu’indispensable. Mais Junuh n’est-il pas trop irréversiblement atteint pour, en si peu de temps, retrouver son swing miraculeux face à des adversaires aussi doués ?

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