Une victoire du réseau sur l’arbre ?

Dans le monde occidental, deux modèles antagonistes se sont succédés, l’arbre et le réseau [1]. Aujourd’hui, tout est réseau : la forêt, le cerveau, Internet [2]. Ou le devient : les institutions, les entreprises, la société [3], le territoire. Apparemment, tout oppose ces deux paradigmes :

 

« Si l’arbre a symbolisé l’enracinement, l’immobilité, la hérarchie et la verticalité religieuse en reliant terre et ciel, le réseau est l’objet fétiche du culte contemporain du mouvement, de la connexion et de l’horizontalité reliant le présent et l’avenir [4] ».

 

Voire, ces oppositions convoquent les catégories les plus fondamentales, explicitement ou implicitement : immobilité-mouvement, donc être-devenir, autorité (hiérarchie)-liberté, vertical-horizontal, espace-temps, transcendance (religieuse)-immanence.

Pourtant, ces deux modèles ont d’abord en commun leur exclusivité excluante. Surtout, ils sont tous deux ambivalents, tout en promettant la libération. Précisément, comme le modèle réticulé succède aujourd’hui au modèle arborescent, le premier paraît porteur d’une délivrance des aliénations suscitées par le second.

Mais il n’en est rien. La réalité, comme l’imaginaire, du maillage généralisé est ambivalent : d’un côté, il offre communication, fluidité, innovation. De l’autre, il favorise le désordre, la surveillance et le contrôle. Puisque le vocable « réseau » vient du latin retis, « filet », on pourrait ajouter, on pourrait ajouter, cum grano salis, qu’il menace de nous prendre dans ses rêts. De plus, osons-le dire, pour être ténébreuse, la pyramide hiérarchique possède aussi une face lumineuse : l’initiative, l’ordre, le principe d’organisation. Ainsi, à « la fête épistémologique du réseau [5] » dont parlait François Dagognet dès le xviiie siècle, il faut opposer les lendemains qui déchantent. Ainsi, comme le proposait Georges Balandier, le « techno-imaginaire » oscille entre « techno-messianisme » et « techno-catastrophisme [6] ». Dès 1869, dans Vingt-mille lieux sous les mers, Jules Vernes avait compris et mis en scène cette ambivalence du réticulaire. D’un côté, à la surface et dans la lumière, le réseau électrique apporte la lumière et la vie ; de l’autre, dans les profondeurs ténébreuses, « les poulpes monstrueux » qui nous enlacent aussi de leurs « tentacules » et symbolisent les « pouvoirs occultes tentaculaires, notamment des réseaux financiers et industriels [7] ». Est-ce un hasard si l’un des surnoms de la mafia est la piovra, « la pieuvre ».

Comme toujours, la vérité théorique et pratique requiert l’intégration. Et comme si souvent, le modèle, c’est-à-dire l’analogatum princeps, est ultimement trinitaire. Dans la vie des Personnes divines joint la taxis, « ordre » (la primauté ou hiérarchie du Père) et la périchorésis, « circulation » (la circumincession des Hypostases comme l’inhésion réciproque). Or, la symbolique de l’arbre est à celle du réseau ce que la taxis est à la périchorésis.

Pascal Ide

[1] Gilles Deleuze et Félix Guattari opposaient l’arbre au rhizome (cf. Mille Plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, coll. « Critique », Paris, Minuit, 1980).

[2] Non sans analogie, voire non sans participation : « Aujourd’hui, après plus d’un siècle de technologie de l’électricité, c’est notre système nerveux central lui-même que nous avons jeté comme un filet sur l’ensemble du globe, abolissant ainsi l’espace et le temps » (Marshall MacLuhan, Pour comprendre les médias, trad. fr., Paris, Seuil, 1968, p. 21).

[3] Cf. Manuel Castells, La société en réseaux, Paris, Fayard, 1997.

[4] Pierre Musso, L’imaginaire du réseau, coll. « Modélisation des imaginaires », Paris, Éd. Manucius, 2020, p. 60.

[5] François Dagognet, dans Daniel Parrochia (éd.), Penser les réseaux, Seyssel, Champ Vallon, 2001, p. 191.

[6] Georges Balandier, Le grand système, Paris, Fayard, 2001, p. 20.

[7] Pierre Musso, L’imaginaire du réseau, p. 52.

5.7.2024
 

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