- Il y a quelques jours, au titre de ma mission, je me suis rendu en Côte d’Ivoire et ai profité de l’occasion pour visiter, à Yamoussoukro, la capitale politique et administrative du pays, la plus haute basilique du monde et aussi l’une des plus somptueuses : Notre-Dame de la Paix.
Quand vous pénétrez et levez les yeux vers la coupole qui culmine au dehors à 160 mètres et, au-dedans à presque 120 mètres, vous admirez une colombe de sept mètres d’envergure, toutes ailes déployées, rayonnant d’or comme la royauté et parsemée de rouge comme le feu pentecostal. Il n’est pas fréquent de contempler l’Esprit-Saint comme âme de l’Église. Relevons tout de suite que l’Esprit est l’Esprit du Christ, tête de l’Église. En effet, le rouge symbolise également le sang. Or, c’est pendant sa Passion que le Christ fut couronné. L’Oint du Seigneur est Prince de la paix parce que des deux qui étaient les plus divisés au monde, les Juifs et les Païens, il a fait l’unité par le sang de sa Croix (cf. Ep 2,13-16).
De cette source débordante, nous descendons selon des cascades très dionysiennes, par circonférences successives qui forment des vagues, en un flux permanent, allant s’élargissant pour se déverser comme autant de dons sur le Corps de l’Église qui attend et désire l’effusion promise. Et la totalité du dôme est peinte d’un bleu uniforme et profond. Comment ne pas songer à la métaphore aimée de Chiara Lubich, la fondatrice des Focolari, qui comparait la Vierge Marie non pas tant à la Lune qui reflète le Soleil qu’est le Christ qu’au firmament même, à cet immense manteau qui enveloppe les astres du ciel comme Marie a enveloppé le Verbe se faisant chair en elle et par elle ?
L’Église pentecostale est d’abord une l’Église mariale car elle se réalise pleinement en celle qui n’a jamais contristé l’Esprit-Saint. Mais elle ne parvient jusqu’à nous qu’en passant par l’Église pétrinienne. Ces cascades sont hiérarchiques. Voilà pourquoi la coupole repose sur douze colonnes représentant les douze Apôtres, qui sont eux-mêmes les héritiers et l’accomplissement des douze tribus d’Israël, selon une symbolique qui, avec le sept et le trois, imprègne toute l’architecture de la basilique. N’opposons donc pas charisme de l’Esprit et institution hiérarchique qui tous deux configurent notre Église. Il est très signifiant que l’un des tout premiers (et non des tout derniers) actes de Jésus soit d’appeler ses douze Apôtres, ainsi que l’évangile nous le fait entendre aujourd’hui.
Mais continuons à suivre le mouvement descendant. Des fondations de l’Église que sont les Apôtres et leurs successeurs les évêques, nous arrivons à la merveille des verrières multipliées qui transforment la lumière du dedans en torrents chromatiques au-dedans. Or, la plus grande surface de vitraux du monde raconte la vie du Christ et celle du peuple de Dieu. Ainsi, la lumière qui nous parvient s’écoule sur nous, peuple de Dieu rassemblé, à travers les mystères du Christ auxquels nous sommes conformés. Comment mieux dire que, transformés par l’Esprit, nous formons le Corps dont le Christ est le modèle et la Tête ?
N’allons pas nous imaginer que nous sommes arrivés au terme du mouvement ! « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8). Au don surabondant de Dieu répond la louange de l’homme. Et là encore, la basilique nous enseigne. Elle est si magistralement configurée qu’une personne placée au centre, à l’autel peut s’adresser aux sept mille personnes assises que contient la basilique, sans même l’aide d’un micro. Mais il suffit de se déplacer de quelques mètres, donc de quitter le centre qui symbolise le Christ pour que la voix ne porte plus. Et si elle rejoint chacun, c’est aussi parce que chacun y participe par un système ingénieux de dossiers qui la répercutent. L’acoustique peut ainsi remplir toute l’église et remonter jusqu’à la Source qu’est l’Esprit dans une vibrante action de grâces. Il faut avoir entendu chanter une assemblée africaine pour comprendre combien cette réponse palpitante et dansante doit combler le cœur de Dieu !
- Vous l’avez compris. Si je vous décris cette parabole de l’Église vivante qu’est cette église de pierres et de lumière, c’est parce que nous achevons en ce dimanche la semaine de prière pour l’unité des chrétiens.
Cette unité est si importante que, dans sa toute dernière prière, de loin la plus détaillée et la plus décisive, celle que l’on appelle parfois prière sacerdotale ou prière de l’Heure, Jésus ne demande qu’une chose à son Père, notre unité : « Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21). Est-ce un hasard si, des quatre notes de l’Église (« une, sainte, catholique et apostolique ») que nous récitons dans le Credo, la première est l’unité ? Et vous avez entendu : le monde croira s’il voit notre unité !
L’Église s’inscrit dans ce sillage à chaque Eucharistie, même si nous n’y prêtons pas souvent attention. Ouvrons ensemble l’une des prières eucharistiques, la deuxième. Mais j’aurais pu faire le même constat en parcourant avec vous les autres canons de la messe. Nous trouvons non pas une invocation à l’Esprit-Saint (que l’on appelle épiclèse, ce qui signifie « envoi sur »), mais deux. La première est plus connue. Le prêtre étend les mains sur les oblats, le pain et le vin, et demande qu’ils soient transformés dans le Corps et le Sang du Christ : « Sanctifie ces offrandes en répandant sur elles ton Esprit ; qu’elles deviennent pour nous le Corps et le Sang de Jésus, le Christ, notre Seigneur ».
La deuxième est tout aussi importante, même si elle passe plus souvent inaperçue : « Humblement, nous te demandons qu’en ayant part au corps et au sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit Saint en un seul corps ». Désormais, le prêtre prie pour que ce soit nous-mêmes qui devenions le corps du Christ.
Comment ne pas noter cette symétrie, follement audacieuse ? Le pain et le vin deviennent le Corps eucharistique du Christ. Les fidèles deviennent le Corps mystique du même Christ. L’unité de ces deux transformations est telle que, pendant longtemps, l’expression « Corps mystique » a désigné non pas l’Église, mais l’Eucharistie elle-même, ainsi que le cardinal de Lubac l’a montré en détail. Et observez aussi que dans la seconde épiclèse, il est instamment demandé que nous soyons « rassemblés en un seul corps (unum corpus) ». De nouveau, l’œuvre de l’Esprit et l’appel du Père se portent sur l’unité.
- Comment vivre cette unité ?
Vous avez entendu la deuxième lecture : « Il m’a été rapporté à votre sujet, mes frères, par les gens de chez Chloé, qu’il y a entre vous des rivalités. Je m’explique. Chacun de vous prend parti en disant : ‘Moi, j’appartiens à Paul’, ou bien : ‘Moi, j’appartiens à Apollos’ » (1 Co 1,11-12). Oui, la division a commencé dès le début, ici dans l’Église de Corinthe. Actualisons le propos : « Moi, je suis un chrétien de gauche » ; « Moi, je suis tradi » ; « Moi, je fais partie du Renouveau ». Combien de fois, nous mettons notre identité de groupe avant notre appartenance au Christ ! Nous allons, par exemple, nous informer sur tel site relevant de notre écosystème catho avant de nous demander ce que l’Évangile ou la doctrine de l’Église nous dit.
Autre blessure contre l’unité. Depuis que vous êtes rentrés dans l’église, combien de jugements téméraires avez-vous eu vis-à-vis de vos voisins ? Sur telle attitude que nous avons interprétée comme sans gêne, telle manière de prier, de chanter (ou de ne pas chanter), de s’habiller.
« Frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ : ayez tous un même langage ; qu’il n’y ait pas de division entre vous, soyez en parfaite harmonie » (v. 10). Trois conseils.
- Faire silence intérieurement est presque impossible. Donc, plutôt que faire taire nos jugements intérieurs, remplaçons-les par une parole de bénédiction.
- Si nous sommes fâchés ou en froid avec quelqu’un, arrêtons d’attendre que l’autre fasse le premier pas, posons un simple geste, un SMS, une parole gentille. Sans sous-entendu. Sans attendre de retour.
- Pas de communion sans abandon. Dans un couple, lui aime dormir la fenêtre ouverte, l’autre la fenêtre fermée. Quelle concession allez-vous faire ?
Enfin, commençons dès maintenant. Tournez-vous vers votre voisin, si possible un voisin que vous ne connaissez pas. Demandez-lui son prénom. Puis proposez-lui une intention de prière. L’unité est communion, et la communion est échange de dons.
Pascal Ide