Lorsque l’homme s’avise de représenter dans un individu singulier la totalité d’une espèce, il échoue ! Il aboutit à un universel abstrait tellement indéterminé qu’il est vide de contenu. Honoré de Balzac l’illustre de manière particulièrement pertinence dans Le chef d’œuvre inconnu. Le romancier y met en scène un peintre réputé, Frenhofer, qui s’efforce de condenser tout son art en un seul tableau qui sera le couronnement de toute son œuvre. Précisément, il efforce de réaliser le plus beau portrait de femme jamais peint. Il y travaille d’arrache-pied pendant dix ans. Or, « en croyant perfectionner sa peinture », le vieux peintre superpose successivement les courbes de couleurs, si bien qu’au terme, le résultat est catastrophique : « Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture ». Certes, « l’on distingue le bout d’un pied nu », mais c’est la seule forme vivante qui sort « de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme [1] ».
Voilà pourquoi, forte de cette leçon, cette immense fresque qu’est La comédie humaine multiplie les types. Balzac y est d’autant plus obligé qu’il y décrit la société post-révolutionnaire. Or, celle-ci « a tout isolé pour mieux dominer, elle a tout partagé pour affaiblir [2] ». Autrement dit, par l’égalité, « l’individu ne tient sa physionomie que de lui-même [3] ». Elle a donc substitué à l’organisation d’antan où primait ce que Balzac appelle « l’universel » (et qui correspond en fait au particulier), l’atomisation individualiste :
« La constitution actuelle des sociétés, infiniment plus compliquée dans ses rouages que celle des sociétés antiques, a eu pour effet de subdiviser les facultés chez l’homme. Autrefois, les gens éminents, forcés d’être universels, apparaissaient en petit nombre et comme des flambeaux au milieu des nations antiques. Plus tard, si les facultés se spécialisèrent, la qualité s’adressait encore à l’ensemble des choses [4] ».
Le génial romancier a ainsi montré en creux que ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu seul. En effet, le Christ n’est pas seulement verus homo, « vrai homme », mais homo verus, « l’homme vrai », l’homme en toute sa vérité, l’homme qui possède toute la perfection de l’humanité accomplie et dont tout homme recréé participe.
Pascal Ide
[1] Honoré de Balzac, Le chef d’œuvre inconnu, 1831, chap. 2, La comédie humaine, éd. Pierre-Georges Castex, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 42, Paris, Gallimard, 12 vol., tome 10, 1979, p. 436.
[2] Id., Le curé de village, 1841, chap. 3, La comédie humaine, tome 9, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 41, 1978, p. 722.
[3] Id., Une fille d’Ève, 1839, La comédie humaine, tome 2, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 27, 1976, p. 263.
[4] Id., Illusions perdues, 3e partie, 1843, La comédie humaine, tome 5, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 32, 1977, p. 660.