« L’Écriture grandit avec celui qui la lit ». Une relecture à la lumière de la réception en retour

Saint Grégoire le Grand a énoncé un principe herméneutique passionnant dont le cardinal de Lubac disait qu’il était « l’un des fondements de l’exégèse chrétienne [1] » et qui a récemment connu un juste regain d’intérêt [2] : « Plus un saint progresse dans l’Écriture sacrée, plus l’Écriture même progresse avec lui » ; autrement dit : « les révélations divines croissent avec celui qui les lit ».

Le pape théologien formule cette loi en commentant un passage du livre du prophète Ézéchiel : « Et quand s’avançaient les Vivants, les roues également s’avançaient, à côté d’eux ; et quand les Vivants s’élevaient de terre, les roues en même temps s’élevaient » (Éz 1,19). Et il en propose une lecture métaphorique, voire tropologique (morale) : les roues sont aux Vivants ce que les Saintes Écritures sont à ses lecteurs. Or, l’élévation physique est l’analogue de l’élévation spirituelle, c’est-à-dire de la contemplation qui n’est jamais coupé de la transformation morale. Dès lors, le progrès des Vivants, c’est-à-dire des lecteurs s’accompagne de celui de ce qu’ils lisent. Nous pouvons désormais lire le début du passage :

 

« Les Vivants s’avancent quand les saints savent lire dans l’Écriture sainte ce qui doit être leur conduite morale. Les Vivants s’élèvent de terre quand les saints se laissent ravir par la contemplation. Or, plus un saint progresse dans l’Écriture sacrée, plus l’Écriture même progresse [unusquisque Sanctorum quanto ipse in Scriptura sacra profecerit, tanto haec eadem Scriptura sacra proficit apud ipsum]. C’est pourquoi il est exact de dire : ‘quand s’avançaient les Vivants, les roues également s’avançaient ; et quand les Vivants s’élevaient de terre, les roues en même temps s’élevaient’. C’est que les révélations divines croissent avec celui qui les lit : plus on dirige hat son regard, plus profond est le sens. Les roues ne s’élèvent pas si ne s’élèvent pas les Vivants. Si l’âme du lecteur ne monte pas, les paroles divines, incomprises, restent pour ainsi dire au ras de terre. Quand le texte divin paraît sans chaleur à qui le lit, quand le langage de l’Écriture sacrée ne met pas son âme en mouvement et ne jette aucun trait de lumière dans son intelligence, la roue est inactive et au sol, parce que le Vivant ne s’élève pas de terre. Mais que le Vivant s’avance, c’est-à-dire y cherche des jalons pour son progrès moral, et faisant un pas dans son cœur, découvre comment faire le pas de l’œuvre bonne, alors les roues s’avancent également : vous trouvez à progresser dans le texte sacré à mesure que vous êtes devenus vous-mêmes meilleurs à son contact. […] Vous en venez à sentir que les mots de l’Écriture sont des mots du ciel, si vous vous laissez enflammer par la grâce de la contemplation et ravir vous-mêmes jusqu’aux réalités de là-bas. L’admirable et indicible vertu du texte sacré se fait connaître quand le cœur de qui le lit se pénètre de l’amour venu d’en haut. […]

« Là en effet où tend l’esprit du lecteur [spiritus legentis], là aussi s’élèvent les textes divins, parce que si tu cherches en eux quelque chose d’élevé, ces textes sacrés croissent avec toi, ils montent avec toi sur les sommets [tecum crescunt, tecum in altiora ascendunt]. Si l’esprit du lecteur […] cherche dans les textes des faits d’histoire et leur leçon morale, cette signification morale de l’histoire se présente tout de suite. Cherche-t-il le sens typique ? Le langage figuré se fait vite saisir. Cherche-t-il un objet de contemplation ? Aussitôt les roues semblent prendre des ailes et être ravies dans les airs […]. Les roues suivent l’esprit, croissent en intelligibilité [per intellectum] selon la disposition d’esprit [iuxta sensum] du lecteur [3] ».

 

L’interprétation classique de ce principe est que le texte lui-même s’enrichit de sa réception par le lecteur. En effet, il est évident que, dans un premier temps, un texte bénéficie à celui qui se l’approprie, et d’autant plus que son lecteur le reçoit en profondeur. Le souverain Pontife enrichit ce principe en relevant que l’Écriture elle-même s’en trouve élevée.

Aujourd’hui, la relecture de ce principe grégorien souligne volontiers la dynamique de la lecture, en l’occurrence, son infinité potentielle : « Plus un saint progresse dans l’Écriture sacrée, plus l’Écriture même progresse avec lui ». Loin d’être statique, l’acte de lecture fait grandir ensemble et le lecteur et le texte lu. En effet, l’Écriture sacrée est inspiré. Or, son Inspirateur qui est l’Esprit-Saint [4], est infini. Donc, le texte participe-t-il de quelque manière à l’infinité de son Inspirateur. Or, tout ce qui est reçu est reçu selon le mode du récepteur. Et, l’équivalent créaturel de la finitude temporelle est l’indéfinité non pas répétitive, mais croissante. Voilà pourquoi l’acte de lecteur sera une interprétation non pas infinie, mais une interprétation qui tend vers l’infini, qui croît à l’infini.

Voire, l’herméneutique tend à élargir ce principe à toute lecture : ce qui est vrai de « l’Écriture sacrée », l’est quodammodo d’un texte en général, à la mesure de la puissance de son inspiration, ici entendue au sens immanent.

 

Je souhaiterais enrichir cette lecture d’une autre lecture, à la lumière de l’amour-don. Le commentaire de saint Grégoire lui-même nous y invite. En effet, d’une part, la croissance du lecteur dont il parle est une croissance morale (l’adjectif est employé à quatre reprises : « conduite morale », « progrès moral », « leçon morale », « signification morale »), une croissance du cœur ; or, l’agir du chrétien est avant tout normé par la charité du Christ : c’est une « œuvre bonne », un acte qui est rendu « meilleur » au « contact » de l’Écriture qui est le Verbe même. Et que l’on n’objecte pas que le pape parle de contemplation, donc d’un pur acte connaissance, car celle-ci ne va jamais sans l’amour : il s’agit de se « laisse[r] enflammer par la grâce de la contemplation ». D’autre part, cette croissance dans l’amour est précédée par le don d’amour qu’est le don de l’Écriture : « le cœur de qui le [le texte sacré] lit se pénètre de l’amour venu d’en haut ».

Or, compris de manière interpersonnelle, systémique, l’amour-don épouse une dynamique quaternaire : donation, réception, donation en retour, réception en retour [5]. Dès lors, nous retrouvons ces quatre moments du don systémique à l’œuvre dans l’acte herméneutique. Décrivons ce processus brièvement pour insister sur le quatrième temps qui nous intéresse ici.

 

  1. Le texte, ici celui des saintes Écritures, est un des plus grands dons divins. En effet, Dieu s’y révèle. Or, se révéler, se dire, c’est se révéler ou se dire, autrement dit se donner. Donc, la révélation est une autocommunication divine. Il est significatif que deux parmi les textes les plus importants du Magistère sur la Bible, celui du second Concile du Vatican, Dei verbum, et celui du pape Benoît XVI dont le titre y fait écho, Verbum Domini, commencent ainsi : la « révélation » de Dieu « provient de l’immensité de sa charité [ex abundantia caritatis] [6]» ; le « Mystère de Dieu se communique lui-même par le don de sa Parole [7]».
  2. Or, la donation appelle la réception, à la mesure même de ce don. Ce qui a été offert par charité est accueilli et approprié dans l’humilité, en l’occurrence « l’obéissance de la foi » (Rm 16,26 ; cf. Rm 1,5 ; 2 Co 10,5-6). À Dieu qui se donne totalement, l’homme répond en se recevant tout aussi totalement. Voilà pourquoi, après avoir rapporté la parole de saint Paul, la constitution Dei Verbum précise : « l’homme s’en remet tout entier librement à Dieu [8]» : pas seulement en son intelligence, mais en sa personne. Et le don reçu humblement dans la profondeur du cœur le transforme. Voilà pourquoi le lecteur de l’Écriture est trans-formé. Et comme la forme de l’Esprit est infinie, le lecteur lui-même participe de cette infinité par la croissance indéfinie dont nous parlions ci-dessus.
  3. Mais la dynamique de la réception ne s’arrête pas à cette appropriation transformante. Éveillant la gratitude, elle-ci suscite la donation en retour. Voilà pourquoi le lecteur devient un interprète et un interprète infini. La réponse à la donation originaire de la Parole est la donation en retour de la parole interprétative de celui qui communique cette Parole, enrichie autant que limitée par sa propre intelligence et expérience de lecteur.
  4. Or, et voilà où nous voulions en venir, Grégoire dit encore autre chose, qui est profondément original : ce n’est pas seulement le lecteur qui grandit et est agrandi, mais l’Écriture sainte elle-même. Les commentaires du texte du pape en demeure au seul troisième temps – ce qui est déjà beaucoup –, s’émerveillant de cet aller-retour entre l’infinité dative du texte et l’infinité réceptive et, si je puis dire, redamative, du lecteur en acte de lecture. Mais le pape ajoute un quatrième temps : à son tour, le texte sacré, divin, reçoit une infinité de surcroît. Comment ne pas s’étonner ? En effet, c’est justement parce qu’elle est déjà infinie que cette Parole nous rejoint, nous transforme et suscite notre réponse interprétative. Que peut-elle donc recevoir en retour ?

Pour être perçue, cette intuition de Grégoire requiert deux précisions. Primo, cette croissance ne concerne pas tant le Donateur qui est déjà infini, que le don médiateur qu’il nous fait, le don à travers lequel il Se donne, à savoir l’Écriture : c’est elle et non pas Dieu qui grandit. Secundo, cette croissance ne s’éclaire que si l’on a été sensibilisé à cette dynamique quaternaire du don. La donation ne s’achève que lorsque le donateur consent enfin à recevoir à son tour, plus encore à se recevoir. De même qu’il se donne (ici dans sa Parole), de même, il se reçoit. Ainsi conjure-t-il toute violence et tout surplomb, ainsi peut-il instituer la communion dont nous parlerons. Les Écritures Saintes attendent donc que leur lecteur s’en aggrandissent pour croître à leur tour – et ainsi relancer la dynamique du don qui n’est qu’échange et circulation. Cette croissance en retour porte un nom : la Tradition. Nous y reviendrons pour finir.

Une confirmation de cette relecture est donnée par une passionnante observation de saint Grégoire. Ces Homélies, rappelons-le, sont d’abord véritablement des homélies, c’est-à-dire des prédications et non pas des textes écrits qui ont été a posteriori lues. Autrement dit, l’oral précède l’écrit. Or, tout prédicateur le sait d’expérience, cette parole livrée le met en contact direct avec les fidèles à qui elle s’adresse. Comment la réception de ceux-ci ne rétroagirait-elle pas ? Et, de fait, Grégoire partage cette expérience : « il lui arrive souvent de trouver au contact vivant de son auditoire des pensées, des lumières auxquelles il n’avait pas songé auparavant. Des textes de l’Écriture qu’il n’avait pas compris seul lui livrent leur sens au moment même où il parle, en présence de ses frères. La clef lui en est donnée tout à coup, et cela pour eux, et à cause de leurs mérites à eux, précise-t-il humblement. Alors, explique-t-il, j’entends avec vous ce que je dis [9] ». Le pape prédicateur montre donc que non seulement il se donne en parlant, mais qu’il se reçoit de ses auditeurs. Or, ce qui est vrai de la communion interpersonnelle entre l’orateur et ses auditeurs est vrai de l’interconnexion qui s’établit entre le lecteur et le texte sacré qui se présente comme une Parole que Dieu lui-même adresse – en particulier lors de la liturgie : le Christ « est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures [10] ».

  1. Il faudrait ajouter que cette dynamique s’achève dans la communion. En effet, celle-ci est l’échange des dons, est rythmée par la donation et la réception. Le début de Dei Verbum n’affirme-t-il pas que, par les saintes Écritures, Dieu « s’adresse aux hommes comme à des amis [11]» ? Or, l’amitié est la forme achevée de la communion. Désormais la verticalité du don s’achève dans la totale horizontalité de la communion – sans pour autant nier l’initiative du donateur. Voilà pourquoi le prologue de la prima Ioannis qui commence par l’initiative de « ce qui était dès le commencement », donc par le don du « Verbe de Vie » qui s’est « manifesté » si perceptiblement qu’il rejoint nos cinq sens, s’achève par la communion : « Nous vous l’annonçons afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous » (1 Jn 1,1-3).

 

Se trouve-t-il dans l’interprétation ici proposée une clé pour à la fois relire et interroger la notion centrale de cercle herméneutique ? La relire, car non seulement elle articule les deux pôles, mais elle les redouble selon la pulsation donation-réception (en chiasme). Mais aussi l’interroger, car ce cercle est tellement fasciné par sa cyclicité qu’il pourrait absolutiser la réciprocité et oublier que, selon le grande principe triadologique régissant toute circulation et toute communion, la pérchorésis (la circumincession) naît de la taxis (l’ordre).

En tout cas, nous l’avons seulement évoqué au terme, cette relecture du principe grégorien nous semble une clé féconde pour penser la Tradition comme acte conjoint de l’Écriture et de son interprète. Plus encore, pour articuler de manière inédite son articulation à l’Écriture. Conjurant le double risque toujours résurgent du monisme de la Scriptura sola et du dualisme de la théorie de la double source, elle permettrait d’honorer la primauté fontale et aussi terminale de l’Écriture, la place de la relecture actualisante permise par l’histoire et la Tradition. Dès lors, celle-ci serait le fruit des fécondes épousailles entre l’Écriture et le sujet croyant qu’est l’Église.

Pascal Ide

[1] Henri de Lubac, L’Écriture dans la Tradition, Paris, Aubier, 1966, p. 284.

[2] Cf. Pier Cesare Bori, L’Interprétation infinie. L’herméneutique chrétienne ancienne et ses transformations, 1987, trad. François Vial, coll. « Passages », Paris, Le Cerf, 1991.

[3] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, I, Homélie vii, n. 8 et 9, trad. Charles Morel, coll. « Sources chrétiennes » n° 327, Paris, Le Cerf, 1986, p. 245-247. Trad. modifiée.

[4] « Ce qui a été divinement révélé, et qui est contenu et exposé dans la Sainte Écriture, a été consigné sous l’inspiration du Saint-Esprit » (Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, n. 11).

[5] Pour le détail, cf. Pascal Ide, Bénédite de Peyrelongue, Anouk Grévin et Jean-Dider Monneyron, Recevoir pour donner, Paris, Nouvelle Cité, 2021.

[6] Dei verbum, n. 2.

[7] Benoît XVI, Exhortation apostolique post-synodale Verbum Domini, sur la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Église, 30 septembre 2010, n. 1.

[8] Dei verbum, n. 5. Il serait possible de relire ce qu’affirme Dei verbum de la Révélation divine à partir de cette dynamique du don, et ainsi de montrer que la charité du Père est la clé herméneutique ultime de la théologie fondamentale.

[9] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, Homélie II, 2,1.

[10] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium sur la sainte Liturgie, 4 décembre 1963, n. 7, § 1.

[11] Dei verbum, n. 2.

9.7.2021
 

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