L’on sait combien saint Maxime le Confesseur est le théologien de la synthèse et combien celle-ci a pour paradigme le Christ qui est la synthèse de Dieu et de l’homme, de l’éternel et du temporel, de l’Infini et du fini, de l’Incréé et du créé, de l’universel et du singulier. Mais derrière ce principe de synthèse, puisé au concile de Chalcédoine et appliqué à Constantinople III dans la querelle du monergisme, se trouve un lumineux principe philosophique : le principe de totalité.
1) Énoncé
Énonçons le principe philosophique de totalité avant de le commenter brièvement :
« Les parties reçoivent nécessairement référence [anaphore] à un ‘en vue de quoi’, car la partie se rapporte à un tout catégorique. Les choses dont on dit qu’elles sont en vue de quelque chose sont, par création, partout et toujours ensemble, en tant que parties accomplissant par leur concours le tout d’une forme. Elles sont distinguées les unes des autres selon la seule pensée [1] ».
Ce principe peut se décomposer en trois propositions : les parties sont corrélées au tout de manière nécessaire comme à leur fin ; les parties sont séparables, distinguables non point selon la réalité, mais selon la raison ; le tout sauvegarde les parties en leur intégrité. D’un mot, le tout intègre les parties qui, elles, demeurent intègres. Maxime le formule parfois à partir de la catégorie de subsistence : « Les parties sont dans ces totalités, et les totalités sont et subsistent dans ces parties [2] ».
2) Applications
a) La protologie
Ce principe s’applique au rôle de l’homme vis-à-vis de la création. En effet, il est la partie qui assure la connexion avec les autres parties, donc avec le tout qu’est Dieu : « L’homme est médiateur naturel pour toutes les extrémités selon toute division [3] ». Telle était la mission que Dieu avait confié à Adam et pour laquelle il était équipé. Inversement, le péché d’Adam est le refus de référer la partie au Tout qu’est Dieu, c’est le refus du Logos [4]. Ainsi, Maxime éclaire son principe synthétique à celui de totalité.
b) La christologie
Une autre application concerne la christologie. De manière générale, le Christ se substitue à Adam et accomplit sa mission propre : référer les parties au tout.
Elle concerne l’être du Christ :
« L’hypostase garde les natures dont elle est composée en tant que ses propres parties, elle les maintient sans changement et sans diminution avec leur particularité, et elle-même est gardée par elles et sauvée comme le tout dans ses parties [5] ».
Ainsi le principe chalcédonien s’illumine du principe de totalité. Mais on pourrait inverser la proposition. Maxime extrait de la christologie la métaphysique qui y est implicitement présente.
Ce qui vaut de l’être vaut aussi de l’agir du Christ, autrement dit de la Vita Christi et de la sotériologie.
c) La théologie fondamentale
Ne pourrait-on élargir le propos de saint Maxime et appliquer son principe aux questions devenues très brûlantes avec la crise du modernisme, notamment celles tournant autour des tensions entre raison et foi, sciences (notamment herméneutiques) et énoncé dogmatique ? Les résultats positifs de la recherche historique et d’exégèse sont à la foi et, de manière plus générale, les résultats des travaux en herméneutique, sciences historiques, sciences sociales, etc., sont aux données de la foi (Écriture relue à partir de la Tradition), ce que les parties sont au tout. D’ailleurs, le document de la Commission biblique pontificale de 1984.
3) Relecture à la lumière de l’être comme amour-don
Maxime lui-même applique cette métaphysique des relations tout-partie à la structure de la charité chrétienne :
« Ils ne visent plus par la volonté [gnomê] ce qui est propre à chacun, selon le morcellement des parties, mais ils visent au contraire ce qui est commun et sans partage, en toute chose selon la nature, selon le rassemblement des parties, aucune des parties ne se rapportant à elles-mêmes [6] ».
Avec Balthasar qui a réinterprété l’analogie en termes ontologiques et non plus logiques, nous pourrions dire que le principe de totalité expose une sorte d’analogie entre le tout et les parties. Peut-être même pourrait-il se prolonger dans une métaphysique du nombre d’or.
Pascal Ide
[1] Ambigua, PG , 1100 c.
[2] Ambigua, PG , 1189 d.
[3] Ambigua, 41, PG , 1305 b.
[4] Ambigua, fin de 41.
[5] Lettre 12, PG , 493 a.
[6] Lettre 2, PG , 421 a.