Le double secret de Jésus (6e dimanche de Pâques, année C, 29 mai 2022)

Pourquoi donc la liturgie de ce sixième dimanche de Pâques nous donne d’entendre un texte d’avant la Résurrection ? Pourquoi, alors que nous sommes au Cénacle, unis à Marie et aux Apôtres, ne nous parle-t-elle pas de la Pentecôte tant désirée ? Dans le texte de l’évangile qui, comme pour les deux autres années, A et B, est tiré de la prière dite sacerdotale que prononce Jésus juste avant d’entrer dans sa Passion (Jn 17), manquent deux mots totalement essentiels. Pourtant, si ces termes manquent, la réalité est omniprésente. Deux mots qui sont comme un double secret de Jésus.

 

Pour découvrir le premier, scrutons attentivement le texte. Qu’est-ce que Jésus demande dans sa prière ? Cela semble assez évident : « Que tous soient un » (Jn 17,21). Il prie pour l’unité. D’ailleurs, l’encyclique de saint Jean-Paul II sur l’œcuménisme a pour titre ces paroles : « Ut unum sint » [1]. C’est assez important pour que l’adjectif numéral « un » apparaisse pas moins de quatre fois en trois versets. C’est assez important pour que nous le confessions dans notre Credo. Des quatre notes constitutives de l’Église n’est pas la sainteté comme nous nous y attendons habituellement, mais l’unité : « Je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique ».

Mais en demeurer là est insuffisant. En parlant de l’unité, Jésus ne parle pas seulement ni d’abord de l’unité de l’Église. Il nous parle de l’unité qu’il y a en lui entre Lui et son Père : « Que tous soient un, comme, toi, Père, tu es en moi, et moi en toi » (v. 21) ; « Pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (v. 22). Que signifie ce « comme » ? Souvent, nous l’interprétons comme un modèle. Or, osons-le dire, ce modèle nous apparaît admirable, mais bien peu imitable. Qui, parmi nous, contemple la Sainte Trinité puis cherche à vivre des relations intratrinitaires au sein de sa communauté paroissiale ou de sa famille ?

Mais nous n’avons pas encore scruté assez attentivement le texte. En fait, Jésus ne dit pas exactement « Que tous soient un ». Pour comprendre mon propos, je vais devoir faire appel au grec, non pour être savant, mais pour pénétrer plus avant dans le sens du texte. En français, nous n’avons que deux genres, le masculin et le féminin ; le grec en ajoute un troisième, le neutre. Or, « un », èn, est un terme neutre. On pourrait ainsi le rendre par des petites majuscules (un) comme fait le texte lu, mais cela ne s’entend pas. On pourrait aussi le traduire comme font certains : « Que tous soient unité ». Mais ce terme abstrait est trompeur [2]. Bref, il semble que nous ayons obscurci plus qu’éclairé le texte ! Sauf si nous observons trois autres choses.

D’abord, alors que les mots Père et Fils, qui désignent les deux premières Personnes divines, sont masculins, le terme Pneuma, qui désigne la Personne de l’Esprit, est neutre. Ensuite, étymologiquement, neutre vient du latin ne-uter, « ni l’un ni l’autre », non parce qu’il désigne une réalité distante ou absente, mais parce qu’il exprime une réalité englobante : et l’un et l’autre. Enfin, nous avons vu que Jésus développe son expression un peu abstraite : « Que tous soient un », par une expression qui, elle, est plus concrète : « comme, toi, Père, tu es en moi, et moi en toi ». Or, qui opère cette intériorisation, y compris en Dieu même ? L’Esprit qui est l’Esprit de communion.

Dès lors, nous sommes en possession du premier terme qui est aussi absent du texte que sa réalité est présent : l’Esprit. Ce que Jésus demande pour nous, ce n’est pas seulement ni d’abord l’unité ecclésiale, c’est rien moins que l’Esprit-Saint. Il nous faut mesurer la folie de ce qu’il dit. D’abord, observez la force avec laquelle Jésus demande à son Père. Il dit non pas « Je te prie » ou « Je désire », mais « Je veux » (v. 24). Il ne demande pas, il commande ! Ensuite, ce qu’il veut pour nous, c’est que nous soyons « là où je suis », c’est-à-dire rien moins qu’être dans la gloire, celle que le Fils vit depuis « avant la fondation du monde », dans l’éternité. Andréi Roublev, le saint iconographe russe, l’a montré de manière frappante dans une icône fameuse entre toutes. Les trois Personnes divines sont attablées. Or, cette table adopte une forme nos pas triangulaire, mais rectangle. Parce que, la perspective inversée nous l’atteste, nous sommes invités à nous y asseoir (cf. Ap 3,20) !

Mais, si géniale soit-elle, cette représentation de Roublev est insuffisante. En fait, l’Esprit-Saint, qui est vraiment Dieu et Personne divine, n’est pas Personne comme les deux autres. Jésus vient de nous le dire : l’Esprit est celui qui fait que lui et le Père sont un. Pour mieux l’approcher, il nous faut nous rappeler que l’hébreu Ruah comme le grec Pneuma signifie « Souffle », c’est-à-dire vent en mouvement. C’est lui que les Apôtres ont entendu le jour de la Pentecôte. Je ne peux détailler. Mais comprenez bien que l’Esprit n’est pas une troisième Personne comme posée à côté des deux autres, comme juxta-posée, mais est la Personne qui les com-pose, qui ne cesse de passer de l’un à l’autre pour les pénétrer au plus intime et les unir dans la communion la plus inimaginable. 

Donc, Jésus nous dit qu’il veut insuffler en nous et entre nous le même Esprit que Celui qui fait qu’il est un avec son Père ! Comme s’il n’y avait plus de dénivellation entre la vie circulant entre les Personnes divines et la vie circulant de Dieu à nous et, enfin, de nous à nous. Vous voyez donc que le « comme » ne doit plus être entendu comme une comparaison lointaine. C’est la même vie qui se communique dans la famille trinitaire et la famille ecclésiale ! D’ailleurs, c’est ce que Jésus laissait entendre juste avant dans la splendide parabole de la vigne : la même sève qui coule entre Jésus, le cep, et son Père, le vigneron, coule entre Jésus, le cep, et nous, ses sarments, et devrait couler entre chaque sarment. Ne parle-t-on pas d’un esprit de famille ? Aurons-nous assez de l’éternité pour nous émerveiller  de ce que Dieu nous appelle à partager la même vie et la même communion que lui ? Employons-nous assez notre vie présente à l’en remercier ?

Cette cascade de l’Esprit de Communion (entre Dieu-Père et Dieu-Fils, entre Jésus et l’homme, c’est-à-dire l’Église, entre l’homme et l’autre homme) est tellement inconcevable que la liturgie s’est crue comme obligée, pour éviter tout panthéisme, de rappeler la transcendance de Dieu dans la deuxième lecture. En effet, dans le texte de l’Apocalypse, ce livre du Nouveau Testament qui est le plus inspiré par l’Ancien Testament, Jésus affirme : « Je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Ap 22,13), affirmation qui souligne combien, à l’instar du Père (cf. Ap 1,8 et passim), il est l’Incréé dépassant infiniment toute créature finie. Il n’empêche que, ainsi qu’il l’affirme quelques versets plus loin, il est l’Époux infiniment proche de l’Épouse qu’est l’Église, et cela par l’Esprit qui, répandu en nos cœurs (cf. Rm 5,5), crie : « Viens ! » (Ap 22,17). Les Saintes Écritures témoignent donc à la fois de la transcendance absolue de Dieu et de son immanence (sa proximité) tout aussi absolue. Et cela, toujours par la médiation de l’Esprit qui non seulement fait, mais est l’unité.

 

Il nous reste à découvrir le deuxième mot, qui signe la deuxième réalité à découvrir sous les paroles abyssales de Jésus. Nous nous sommes penchés sur une première question : que demande Jésus ? Quel est l’objet de sa prière ? Demandons-nous maintenant : pour qui prie-t-il ? Jésus nous le dit : il prie « pour ceux qui croiront » en lui (v. 20). Or, la communauté des croyants est l’Église. Tel est donc le deuxième terme, lui aussi, jamais nommé, mais pourtant intensément présent, le deuxième secret de Jésus : l’Église. [3]. Je serai plus bref et reviendrai à des réalités plus proches.

D’abord, une image que j’emprunte à une belle conférence de saint Vincent de Paul :

 

« Un empereur avait plusieurs fils, dix ou douze, je ne sais. Avant de mourir, il voulut leur montrer combien l’union importe à la paix d’un État et au bonheur de tous. Il se fit apporter au lit un grand faisceau de flèches et dit au plus petit : ‘Viens, mon fils, prend ce faisceau de flèches et romps-le en deux. – Mon père, dit celui-ci, je ne saurais.’ Il s’adressa à un autre qui répondit de même, puis aux autres, qui reconnurent tous leur impuissance. Alors le père dit à l’aîné : ‘Prends-en une part et vois si tu la rompras’. Ce que l’aîné fit fort aisément. Le père ajouta : ‘Mes enfants, ceci vous enseigne que tant que vous serez unis et étroitement liés ensemble, toutes les puissances du monde ne pourront rien contre vous ; mais, dès lors que vous commencerez à être divisés, vous serez aisément défaits’ [4] ».

 

Ensuite, une prise de conscience. Les moyens de l’unité dans l’Église, Jésus nous les donne dans son discours sur la vie communautaire, en Mt 18. Ils sont au nombre de trois : la correction fraternelle, le pardon et le refus de la médisance. J’insisterai seulement sur la troisième, tant elle est fréquente, dans le monde et, malheureusement, dans l’Église. Or, elle est l’un des péchés qui retardent le plus l’unité. Je vis ce que je crois être une injustice. Que demande Jésus ? D’en parler à mon frère pour qu’il se corrige de son péché. C’est la correction fraternelle, qui est un acte de charité, nous dit saint Thomas d’Aquin [5]. Quel est mon premier réflexe ? Tout le contraire : j’en parle à tous les autres, sauf à la personne qui est à même de s’amender ! La médisance est d’autant plus pratiquée qu’elle est très souvent justifiée : j’agis ainsi pour vider notre sac, pour trouver des complices qui nous confirment dans notre médisance, pour nous venger, en espérant secrètement que ces paroles remontront à la personne et donc nous éviter l’acte de courage et de justice d’aller parler à la personne en face. Et nous faisons l’œuvre du Diviseur !

Citons à nouveau M. de Paul : « l’union réjouit ou contente Dieu qui est toujours là où la paix est. Au contraire, la désunion réjouit le diable ; le cœur divisé est sem­blable à l’enfer ; il est toujours dans l’inquiétude, le trouble et la discorde, qui naît de la désunion, le met en continuel désordre [6] ».

 

Frères et sœurs, veillons bien sur cette communion sans cesse à reconquérir, dans nos actions et dans nos paroles. Jésus nous y exhorte, parce que c’est la condition pour que le monde se convertisse : « Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie » (Jn 17,21. Cf. v. 23). Et maintenant, nous comprenons pourquoi : face aux forces centrifuges du monde, l’unité de l’Église est la preuve que le sang qui coule dans son Corps mystique, c’est l’Esprit-Saint lui-même. Croire en l’unité de l’Église, c’est croire dans la Trinité, car, ainsi que l’affirmait saint Cyprien de Carthage, elle est une de « l’unité du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint [7] ».

Pascal Ide

[1] Cf. Jean-Paul II, Lettre encyclique Ut unum sint sur l’engagement œcuménique, 25 mai 1995.

[2] Voilà pourquoi je récuse l’interprétation habituelle selon laquelle èn renvoie à l’essence divine. En effet, l’essence est abstraite, alors que le terme èn est concret, même s’il est neutre. En revanche, comme nous allons le dire, il peut signifier l’Esprit. Or, celui-ci est bien l’essence divine, mais concrétisée en une Personne, c’est-à-dire l’essence en tant qu’elle est communiquée. En ce sens, il est donc possible de dire que èn renvoie à l’essence, mais, répétons-le, considérée non pas en tant que telle, mais en tant qu’elle est « vécue » par la Personne de l’Esprit, à savoir en tant qu’elle opère la communion. L’Esprit n’est pas seulement la Personne-Amour ou la Personne-Don (ce qui est aussi vrai du Père et du Fils), mais la Personne-Communion.

[3] « Si nous etons un regard rétrospectif sur l’ensemble de la prière pour l’unité, nous pouvons dire qu’en elle s’accomplit l’institution de l’Église, même si le mot ‘Église’ n’est pas utilisé » (Joseph Ratzinger Benoît XVI, Jésus de Nazareth. 2. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection, trad., Paris, Rocher, groupe Parole et Silence, 2011, p. 124).

[4] Saint Vincent de Paul, Conférence du 22 janvier 1648, dans Correspondance, entretiens, documents, Pierre Coste éd., Paris, Gabalda, 1920-1925, 14 volumes, tome IX, p. 372 s.

[5] Cf. Somme de théologie, IIa-IIæ, q. 34, a. 1.

[6] Conférence sur l’union, du 26 novembre 1643, dans Correspondance, entretiens, documents, tome IX, p. 97. J’emprunte les deux citations au bel article de Raymond Darricau, « L’union des esprits et des cœurs. L’enseignement de Vincent de Paul et de Louise de Marillac », Nouvelle revue théologique, 116 (1994) n° 4, p. 530-544.

[7] Cité par le Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, 21 novembre 1964, n. 4.

29.5.2022
 

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