Le combat spirituel au quotidien (1er dimanche du Carême, dimanche 18 février 2024)

La vie spirituelle est un combat. Le combat que Jésus vit dans le désert, Il le vit pour nous ; afin que nous soyons victorieux par Lui. Quel est ce combat ? Comment remporter la victoire ?

 

  1. Le combat spirituel, comme la conversion, c’est concret et quotidien.

Marié, vous êtes en déplacement dans le cadre professionnel. Vous arrivez à l’hôtel en fin de journée, harassé. Chic, il y a un écran géant ! Aussitôt, vous allumez la télé. Après une journée de travail, il est légitime de se reposer. Vous « larvez » toute la soirée devant, peu importe la médiocre qualité des programmes. Une petite voix intérieure vous murmure : « Appelle ta femme pour prendre de ses nouvelles… ». Mais vous êtes anesthésié et comme paralysé. Il y a même une partie de vous qui zappe les programmes, attendant, sans que vous vous le disiez vraiment, de voir des images émoustillantes. Plus tard, vous vous dites : « Va te coucher, ton corps a besoin de sommeil », mais vous êtes tellement hypnotisé par le défilement des chaînes, que vous ne bougez pas. Finalement, vous éteignez à deux heures du matin, vaguement culpabilisé et le lendemain vous n’êtes vraiment pas frais ! De son côté, votre épouse a attendu votre appel toute la soirée.

Une variante, avec ces voleurs d’attention que sont les écrans récréatifs. Bien entendu, il ne vous concerne que de loin ! Vous scrollez sans fin, vous passez d’une information à l’autre. Pendant que vous censurez votre Jiminy Cricket qui insiste : « Arrête-toi, tu as un devoir à finir, tu as un mail important à écrire, un coup de téléphone urgent à passer, ton engagement à prier un quart d’heure par jour que tu n’as pas encore honoré ».

Vous vous attaquez à votre montagne de linge à repasser. Et, très vite, un sombre ressentiment contre votre voisin qui a fait la nouba toute la nuit (votre enfant qui n’a toujours pas rangé sa chambre, cet ami qui ne vous a toujours pas remercié, etc.), monte lentement en vous. Et, quand vous vous en rendez compte, vous tentez de l’arrêter en pensant à autre chose, mais elle revient au galop. Et, alors que l’inspiration vous prend d’écouter Radio Notre-Dame ou un chant de louange, vous cédez à la tentation et rentrez dans cet océan d’amertume. Quand la montagne de linge aura été abaissée, c’est votre colère qui sera au sommet…

J’ai mis du temps à prendre conscience que, lorsque je célébrais seul la messe, il y avait un moment particulier où j’étais moins attentif, où ma vigilance était captée par une pensée de passage. Certes, l’habitude y est pour quelque chose, mais les automatismes valent pour les autres parties de la messe. S’il y a distraction à ce moment-là, c’est qu’il y a un enjeu singulier. Ce temps est la consécration, l’acte par lequel le pain devient le Corps de Jésus livré pour nous, pour moi, pour vous.

Et, pour ne pas s’imaginer que le combat concerne seulement le péché, voici une dernière scène de la vie quotidienne. Dimanche dernier, j’allais prier avec quelqu’un le chapelet pour la France autour de la cathédrale Notre-Dame. En descendant les escaliers du métro, la personne a chuté. Heureusement, elle a pu se relever sans mal, hors une ecchymose au genou. Ce n’est qu’après que nous nous sommes dits que, étant donné l’enjeu (le Bon Dieu entend toutes nos prières et a tellement de joie à les exaucer !), il y avait peut-être là plus qu’une coïncidence.

Ce que ces exemples montrent, c’est que, s’il est virulent à certains moments privilégiés comme les quarante jours que Jésus passe à jeûner dans le désert, le combat spirituel est d’abord quotidien. S’il est souvent conditionné par des moyens extérieurs comme nos smartphones, il est d’abord intérieur, il concerne la garde des intentions et des pensées. S’il paraît anodin, en réalité, il présente toujours un enjeu spirituel : l’amour de Dieu, du prochain, de moi-même.

 

  1. La mauvaise nouvelle, c’est que le combat ne s’arrêtera qu’à notre mort. En ce sens, la vie est une agonie (« lutte » se dit agonè, en grec, terme que l’on retrouve dans « protagoniste »). Mais la bonne nouvelle est que le combat est déjà gagné : à la différence des combats humains, le combat spirituel a déjà été remporté par le Christ. Vous rétorquerez : cette victoire concerne soit le passé et le Christ seul (sa résurrection), soit l’avenir et son Corps, c’est-à-dire l’humanité en germe (« la résurrection des morts »).

Ce serait ne pas comprendre que tout ce que vit la Tête est déjà le bien du Corps. Par le baptême, le Christ est déjà ressuscité en nous, donc vainqueur. Pour le faire comprendre, le théologien suisse Oscar Cullmann fait appel à un parallèle éloquent avec le déroulement final de la deuxième guerre mondiale. Autre le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, autre la victoire finale le 8 mai 1945. Dès le D-Day, dès que les têtes de pont ont été consolidées, juste après le débarquement, le processus qui conduira à la fin de l’oppression nazie est inéluctablement en marche. Toutefois, il a fallu presque un an pour débusquer toutes les poches de résistance et en finir. De même, aujourd’hui, nous vivons dans cette période entre le débarquement (la Résurrection du Christ, victoire définitive sur toute violence et sur toute mort) et l’armistice (le retour du Christ dans la gloire). Autrement dit, ce que le Christ nous donne, à nous de nous l’approprier.

Un père de famille – appelons-le Éric – a une épouse qui est charmante et cinq enfants qui sont tous pleins de vie, de joie et d’idées. Quand, fatigué, il rentre le soir après une journée de travail, il aspire à un moment d’harmonie et des temps de qualité avec sa femme et chacun de ses enfants. Mais, la plupart du temps, il trouve tout sauf cette paix… Une fois franchi le portail du jardin (il habite en province), il rencontre d’abord l’allée jonchée de jouets oubliés et parfois cassés, puis l’entrée parsemée de chaussures et de cartables éventrés qui empêchent d’ouvrir la porte. Enfin, quand il franchit la porte, d’autres agressions visuelles ou sonores l’assaillent.

Éric met alors de côté son désir et sa décision de passer un moment de qualité avec femme et enfants. Huit fois sur dix, il se réfugie dans un silence boudeur. La neuvième, il pique une « bonne » rogne. Et la dixième fois, les enfants se souviennent de la neuvième, font un effort pour lui ménager un meilleur accueil, ce qui le conduit à leur offrir un moment de qualité… Et on repart pour un cycle. Mais, au fond de lui-même, Éric se sent amer et impuissant face à son incapacité à apporter davantage de bonheur à sa famille qu’il aime pourtant tellement.

Voici quelque mois, il fait une retraite où une phrase du prédicateur le marque en profondeur : « Tout ce dont vous aurez besoin ou désirerez de bon dans votre vie, battez-vous pour l’obtenir ». Il comprend alors que, malgré sa forte aspiration au bien, il n’avait pas essayé de se battre pour l’obtenir. Une chose est de désirer, une autre est de décider. Autrement dit, il était velléitaire.

De retour à la maison, le premier soir après la retraite, quand il franchit le portail, l’attend le même parcours du combattant. Il sent la moutarde lui monter au nez en voyant. Mais, si le décor extérieur est le même, lui a changé intérieurement. Éric rentre en lui-même et supplie : « Seigneur, je veux apporter le bien dans ma famille en rentrant ce soir, je veux bien lutter. Mais je ne sais pas comment. Alors, lutte avec moi contre tous les obstacles qui s’interposent entre moi et ce bien ».

Instantanément, il sent son cœur s’apaiser : il « survole » les obstacles habituels sans même ressentir leur agression et il passe un excellent moment de qualité avec chacun. Depuis, chaque soir avant de franchir le portail, il reprend conscience qu’il y aura peut-être bien des obstacles entre lui et le bien auquel il aspire – et il se prépare à lutter pour l’emporter contre l’adversité. Il ne subit plus, il agit. « Le plus beau – conclut Éric – est que maintenant, je me sens beaucoup moins éprouvé par toutes ces difficultés. C’est comme si, blessé dans son orgueil, l’Adversaire, Satan, de perdre ses combats ».

 

  1. La victoire étant acquise, comment en vivre ? Comment me l’approprier ? Trois moyens parmi d’autres.

N’imaginez pas une vie sans combat. Ne croyez pas qu’un jour, la lutte contre nos ennemis (les tentations qui viennent du démon, du monde ou de nos fragilités) cesseront. Multiples sont les tactiques du diable. Comment se fait-il que l’on a soudain mille choses urgentes à faire lorsqu’on décide de prier ou de partir à la messe ? Chaque âge de la vie a ses combats. Pour l’enfant, c’est souvent l’ingratitude à l’égard de ce que ses parents lui donnent. Pour la personne âgée, c’est souvent le découragement qui lui fait crier impatiemment vers Dieu qu’il la rappelle à lui. Ces spécialistes de la vie intérieure qu’étaient les Pères du désert l’ont constaté de manière unanime : ce qu’ils appellent la « garde du cœur », c’est-à-dire la lutte au plan des pensées, est le labeur de toute une vie.

Commencez par vous-même. Avez-vous constaté combien nous sommes spontanément aussi complaisants vis-à-vis de nous-mêmes qu’intransigeants vis-à-vis d’autrui ? « De nos jours – observait Benoît XVI –, beaucoup sont prêts à “déchirer leurs vêtements” devant les scandales et les injustices – naturellement commis par les autres –, mais peu semblent disponibles à agir sur leur propre “cœur”, sur leur propre conscience et sur leurs intentions [1] ». Qu’avec dextérité, nous manions deux mécanismes psychologiques d’évitement et d’aveuglement : le déni (je ne vois pas la poutre dans mon œil) et la projection (je vois la paille dans l’œil de mon prochain) !

Veillez sur vos pensées intérieures et vos décisions. « Avec la tentation est donné le moyen d’en sortir », dit saint Paul (1 Co 10,13). Notre liberté et notre volonté sont plus grandes que nous pensons. Surtout, la puissance de Dieu est infiniment plus grande que nous savons. Le combat est intérieur. Mais, plus intérieur que ce combat, il y a le Royaume de Dieu : « Le règne de Dieu est tout proche », proclame Jésus dans l’évangile de ce jour (Mc 1,15). La prochaine fois que vous franchirez la porte de votre chambre d’hôtel, vous déciderez, à l’avance, de votre programme pour la soirée. Et si vous vous sentez trop fragile, vous descendrez la commande de la télé à l’accueil ! Et vous allez intégrer dans votre programme la dose de détente nécessaire, en même temps que vos engagements de conjoint et de parent. Non, il n’y a pas de fatalité de répétition, si nous décidons de combattre ! Et si vous chutez, transformez cette chute en occasion de victoire. « Le premier but du combat spirituel – observe le père Jacques Philippe –, ce vers quoi doit tendre d’abord nos efforts, ce n’est pas d’obtenir toujours la victoire (sur nos tentations, nos faiblesses) mais c’est plutôt d’apprendre à garder son cœur en paix en toute circonstance, même en cas de défaite [2] ».

Pascal Ide

[1] Homélie à la messe du mercredi des Cendres 2013.

[2] Recherche la paix et poursuis-la, Nouan-le-Fuzelier, Éd. des Béatitudes, .

18.2.2024
 

Les commentaires sont fermés.