Une nouvelle fois, résonne l’appel qui fait tout le sens du Carême. Et à deux reprises : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même » (Lc 13,3.5). Triple est cette conversion.
- En fait, le premier qui s’est converti, au sens le plus propre du terme, c’est Dieu lui-même. C’est ce que montre la première lecture. Mais il faut en mesurer toute la nouveauté.
Les païens savent bien que Dieu existe ; les plus spirituels savent même que Dieu est bon. Mais est-il bon en soi, en lui-même ou aussi pour nous ? Rappelez-vous le mythe de la Caverne que vous avez probablement étudié quand vous étiez en Terminale. Platon décrit des hommes qui sont enchaînés dans une caverne, les yeux fixés sur le mur du fond où ils voient des figurines défiler et s’imaginent qu’elles sont la réalité. Si l’on actualisait le mythe, on dirait que l’humanité est au cinéma et confond le film projeté avec le monde réel. Ou, encore plus actuel, elle vit dans la Matrice et croit que celle-ci est la vérité. Mais l’un des hommes réussit à se détacher, sortir de la salle de cinéma, s’habituer à l’éblouissement et découvrir la source de la Lumière qui est la Lumière subsistante, le Bien en soi. Dès lors, il décide de revenir et d’enseigner aux hommes la différence entre l’illusion et la réalité. Mais ceux-ci ne le croient pas et, face à son insistance si dérangeante, le tuent… Loin d’être seulement un mythe, cette histoire raconte le destin de Socrate, le maître de Platon qui fut mis à mort par la cité d’Athènes pour avoir témoigné d’une vérité dangereuse…
Il y a apparemment quelque chose de christique dans cette parabole. En réalité, et c’est le fait qui m’intéresse ici [1], c’est l’homme et l’homme seul qui fait le chemin, d’abord de se tourner vers Dieu, puis de se retourner vers ses frères les hommes, au péril de sa vie.
Or, dans la Bible, tout le contraire se produit : c’est Dieu et d’abord Dieu qui se tourne vers l’homme. En particulier dans cet épisode de l’Exode. Nous en retenons souvent la parole de Dieu qui révèle son nom, si mystérieux et si grandiose, si difficile à traduire en français, ce nom qui dévoile son être : « Je suis celui que je suis » (Ex 3,14). De fait, il s’agit du sommet même de la Révélation de l’Ancien Testament, comme « Dieu est amour » (1 Jn 4,8.16) est le sommet même de la Révélation du Nouveau Testament. Mais il ne faut pas séparer cette auto-révélation de tout ce qui suit et précède : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple […]. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens » (Ex 3,7-8). Et Dieu se tourne effectivement et efficacement parce que, d’abord, il s’est laissé toucher au cœur. Il est miséricordieux parce que la misère de l’homme le touche. Quelqu’un observait que, au terme du chapitre précédent de l’Exode, le mot Dieu est répété cinq fois – « leur appel monta vers Dieu. Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu regarda les fils d’Israël, et Dieu les reconnut » (Ex 2,23-25) – comme les cinq plaies du Corps de Jésus.
Or, étymologiquement, se retourner, c’est se convertir [2]. Donc, la première conversion est celle de Dieu qui, le premier, se tourne vers l’homme.
- À cette première conversion divine répond notre conversion humaine. Voyant le buisson ardent brûler sans se consumer, Moïse fait un détour, ce qui pousse Dieu lui-même à entamer le dialogue. Il ne se contente pas d’être un spectateur curieux de la conversion divine, il devient acteur de sa propre conversion.
C’est ce que raconte le premier récit chrétien de conversion, qui est la conversion par excellence, et a lui-même conduit tant d’hommes et de femmes à se convertir : les Confessions de saint Augustin [3]. Or, le converti du jardin de Milan y invite à nous poser trois questions :
- Qui suis-je ? « Le profond abîme qu’est l’homme lui-même ! Même de ses cheveux, toi, Seigneur, tu tien compte [Mc 10,30], sans en diminuer en toi le nombre ! Et cependant ses cheveux sont plus faciles à compter que ses sentiments et les mouvements de son cœur [4]! » La conversion commence par la connaissance de soi ; elle suppose que, comme l’enfant prodigue (cf. Lc 15,17), je cesse de vivre happé hors de moi, par le monde extérieur et plus encore par mon portable, et que je descende en moi-même. L’écran est devenu la nouvelle caverne qui s’est substituée à la réalité.
- Plus précisément, et c’est moins agréable à entendre, la question est : dans quel état intérieur suis-je ? Je fus créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26). Qu’en ai-je fait ? « Et moi qui étais-je et quel étais-je [5]? » Mais nous nous cachons à nous-même la mauvaise de notre âme. Augustin raconte la visite d’« un certain Ponticianus », Africain comme lui, qui lui narre la vie d’Antoine et sa conversion. Augustin se tait, mais observe ce qui se passe en lui qu’il décrit finement :
« Mais toi, Seigneur, pendant qu’il parlait, tu me retournais vers moi-même, me retournant de derrière mon dos où je m’étais mis pour ne pas porter les yeux sur moi ; et tu me plaçais bien en face de moi, pour me faire voir combien j’étais laid, combien j’étais difforme et sordide […]. Si j’essayais de détourner de moi mon regard, cet homme faisait toujours son récit ; et toi, de nouveau, tu me plaçais devant moi, tu enfonçais mon image dans mes yeux pour me faire rencontrer mon iniquité et la haïr. Je la connaissais bien, mais je dissimulais, je repoussais, j’oubliais [6] ».
La métaphore est très parlante : alors qu’Augustin tourne le dos à ce qu’il est, à savoir un homme dépravé, se le dissimule et s’efforce de l’oublier en se divertissant, le Seigneur, lui, le retourne (donc, le convertit) vers sa propre laideur intérieure, au point de lui enfoncer son image dans les yeux. Dieu tient plus à nous que nous-même ! Haïr notre iniquité pour mieux aimer sa bonté.
- Moïse ne fait pas que se tourner vers Dieu. Il répond à sa demande de se déchausser : seul celui qui reconnaît son impureté (symbolisée par la poussière des pieds) peut voir la pureté de Dieu et entrer dans son intimité. Ainsi, la conversion de Dieu vers nous (première conversion) nous pousse à la conversion à notre propre malice ou plutôt à l’humble reconnaissance de celle-ci (deuxième conversion). C’est alors que peut intervenir la troisième conversion, liée à la troisième question : qui suis-je pour toi ? Saint Augustin répond dans une belle prière :
« Qui me donnera de reposer en toi ? Qui me donnera que tu viennes dans mon cœur et que tu l’enivres, afin que j’oublie mes maux, et que j’embrasse mon unique, bien, toi ? Qu’es-tu pour moi ? Aie pitié pour que je parle ! Que suis-je moi-même pour toi, pour que tu m’ordonnes de t’aimer et que, si je ne le fais pas, tu […] me menaces d’immenses malheurs ? Est-ce donc un petit malheur de ne pas t’aimer [7] ? »
- La première lecture nous invite donc à nous convertir sans retour. La parabole de l’évangile précise sans retard (cf. Lc 13,6-9). Saint Augustin révèle que, avec humour, il avait demandé à Dieu : « Donne-moi la chasteté, et la continence, mais ne le fait pas tout de suite [8]». Il faudrait ajouter sans restriction.
Nous donner sans conditions, c’est ce qu’une très belle figure de prêtre, le père Yves de Montcheuil, demandait à ses lecteurs : « S’engager véritablement, c’est signer pour ainsi dire à Dieu une traite en blanc, sans savoir ce qu’il y inscrira plus tard, ou plutôt en sachant seulement qu’il y inscrira toujours davantage [9] ». Bien entendu, nous avons peur, tous peur, notamment de ce que le Bon Dieu pourrait nous demander si nous nous donnons à Lui ! Eh bien, donnons-nous sans conditions, avec nos peurs. Le père jésuite continue un peu plus loin :
« Il ne faut pas demander avec angoisse : comment ferais-je si j’étais dans telles circonstances ? S’il m’était demandé un jour ce que je vois demandé à tel autre ? Car nous ne savons pas, nous ne sentons ni n’imaginons l’état dans lequel nous serons, le jour où cela pourra nous être demandé en effet. Ce qui est utile, c’est de se préparer par la générosité quotidienne, par la fidélité ce qui est le devoir d’aujourd’hui [10] ».
Et ce qu’il dit, il l’a lui-même accompli. Il n’a que 44 ans et qu’il est promis à devenir l’un des plus grands théologiens de sa génération. Il apprend « la détresse spirituelle des jeunes Français », dont ses anciens étudiants, qui « là-haut [dans le Vercors], dans des conditions héroïques, vivaient et mouraient le plus souvent sans secours religieux », sans aumônier. Alors, sans hésiter, il demande l’autorisation à ses supérieurs de les rejoindre. Quand 30 000 soldats allemands vont encercler les 3 000 maquisards, alors que lui est donné la possibilité de partir, le père de Montcheuil décide de rester. « Lorsque les hommes valides durent battre en retraite, il ne voulut pas davantage quitter les grands blessés ». Il sera fait prisonnier, subira deux interrogatoires par la Gestapo et sera fusillé à Grenoble le 12 août 1944. Se sachant condamné, il confie : « Je suis heureux, très heureux, et s’il fallait recommencer, je ferais les mêmes choses ». Au capitaine de police qui l’interroge, il avait répondu : « Je suis venu de Paris exprès pour être auprès d’eux [11] ». Comme le Christ est descendu du Ciel « pour nous et pour notre salut », donc s’est tourné vers nous, de même ce disciple du Christ s’est tourné-converti vers ses frères, autres Christs, pour donner sa vie pour eux. Le témoignage jusqu’au martyre, acte suprême de la conversion.
Pascal Ide
[1] D’une saisissante actualité, le mythe de la Caverne montre aussi l’ignorance et l’ignorance de l’ignorance où l’homme consent à demeurer enfermé.
[2] L’unique mot français « conversion » rend deux termes grecs : épistrophè, qui désigne un « retournement » et métanoïa où on lit la racine nous, « esprit » et qui traduit littéralement « changement de mentalité » (c’est le mot employé dans l’évangile de ce jour).
[3] Tel est par exemple l’aveu de Sainte Thérèse d’Avila : « À peine avais-je commencé la lecture des Confessions, qu’il me semblait me retrouver moi-même » (Livre de la vie, chap. 9, n. 8, § 2, Œuvres complètes, trad. Mère Marie du Saint-Sacrement, Paris, Le Cerf, 1995, 2 volumes, tome 1, p. 69).
[4] S. Augustin, Confessions, L. IV, xiv, 22 : Œuvres de saint Augustin, trad. Eugène Tréhorel et André Bouissou, introduction et notes d’Aimé Solignac, coll. « Bibliothèque augustinienne », 2 tomes, n° 13 et 14, Paris, Études Augustiniennes, 1962, vol. 1, p. 447.
[5] Ibid., L. IX, i, 1, vol. 2, p. 71.
[6] Ibid., L. VIII, vii, 16, vol. 2, p. 43.
[7] Ibid., L. I, v, 5, vol. 1, p. 281.
[8] Ibid., L. VIII, vii, 17, vol. 2, p. 43.
[9] Yves de Montcheuil, Problèmes de vie spirituelle, Paris, J.C.E.F., 1945 : Paris, Éd. de l’Épi, 21947, p. 105.
[10] Ibid., p. 108.
[11] Henri de Lubac, « Préface », Yves de Montcheuil, Mélanges théologiques, coll. « Théologie » n° 9, Paris, Aubier, 1946, p. 8-9.