Il est plus fréquent d’insister sur la doctrine eckhartienne originale de la déité (nous y ferons allusion plus bas). Il ne faudrait pas qu’elle fasse oublier la théologie trinitaire elle aussi inédite élaborée par le Thuringien [1]. Or, son intérêt réside notamment en ce qu’elle peut être relue dans les catégories de la dynamique ternaire du don : réception (don 1), appropriation (don 2) et donation (don 3) [2]. Nous considérerons successivement la Trinité immanente (1) et économique dans l’âme humaine (2).
1) Le Dieu Trinité en lui-même
a) Le Père
Pour Maître Eckhart, le Père est pur engendrer. Multiples sont les textes d’Eckhart que l’on peut invoquer en ce sens, ainsi que nous le verrons.
1’) Exposé en termes objectifs
Cette doctrine est, pour le mystique rhénan, le fruit non pas d’abord de l’expérience intérieure, mais de la méditation de l’Écriture. En effet, les Saintes Écritures nous disent que le Fils est venu révéler le Père (cf. Jn 1,18). Or, ce qu’il révèle est cette génération. C’est ainsi, par exemple, qu’Eckhart commente la parole de Jésus en saint Jean : « C’est dans ce sens qu’il faut entendre la parole de Notre Seigneur : ‘Tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai révélé.’ (Jn 15,15) Qu’est-ce dont que le Fils entend de son Père ? Le Père ne peut qu’engendrer, le Fils ne peut qu’être engendré [3] ».
La raison de cette identification qui est une quasi-définition est liée à la dynamique du don. Dieu est pur don ; or, engendrer est donner la vie.
Que le Fils soit aussi appelé le Verbe, loin d’être une infirmation ou une relativisation de l’être du Père, le confirme : parler, c’est encore engendrer : « Le parler du Père est son engendrer, l’acte d’entendre du Fils est son se trouver engendré [4] ».
2’) Le vécu affectif
Eckhart parle parfois de cet engendrement en termes affectifs. C’est ainsi qu’il affirme que « le plus noble désir de Dieu est d’engendrer [5] ». Plus encore, le fruit de l’acte étant la joie, puisque l’acte divin est l’engendrement, Dieu « a toute sa joie dans la naissance [6] ». Eckhart développe ailleurs, transformant la joie en un acte : « Toute la joie du Père, toute sa tendresse et tous ses sourires ne s’adressent qu’au Fils [7] ».
3’) Les deux « aspects » de l’engendrement
La phénoménologie nous apprend que tout mouvement part d’un fond et se phénoménalise. De même, le pur engendrer vient du cœur du Père se donnant et se phénoménalise, ici en une naissance, un enfantement. Voilà pourquoi Eckhart dit que Dieu se donne « sous le mode de l’égalité et de l’enfantement. […] Il se donne lui-même sous le mode de l’enfantement, car l’œuvre la plus noble de Dieu est d’enfanter [8] ».
4’) Les deux « moments » de l’engendrement
Eckhart distingue deux « moments » dans cette dynamique d’engendrement. Cette distinction se fait par le terme qui est soit le Père lui-même soit le Fils. Son moteur est un grand principe que nous trouverons énoncé plus loin : la sortie est pour l’entrée. Son origine semble néoplatonicienne ; c’est oublier combien elle est attestée dans l’Écriture dont Le grand code montrait que la dynamique d’ensemble est celle d’un U.
Le plus évident est bien entendu la génération filiale : le Père engendre le Fils. Encore faut-il bien comprendre que la génération du Fils est l’unique acte du Père, son identité la plus profonde. Eckhart le montre à partir de la logique du Verbe : « Le Père lui-même n’entend rien que ce même Verbe [9] ». Il l’établit aussi à partir du fruit de l’acte qu’est la joie : « En dehors du Fils le Père ne connaît rien de rien. Il trouve, en effet, tant de joie dans son fils qu’Il n’a pas besoin d’autre chose que d’engendrer son Fils [10] ». En voici une confirmation : « Qui me demanderait ce que faisait Dieu dans le ciel, je dirais : il engendre son Fils et l’engendre de façon pleinement nouvelle et dans la fraîcheur et a si grand plaisir en cette œuvre qu’il ne fait rien d’autre que d’opérer cette œuvre [11] ».
Mais, pour Eckhart, de plus et d’abord, Dieu le Père s’engendre lui-même. Le Père est tourné à la fois vers son Autre qu’est le Fils et vers lui-même, il s’autœngendre : « Dieu s’engendre à partir de lui-même dans soi-même et s’engendre à nouveau dans soi [12] ». Cet autœngendrement se comprend à partir de la dynamique du don. Le Père est le Don par excellence. Or, le Don est jaillissement, autodonation permanente. Le Père sera donc cet autojaillissement. Il faut donc envisager la demeurance éternelle du Père de manière dynamique. Dit autrement, le Un qu’est le Père est une venue à soi essentielle. Eckhart définit le Père comme un « Un jaillissant en lui-même [13] » ou « l’Un jaillissant en Lui-même [14] ».
Il y a là comme un témoignage rendu à la vie intime du Père : « comme Il n’est lui-même ni ceci ni cela, le Père ne trouve satisfaction en rien, Il se retire dans sa primauté, au plus intime de lui-même, dans le fond et le noyau de sa paternité, où il a été de toute éternité en Lui-même et où Il jouit de Lui-même dans sa paternité, Père en tant que Père de Lui-même dans l’unique Un [15] ». On pourrait préciser. Le Père est l’Un par excellence. Or, l’Un exige l’unité dynamique de l’exitus et du reditus. Donc, la vie du Père est à la fois un jaillir de soi en soi-même et revenir, retourner à soi-même, dans l’unité plénière de soi.
Il y a donc en Dieu un double jaillissement : « C’est dans cette Pureté que Dieu, le Père éternel, puise la plénitude et l’abîme de toute sa déité. Cet abîme, Il l’engendre aussi dans son Fils unique, pour que nous soyons aussi le même Fils ». De sorte que, « pour Lui, engendrer c’est demeurer en Lui-même et demeurer en Lui-même c’est engendrer hors de Lui-même [16] ». Dit autrement, l’Un demeure Un et immobile ; pour autant, il y a jaillissement. Dit encore autrement, le Fils est engendré comme Parole du Père au sein du parler paternel : ce parler du Père engendre le Fils. Je ne parle pas de ce mystérieux « troisième Verbe, qui reste non-dit et impensé et ne sort jamais, mais demeure éternelleemnt dans celui qui le dit ; il est reçu sans discontinuer dans le Père, qui le dit, et reste à l’intérieur [17] ». Ce Verbe témoigne en tout cas de l’intense vie intime du Père.
Mais ce double jaillissement est unifié aussi dans et par le Verbe. Continuons un texte cité plus haut : « « Dans ce même Verbe le Père entend et le Père connaît et le Père s’engendre lui-même, et aussi ce même Verbe et toutes choses, et sa Déité jusqu’en son fond, lui-même selon la nature et ce Verbe avec la même nature dans une autre Personne [18] ».
b) Le Fils
Le Fils est ce qui jaillit, ce qui est engendré. C’est ce que dit Eckhart dans une belle strophe :
« Ô le trésor si riche
où commencement fait naître commencement
Ô le cœur du Père
d’où à grand-joie
sans trêve flue le Verbe !
Et pourtant ce sein-là
en lui garde le Verbe. C’est vrai [19] ».
La similitude entre les deux doctrines trinitaires d’Eckhart et Tauler est telle qu’on peut demander à Tauler de nous l’expliquer. Il le fait dans un sermon où il distingue avec grande clarté comme deux moments : le premier est comme le « pour-soi » du Père et le second est « pour-le-Fils » du Père :
« Quelle est donc la propriété que nous devons considérer et étudier dans le Père engendrant son Fils ? Le Père, en vertu même de sa propriété personnelle de Père, rentre en lui-même avec son intelligence divine. Dans une claire compréhension, il pénètre en lui-même le fond essentiel de son être éternel et, par cette simple compréhension, il s’exprime parfaitement dans une parole qui est son Fils ; c’est en effet dans la connaissance que le Père a de lui-même que consiste précisément la génération de son Fils dans l’éternité. Le Père demeure en lui-même en vertu de l’unité de l’essence, et il sort de lui-même en vertu de la distinction des personnes. Ainsi donc le Père prend conscience de lui-même, se connaît, puis il sort de lui-même en engendrant sa propre image, celle même qu’il a d’abord reconnue et saisie en lui-même [20] ».
De même qu’il y a un double engendrer dans le Père, de même peut-on concevoir la naissance du Fils comme sortie de soi du Père donnant la vie à son Fils, mais aussi comme le jaillissement filial solidaire du retour incessant, sans cesse renouvelé du Père en lui-même.
c) L’Esprit-Saint
Eckhart conçoit le Saint-Esprit dans la même dynamique d’engendrement, de jaillissement. Or, les Personnes se distinguent de par leur relation d’origine et le Père engendre le Fils. Ce qui caractérisera donc le Saint-Esprit dans sa ‘spécificité’ est de jaillir du Fils : « l’origine du Saint-Esprit, c’est le Fils. Si le Fils n’était pas, le Saint-Esprit non plus ne serait pas. Le Saint-Esprit ne peut avoir nulle part son émanation ni sa floraison, si ce n’est à partir du Fils. Là où le Père engendre son Fils, là il lui donne tout ce qu’il a selon l’être et la nature. C’est dans ce don que sourd le Saint-Esprit [21] ». Dans ce texte, Eckhart montre encore plus brièvement la symétrie des deux jaillissements : « Tout ce qu’a le Fils, il l’a de son Père, être et nature, poru que nosu soyons le même Fils. Le Saint-Esprit, personne ne l’a non plus, à moins d’être le Fils unique [22] ».
Continuons le texte du premier sermon de Tauler cité plus haut : après être sorti de lui en engendrant le Fils, dit-il, le Père « rentre alors de nouveau en lui-même par une parfaite complaisance en son être. Cette complaisance s’épanche en un amour ineffable qui est le Saint-Esprit. C’est ainsi que Dieu demeure en lui-même, sort de lui-même et rentre en lui-même. Voilà pourquoi toutes les sorties ne se font que pour les rentrées [23] ».
De même, l’Esprit flue du Père et du Fils dans le même mouvement de leur venue éternelle en eux-mêmes.
d) La dynamique trinitaire
« Le Père est un commencement de la Déité, car il se comprend Lui-même en Lui-même. De Lui sort le Verbe éternel qui demeure en Lui, et le Saint-Esprit émane des deux en demeurant en eux [24] ».
Notre auteur exprime ce mouvement de naissance dans une image poétique : « L’anneau merveilleux est jaillissement, son point reste immobile [25] ».
Ajoutons que Maître Eckhart distingue Déité et Dieu [26]. En effet, pour les mystiques rhéno-flamands Eckhart et Tauler, toute multiplicité présuppose une unité qui l’unifie. De plus, plus l’unité est grande, plus grande est la distinction. Or, le Père, le Fils et l’Esprit sont distincts, multiples. Donc, la Trinité présuppose une unité qui s’identifie à la Déité.
Pascal Ide
[1] Cf., par exemple, Jean Reaidy, « Trinité et naissance mystique chez Eckhart et Tauler », Revue des sciences religieuses, 75 (2001) n° 4, p. 444-455. De manière plus générale, cf. Emilio Brito, De Dieu. Connaissance et inconnaissance, coll. « Bibliotheca Ephemeridum Theologicarum Lovaniensium » n° 300 A et B, Leuven et al., Peeters, 2018, 2 vol., vol. 2, le long chap. 12.
[2] Les références aux traductions des Sermons d’Eckhart sont faites par le nom du traducteur :
– Maître Eckhart, Traités et Sermons, trad. Alain de Libera, Paris, Flammarion, 1993.
– Maître Eckhart, Sermons, trad. Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, Paris, Albin Michel, 1998 et 1999.
– Maître Eckhart, Sermons, trad. Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Seuil, 2 tomes, 1974 et 1978.
– Maître Eckhart, Les traités, trad. Jeanne Ancelet-Hustache, Paris, Seuil, 1971.
[3] Sermon 29, Libera, p. 330.
[4] Sermon 27, Jarczyk, 1998, p. 247-248.
[5] Sermon 11, Ancelet-Hustache, tome 1, p. 115.
[6] Sermon 11, Ancelet-Hustache, tome 2, p. 194.
[7] Sermon 51, Libera, p. 344.
[8] Sermon 59, Jarczyck, 1999, p. 201.
[9] Sermon 49, Ancelet-Hustache, tome 2, p. 119.
[10] Sermon 51, Libera, p. 344.
[11] Sermon 31, Libera, p. 22.
[12] Sermon 43, Jarczyk, 1999, p. 93.
[13] Sermon 29, Libera, p. 328.
[14] Sermon 28, Libera, p. 326.
[15] Sermon 51, Libera, p. 345.
[16] Sermon 28, Libera, p. 326.
[17] Sermon 9, Libera, p. 280.
[18] Sermon 49, Ancelet-Hustache, tome 2, p. 119.
[19] Maître Eckhart, Le grain de sénevé, strophe 1, trad., Paris, Arfuyen, 1996, p. 15.
[20] Jean Tauler, Sermon 1, in Sermons, trad., Paris, Le Cerf, 1991, p. 15.
[21] Maître Eckhart, Sermon 11, Libera, p. 290-291.
[22] Sermon 29, Libera, p. 330.
[23] Jean Tauler, Sermon 1, p. 15.
[24] Maître Eckhart, Sermon 15, Libera, p. 315.
[25] Granum sinapis, strophe III, in Le grain de sénevé, p. 19.
[26] Marie-Anne Vannier, « La Déité chez Eckhart », Encyclopédie des religions, Paris, Bayard, 1997, tome 2, p. 1510-1511. Cf. aussi Maître Eckhart, Traités et Sermons, Libera, p. 389.