La pauvreté selon sainte Thérèse d’Avila

Deux textes de sainte Thérèse d’Avila sont particulièrement éclairants (1) pour comprendre les signes de la pauvreté évangélique (2) [1].

1) Lecture

a) Premier texte

 

« [Le Seigneur] ne manque jamais à ceux qui mettent en lui seul leur confiance. Je voudrais rencontrer des âmes capables de me fortifier dans cette persuasion, et n’avoir nul souci soit de la nourriture, soit du vêtement, afin d’abandonner tout cela à Dieu. En laissant à Dieu le soin de ce qui m’est nécessaire, je ne veux pas dire que je laisserais de m’en occuper, mais que je le ferais sans inquiétude. Depuis le jour où Notre-Seigneur m’a donné cette liberté, je m’en trouve très bien et je travaille à m’oublier le plus possible. Il y a un an à peine, ce me semble, que j’ai reçu cette faveur [2] ».

 

Dans la Première Relation, la sainte confie à son confesseur qu’elle a reçu « il y a un an à peine », une grâce de liberté », celle de l’abandon à l’égard du souci de sa subsistance matérielle au monastère de l’Incarnation et ainsi d’imiter les Saints qui vivent dans un abandon absolu. Ce témoignage fait l’objet des deux premières phrases. Puis, relisant son témoignage un peu plus tard, elle a ajouté une précision qui conjure le risque de quiétisme. Cette précision fait l’objet de la troisième phrase.

b) Second texte

 

« Je ne veux pas dire que ces personnes doivent négliger leurs affaires ; bien au contraire, elles doivent en prendre soin […]. Mais le vrai pauvre fait peu de cas de ces choses et si, pour une raison ou pour une autre, il doit s’occuper de ses intérêts, jamais il ne s’inquiète, car il ne lui passe pas par l’esprit qu’il puisse manquer de quoi que ce soit ; et quand même cela lui arriverait, peu lui importe ; c’est pour lui accessoire, ce n’est pas le principal ; ses pensées vont plus haut, et c’est avec effort qu’il s’occupe de semblables choses [3] ».

 

Ce second texte n’est plus personnel, mais général. La Madre y parle de ce qu’elle appelle la « pauvreté spirituelle ». En fait, on le trouve seulement dans la première rédaction du Chemin de Perfection. Thérèse parle des personnes qui, vivant dans le monde et s’adonnant à l’oraison, croient qu’elles sont parvenues à la véritable pauvreté. Mais leur inquiétude et leur avidité, dès que leurs intérêts matériels sont en jeu, attestent le contraire. Notre auteur continue en décrivant en plein en quoi consiste cette authentique pauvreté. Et c’est le texte que nous venons de lire.

2) Les signes de la pauvreté évangélique

a) Signes du « faux pauvre »

Celui qui n’est pas dans l’abandon ou la pauvreté peut vivre paisiblement, du moins dans le calme.

Mais survient l’adversité, c’est-à-dire la perte des moyens humains, notamment matériels, d’assurer la subsistence, et la personne est habitée par deux signes : l’agitation ; l’avidité.

b) Signes du « vrai pauvre »

Tout se résume en trois signes que Thérèse elle-même a rassemblé dans cette version initiale : « En laissant à Dieu le soin de ce qui m’est nécessaire, je ne veux pas dire que je laisserais de m’en occuper, mais que je le ferais sans inquiétude ».

  1. La personne abandonnée prend soin de ses affaires. En ce sens, elle n’est pas quiétiste. Mais qu’est-ce qui la différencie des activistes hypercontrôlants ?
  2. Contrairement à l’hypercontrôlant, la personne abandonnée ou confiante, se caractérise, au dehors comme au-dedans, par l’absence d’inquiétude : « je le ferais sans inquiétude ».
  3. Cet état émotionnel, affectif, s’enracine dans une attitude cognitive, de foi : « il ne lui passe pas par l’esprit qu’il puisse manquer de quoi que ce soit ». Toujours du point de vue de la vision des choses : la personne abandonnée hiérarchise justement les choses, n’accordant pas d’importance à ce qui n’en a pas.
  4. La cause est théologale : « En laissant à Dieu le soin de ce qui m’est nécessaire ». Cette attitude relève de la vertu d’espérance qui elle-même s’enracine dans la foi. Or, l’espérance fait chercher les choses d’en haut. Aussi Thérèse ajoute-t-elle : « ses pensées vont plus haut ».

 

Ces signes convergent vers l’essence de la pauvreté que résument ces deux exclamations : « O richesse des pauvres ! comme vous savez admirablement secourir les âmes [4] ! ». Au lieu de leur découvrir en une fois tous vos trésors, vous les leur montrez peu à peu.

Ainsi la sainte docteur du Carmel tient un juste équilibre entre le quiétisme et le pélagianisme, c’est-à-dire entre le défaut d’activité (autrement dit, la passivité du spiritualisme ou du providentialisme) et son excès (autrement dit, l’activisme qu’est le volontarisme). Ce faisant, elle ébauche une juste conception des relations entre la liberté du Dieu provident et la liberté de l’homme prudent, donnant à chacune sa part et toute sa part (totus ab utroque).

Pascal Ide

[1] Les précisions sur la rédaction sont apportées par un des grands spécialistes de Thérèse d’Avila, Joseph Baudry (« La pauvreté des carmélites selon sainte Thérèse de Jésus. Une pauvreté ‘apostolique’ », « L’amour quand il est grand… » Études sur sainte Thérèse d’Avila, coll. « Carmel Vivant », Toulouse, Éd. du Carmel, 2009, p. 223-270, ici p. 235-237).

[2] Sainte Thérèse d’Avila, Première Relation, 1560, 14, Paris, Le Cerf, 2006, p. 485.

[3] Sainte Thérèse d’Avila, Chemin de Perfection. Version de l’Escorial, 66, 7.

[4] Sainte Thérèse d’Avila, La Vie, chap. 38, p. 437.

24.10.2023
 

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