On le sait, en 1842, Balzac a choisi d’appeler son immense étude du complexe social qui a commencé à se mettre en place, après la Révolution française, sur les débris de l’Ancien Régime La comédie humaine. On sait aussi qu’il le fit en référence à un autre chef d’œuvre, La divine comédie de Dante. C’est dire le déplacement opéré d’une société théocentrée à une société anthropocentrée où l’homme atomisé se trouve autant séparé de l’autre homme qu’il l’est de son Créateur.
Pourtant, un fait apparemment anodin interroge : alors qu’il va multiplier les tableaux d’humanité comme autant de types (cf. pascalide.fr : « L’universel concret, une œuvre proprement divine. Le contre-exemple de Balzac »), Balzac a toutefois tenu à ce que le titre soit au singulier. Comment une telle humanité si disparate en son immanence conserverait-elle son unité sans une secrète référence transcendance ?
Surtout, tournons-nous vers le roman le plus important, en taille comme en contenu [1], de La comédie humaine – j’ai nommé Illusions perdues. On se souvient que, dans un premier temps, le héros, Lucien de Rubempré, quitte Angoulême pour Paris afin d’y réaliser ses rêves de réussite et de grandeur. Ayant échoué, il retourne dans sa ville natale pour s’y suicider. C’est alors qu’il rencontre Carlos Herrera qui le convainc de retourner dans la capitale en lui promettant de l’introduire dans le monde. Pour cela, Lucien devra accepter d’être sa créature : « Vous brillerez, vous paraderez, pendant que, courbé dans la boue des fondations, j’assurerai le brillant édifice de votre fortune. J’aime le pouvoir pour le pouvoir, moi ! Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous [2] ! ».
Peu importe ici le caractère autobiographique de cette métamorphose démiurgique (autant que démoniaque) [3]. En revanche, autrement et hautement plus éloquent est l’identité de ce Carlos Herrera, alias Vautrin : il est prêtre, prélat et chanoine de la cathédrale de Tolède. Ainsi, regardant vers une référence qui n’est pas de ce monde, une nouvelle fois, l’unité de la Comédie humaine est plus qu’humaine. Voilà pourquoi Baudelaire dira de Balzac qu’il est beaucoup plus qu’un observateur » de notre société : « son principal mérite [fut] d’être visionnaire, et visionnaire passionné [4] ».
Pascal Ide
[1] Ce « volume monstre », « l’œuvre capitale dans l’œuvre », écrit Balzac à Madame Hanska (lettre du 2 mars 1843, Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska, coll. « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 2 vol., 1990, tome 1, p. 650).
[2] Id., Illusions perdues, 3e partie, 1843, La comédie humaine, éd. Pierre-Georges Castex, tome 5, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 32, Paris, Gallimard, 12 vol., 1977, p. 703.
[3] Cf. Gaëtan Picon, « Les illusions perdues ou l’espérance retrouvée », L’usage de la lecture. II. Suite balzacienne. Suite contemporaine, Paris, Mercure de France, 1961.
[4] Charles Baudelaire, « Théophile Gautier », 1859, Œuvres complètes, éd. Claude Pichois, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 7, Paris, Gallimard, 2 vol., tome 2, 1976, p. 120.