L’ami de mon amie [Scène de film]
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Pays:
Français
Thème (s):
Amitié, Amour, Echec, Estime de soi, Fragilité
Date de sortie:
26 08 1987
Durée:
1 heures 42 minutes
Directeur:
Eric Rohmer
Acteurs:
Sophie Renoir, Emmanuelle Chaulet, Eric Viellard
Age minimum:
Adolescents et adultes

L’ami de mon amie, comédie dramatique française d’Eric Rohmer, 1987. Avec Sophie Renoir, Emmanuelle Chaulet, Eric Viellard.

Thèmes

Amour, amitié, échec, fragilité, estime de soi.

La construction de l’homme commence par les racines, c’est-à-dire par le fait d’être aimé inconditionnellement. Encore faut-il que la sève monte dans le tronc, autrement dit que nous croyions à cet amour et qu’il soit intériorisé. Voilà pourquoi il n’y a pas pire ennemi de la (re)construction de soi que la détestation de soi.

Un des Contes et proverbes d’Éric Rohmer, L’ami de mon amie, met en scène avec finesse et délicatesse un personnage présentant une basse estime de soi. Celle-ci éclate dans une scène aussi éloquente que juste (elle se déroule de 44 mn. 20 sec. à 46 mn. 30 sec.).

Blanche, provinciale de 24 ans, arrive, seule, à Cergy-Ville, une des cités nouvelles de la banlieue parisienne. De multiples signes attestent que, avant même d’être sans ami ni amoureux, elle n’est guère amie d’elle-même : elle se dévalorise quand on lui fait un compliment ; elle ne parle guère dès qu’il y a plus de deux personnes ; elle craint au plus haut point la comparaison qu’elle conclut inéluctablement par son auto-exclusion ; enfin et surtout, elle refuse de croire que l’autre puisse lui accorder quelque attention et donc n’ose inscrire l’amour dans la durée (« c’était merveilleux et, pour que ça reste merveilleux, il faut que ça dure pas »).

Or, Blanche rencontre le « bel Alexandre », dont elle tombe aussitôt amoureuse. Mais comment ce brillant ingénieur Centralien pourrait-il s’intéresser à cette fade attachée territoriale de l’Hôtel de Ville ? Une opportunité, en partie provoquée, se présente. Mais, autre signe de mésestime de soi, elle saborde la rencontre. L’impression d’échec est d’autant plus cuisante qu’Alexandre l’enferme dans la violence cachée mais cinglante d’un message à double fond : double bind : « Je sens que je vous complique la vie ». Le message explicite est une auto-accusation ; mais, comme Alexandre n’est en rien responsable, le message implicite est que, tout au contraire, il trouve Blanche compliquée. Ce que souligne le ton ironique et le visage indifférent.

Quoi qu’il en soit, Blanche se retrouve seule, c’est-à-dire avec son pire ennemi de l’instant : elle-même. Elle rentre dans son immeuble, le regard vague dirigé vers le coin inférieur gauche, les lèvres semblant remuer. Entrant dans son appartement, elle lance la clé sur la commode d’entrée, repousse brutalement la porte, s’appuie sur la colonne, se débarrasse de ses chaussures sans se baisser et jette son sac à main par terre. Puis, elle s’affale dans son canapé, les larmes aux yeux, sans prendre le temps d’ôter sa veste. Elle se relève aussitôt. Elle passe dans la salle de bains, se regarde dans la glace. Soudain, elle se gifle des deux mains et s’accuse, le visage baigné de larmes : « Mais tu es vraiment nulle ! »

Avec une remarquable sobriété de moyens, valorisant considérablement, selon son habitude, le langage du corps, le cinéaste évoque toute une gamme de sentiments couleur nuit : la tristesse (la direction si caractéristique du regard, les larmes), la colère (la vengeance contre la porte), voire l’exaspération (les mains sur le visage, comme pour contenir le courroux qui monte en elle, irrésistible), l’abattement (l’appui sur la colonne), l’agitation (le corps ne tient pas en place), enfin le désamour destructeur (gifles et injure).

Le travail de sape opéré par la mésestime de soi se trouve aussi décrit dans sa subtile progressivité : il commence par les pensées intérieures (le mouvement silencieux des lèvres), continue en parole (« …nulle ! ») et s’achève dans l’action (le double soufflet).

Par ailleurs, le désarroi de la jeune fille est souligné par la vacuité non seulement de son appartement mais de l’extérieur : les formes géométriques pures (la table basse que le plan rend losangique, la place ronde dominée par un obélisque) contrastent avec le bouillonnement d’une Blanche d’autant plus ulcérée qu’elle est l’artisan de son propre malheur. Soudain les lignes aiguës griffent l’œil : l’environnement clair et accueillant se transforme en un espace vide et froid qui accuse cruellement l’esseulement dramatique de Blanche, redoublé par la culpabilité. On se surprend alors à se demander si la solitude serait non seulement la conséquence de la maladresse, mais son origine.

Enfin, la scène est filmée à partir d’un miroir qui fragmente l’image de Blanche : la mauvaise estime de soi qui nous brise en morceaux n’est-elle pas une question de représentation intérieure et non de réalité ? La première urgence, quand l’orage du mésamour gronde et que le gendarme intérieur de l’auto-accusation frappe est de revenir dans et à la vie : quelle est réellement ma part de culpabilité ?

C’est ce que suggère la dernière image de la scène : l’eau salvatrice vient comme laver les larmes de Blanche qui se relève, riant-souriant de son excès. Et sort d’elle-même en sortant de chez elle.

Il nous est ainsi suggéré un autre remède contre le dégoût de soi-même : demander à autrui d’abord un regard d’amour inconditionnel et donc non jugeant (décidément cet amour est un besoin indépassable), puis une évaluation objective de la situation. Autrement dit, affronter l’échec tant qu’il est encore douloureux (donc non recouvert de sur-interprétations), en faire un bilan équilibré (ombres et lumières) et tirer les leçons (comprendre pour ne pas recommencer).

Pascal Ide

Suivant le proverbe « les amis de mes amis sont mes amis », ce dernier exemple de « Comédies et Proverbes » d’Eric Rohmer conte les aventures sentimentales croisées d’un groupe de jeunes gens dans le cadre de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise.

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