La Bataille de Gaulle : L’âge de fer, biopic français co-écrit et réalisé par Antonin Baudry, 2026. Il s’agit premier film du diptyque La Bataille de Gaulle, consacré aux années 1940-1942. Adapté de l’ouvrage de Julian T. Jackson, De Gaulle : une certaine idée de la France, (trad. Marie-Anne de Béru, Paris, Seuil, 2019). Avec Simon Abkarian, Niels Schneider, Simon Russell Beale, Anamaria Vartolomei, Thierry Lhermitte.
Thèmes
Esprit d’un peuple, guerre morale, politique.
Ce film remarqué, sinon remarquable, mérite une lecture historique et héroïque – voire, pneumatique.
- Le succès de ce premier volet tient d’abord à ce qu’il fait découvrir aux Français (dont je fais partie) une part de notre histoire nationale dont nous parlons beaucoup, mais qu’au fond nous connaissons peu.
En effet, nous réduisons souvent le gouvernement de Vichy à la figure vieillissante du Maréchal Pétain (Alain Libolt) et nous ignorons le rôle joué par l’amiral François Darlan (Mathieu Kassovitz). Nous réduisons le rôle du Général à son exil londonien et n’avons qu’une très vague idée de ses déplacements nombreux en Afrique, ainsi que ceux du front de guerre allemand sur ce continent décisif. De même, nous réduisons les relations de Churchill et de De Gaulle à une solide inimitié, et ne savons pas combien elles furent complexes, ambivalentes et évolutives. En outre, nous polarisons les relations entre les Alliés que nous devrions ternariser, tant l’Angleterre, entre vassalisation américaine et autonomie continentale, se trouve entre la France et les États-Unis non seulement géographiquement et culturellement, mais aussi politiquement. Enfin, nous rapetissons l’opposition active à l’Allemagne à la résistance, et ignorons le rôle matriciel joué par la révolte étudiante et ses « martyrs ». Autant d’enseignements correcteurs bienvenus du film.
- Bien entendu, toute l’intrigue est centrée sur la figure héroïque, voire mythique, du personnage dont il porte le titre, et qui est incarné non sans crédibilité par Simon Abkarian.
L’on appréciera que, comme un précédent film (De Gaulle, Gabriel Le Bomin, 2020), ne soient pas occultées les différentes dimensions, inséparables, de sa riche personnalité : l’époux fidèle d’Yvonne (Adèle Jayle) et le père aimant de sa fille trisomique Anne (Elsa Saillard Etcheverry) ; la foi chrétienne (au point que la parole du confesseur sera décisive pour son engagement. Mais, pitié !, que les cinéastes a-religieux s’informent sur les pratiques les plus élémentaires : ici, le prêtre est en clergyman sans surplis, la confession est confondue avec la direction spirituelle, l’indiscrétion du confesseur nomme le pénitent – autant d’erreurs, voire de fautes très inhabituelles chez un confesseur) ; l’homme de lettres (nous le voyons lire Corneille, si je ne me trompe), tant le politique se doit de ne pas oublier la leçon des Anciens selon laquelle il est un rhéteur, c’est-à-dire un homme d’action qui ne peut rien s’il n’est un homme de parole qui mobilise les foules ; l’homme vertueux (le film s’ouvre sur une scène qui nous offre une didactique mise en œuvre des quatre cardinales : l’intrépide courage, l’imperturbable maîtrise de soi, c’est-à-dire la tempérance, l’autorité du chef dont le bras indique la direction, c’est-à-dire la prudence, et la justice qui, loin de se substituer aux autres, lui fait rendre à chacun selon ce qui lui est dû) ; la solitude profonde de l’homme de décision et de gouvernement qui entre en contraste, mais aussi en symbiose avec la conscience très aiguë de représenter la France libre, c’est-à-dire l’idéal visé et jamais perdu de vue ; l’incarnation de son pays qui ne peut aller sans une caricature dont le film use sans abuser et joue pour nous amuser (« Les moustiques n’obéissent pas à De Gaulle ! »).
La convergence de ces qualités nous valent cette superbe scène (peut-être la plus belle du film) où, dans la bataille de Dakar, le chef de la France Libre se refuse résolument à céder à la logique pragmatique et, osons-le dire, machiavélique prônée par Churchill : offusquant la tentation de sacrifier des Français, même adversaires, il refuse d’entrer dans la pire des guerres, la guerre civile, au nom du principe jugé idéaliste par son homologue anglais : « Les Français ne tireront pas sur les Français ». Qu’hommage lui soit rendu de s’être refusé à cette compromission !
Si nombreuses soient les lumières, elles ne vont pas ombres. L’un des mérites du long-métrage est de ne pas avoir occulté les côtés plus sombres de cette personnalité exceptionnelle. Qu’il s’agisse des limites voulues, c’est-à-dire fautives : depuis l’orgueil (pointé par le prêtre ; manifeste dans son bras de fer avec le premier ministre anglais ; caricatural lors de l’affrontement avec le général 5 étoiles) jusqu’à l’insensibilité ou plutôt l’absence de manifestation extérieure (« Messieurs, de la tenue ! ») et l’ingratitude (si la reconnaissance saura se dire au terme, elle aurait pu arriver plus tôt. Ainsi, lorsqu’il mobilise une petite minorité de marins, la parole avec laquelle De Gaulle les salue : « Messieurs, je ne vous remercie pas. Vous n’avez fait que votre devoir », traduit une éthique plus stoïcienne que chrétienne et montre qu’il traite les autres comme il se traite lui-même : sans ménagement et avec rigorisme). Ou qu’il s’agisse du mal subi : les deux tentations suicidaires que le général connaît lors de ses échecs les plus cuisants. Il les surmontera par sa vision qui lui fait discerner une nouvelle voie – mais aussi sans doute par la foi dont on regrettera que cela n’ait pas été suggéré.
- Toutefois, pour moi, la plus passionnante du film réside dans « une certaine idée de la France » portée par le général De Gaulle, que le réalisateur réussit à nous faire pressentir. Je ne parle pas ici de son indéniable patriotisme ni de sa puissante vision d’une France autonome qui, se refusant à toute vassalisation, ne doit céder ni à la soumission à l’ennemi allemand, ni à la démission entre les mains des Alliés. Mais je veux parler de la manière dont De Gaulle lui-même a su insuffler une vitalité à la France libre. Non seulement à la représenter, mais à la faire vivre. En ce sens, le film est une passionnante illustration de ce que j’essaie de développer par ailleurs sur l’esprit immanent qui est ici l’esprit d’un peuple (n’ayant que peu à voir avec le Volkgeist). Pourrait-on, pour le montrer, emprunter aux catégories durkheimiennes du totem ou du mana[1] ?
- De Gaulle, c’est d’abord un nom.
C’est ce que montre en creux sa première rencontre avec Churchill. Alors que la plupart des Anglais ignorent jusqu’au nom de cet émigré volontaire, le général réussit à s’imposer au Prime Minister, en osant dire « je » et le dire en français. Tout en consentant, plus, en s’ouvrant à composer en passant du « je » et du « vous » au « nous ». Cette concession nous vaut cet échange qui va décider du basculement de Churchill en sa faveur : « Vous êtes seul, Général. – Nous sommes seuls ». En montrant ainsi au chef du gouvernement anglais qu’il comprend du dedans ce qu’il vit, bien que lui bénéficie de l’appui de tout son pays et de son roi, De Gaulle se solidarise avec Churchill et gagne ainsi sa confiance.
Le nom signale aussi un chef de guerre et donc une autre solidarité : tous deux ont combattu pendant la Première Guerre Mondiale. Désormais connu, De Gaulle pourra être reconnu. En connaissance de cause. Le pragmatisme qui pousse l’animal à sang-froid qu’est Churchill (il anéantit sans état d’âme un tiers de la flotte française de Darlan) est aussi celui qui lui fera reconsidérer sa substitution et rechoisir De Gaulle comme représentant de la France Libre.
- Un clan. Il n’y a de totem que collectif. De fait, arrivé seul à Londres, le général n’aura de cesse que de se reconstituer un État-major et le chef de la France libre un mini-gouvernement avec ses différents ministres. Scène touchante, comme l’aime la sensibilité égalitaire et populaire du Français, où De Gaulle embauche ces martins bretons venus le rejoindre et se refusant à la compromission aveuglée de l’Armistice.
Nous le verrons ainsi agréger, plus, aimanter, autour de sa personnalité hors-norme tout un peuple de Français qui ira, à son commandement, jusqu’à donner sa vie pour son pays. Il le fera par la force de son exemple, par l’inspiration de sa parole et par l’exemplarité de sa vie donnée.
C’est ici que se dit, se vit et se lit au mieux l’esprit du corps dont nous parlions, ce souffle qui soulève et surélève, cette donation qui, suscitant la réception, devient circulation et bientôt communion. Comme rarement, le film fait sentir cette tension féconde entre le « grand homme » (au sens bergsonien) et le peuple. Et montre combien cet équilibre fragile peut aisément se pervertir lorsque, d’un côté le grand homme retourne le service en asservissement et l’altruisme en narcissisme, et de l’autre, le peuple aliène sa liberté, transformant l’obéissance en servitude volontaire (belle scène aussi où, envoyant l’un des membres de son gouvernement au Tchad, De Gaulle se contente de demander puis de regarder sans imposer ni menacer).
Sur le fond, cette harmonie si capable et si vulnérable suppose que : le chef ne s’identifie jamais au tout (il n’y a pas pire violence que la conviction exprimée dans l’aphorisme : « L’État, c’est moi ») ; ses yeux soient rivés sur l’idéal du bien commun (la France libre ou plutôt libérée) que lui-même cherche à atteindre sans s’y égaler ; son esprit soit mesuré par des valeurs de probité qui, en dernière instance, s’incarnent dans les trois préceptes du Décalogue : « Tu ne voleras pas », « Tu ne mentiras pas », « Tu ne tueras pas » (au fait, De Gaulle a-t-il été fidèle à ce dernier lors de l’épuration ?) ; son cœur demeure en posture de réceptivité, c’est-à-dire de vulnérabilité (de fait, nous voyons De Gaule apprendre à plusieurs reprises de ses subordonnés). Le film mériterait d’être revu à l’aune de ces quelques critères.
- Enfin, l’esprit, comme le totem ou le mana, demande à s’incarner dans un emblème. Ce qui nous vaut encore une belle scène (oui, elles abondent) : la leçon de vie donnée par l’amiral qui devant le général, dessine la Croix de Lorraine. Non contente de consteller les cartes de ceux qui se rallient à la cause de la France libre, elle configure l’inédite affiche du film. Et comment le chrétien ne serait-il pas heureux d’y voir superposées la Croix de son Sauveur qui est son unique titre de gloire, et la vie exemplaire de cette grande patriote, Jeanne d’Arc, à laquelle le Général, tout imprégné de notre histoire héroïque, fait un moment allusion ?
Pascal Ide
[1] Cf. Émile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie, Paris, Félix Alcan, 1912, p. .
Juin 1940. Durant la Seconde Guerre mondiale, Charles de Gaulle (Simon Abkarian), alors peu connu, décide d’organiser la Résistance extérieure depuis Londres et ainsi de lutter contre l’Allemagne nazie. Sans avoir ni réels appuis ni troupes à l’origine, il va tenter de créer une organisation politique et militaire, la France libre, en entrant en contact avec Winston Churchill (Simon Russell Beale).