Aquarela – L’odyssée de l’eau
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Pays:
Britannique, Allemand, Danois, Américain
Thème (s):
Contemplation, Eau
Date de sortie:
5 février 2020
Durée:
1 heures 29 minutes
Évaluation:
****
Directeur:
Victor Kossakovsky
Age minimum:
Adolescents et adultes

Aquarela. L’Odyssée de l’eau (Aquarela), documentaire de Viktor Aleksandrovitch Kossakovski, 2019.

Thèmes

Eau, contemplation.

Cette immersion en apnée n’est pas seulement une rencontre avec l’autre qu’est l’eau, ni même une odyssée, mais d’abord une expérience de contemplation.

 

  1. En fait, l’expérience commence en amont. Tenant absolument à voir ce film sur celui des quatre éléments qui, avec la lumière, enfant du feu, me fascine le plus, j’ai dû changer de programme pour me rendre dans la seule salle parisienne qui, à un unique horaire, le projetait. Dans ce symbolique abandon de la double maîtrise du hic et du nunc, l’eau m’invitait déjà à vivre quelque chose de ce qu’elle est : versée dans un contenant qu’elle n’est pas, elle s’adapte instantanément et adopte une configuration qu’elle remplit le plus possible. De fait, en sortant de ce cinéma d’art et d’essais qui en jouxte deux autres dans cette brève rue remontant jusqu’à la place de la Sorbonne, longtemps le spectacle total a saturé mes sens, mon esprit, mon cœur, s’insinuant doucement pour saturer toutes les ouvertures, faisant vibrer son chant choral, prolongeant la rencontre quasi-personnelle et se dérobant pour mieux faire pressentir son mystère.

Entre arrivée et départ, la plongée sans reste fut une expérience de méditation sans médiation, interférence. D’emblée, dans le silence total sculpté par des spectateurs attentifs à majorité féminine, nous sommes saisis par ces plans fixes, larges et durables, à la mesure de l’eau qui se donne. Généreux en espace et en temps, ceux-ci nous font passer de la consommation à la contemplation. Dénués de tout commentaire, ils ne sont pas privés de paroles, puisque les rares protagonistes lâchent les quelques mots qui, dans ce que nous appellerons le premier chapitre, permettent de comprendre ce qu’ils cherchent ou éprouvent. Sans voix off, sans ce babillage creux et souvent superficiel, le film a donné toute sa place au verbe multiple et profus de cette eau qu’elle célèbre.

 

  1. Nous sommes désormais près et prêts à nous laisser remplir, envahir par cette eau qui, photographiée à raison de 96 images par seconde, est de tous les plans. Comme les paysages d’un fleuve, sept chapitres se succèdent continument, qui sont autant de plongées dans des mondes différents : filmée dans tous ses états, l’eau jaillit avec tout son éclat.

Dans le premier chapitre, nous nous penchons de loin avec un homme sur la neige dont nous ne savons pas encore qu’elle est glace translucide et, s’il sait ce qu’il cherche et pourquoi il cherche. Mais cherche-t-il ? Ainsi agenouillé, serait-il en train de prier ? C’est ainsi que la personne humaine est introduite dans cette nature : non pas comme un pénitent, mais comme un cherchant et peut-être comme un orant. En fait, ce plan s’avère être le troisième. Il a été précédé par un premier qui survole à vive allure une eau folâtrant avec le soleil et miroitant comme des rivières de diamants, puis par un deuxième, immobile, où s’offre la surface incommensurable et immaculée, de la banquise. Comment mieux dire, par ces deux plans extrêmes qui contiennent tous les intermédiaires, le mystère excessif de l’eau ? Flux héraclitéen de l’onde mouvante, stase parménidienne de la neige statufiée, jeu miroitant éclaboussé de mille feux et paisible possession en la profondeur spatiale croisée avec l’épaisseur temporelle, sphéricité des mille gouttes qui recueillent l’impatience linéaire de l’infini dans la bénédiction incurvée de la finitude, planisphère de la banquise figée qui déploie cette illimitation fractale, étale et vitale. Dans ce dipôle nous est donnée à voir non pas l’opposition trop anthropomorphique de la vie et de la mort, mais celle du mouvement in-quiet et du repos serein, de l’océan (dans une larme) toujours recommencé et de la glace toujours stabilisée. Sans oublier l’incessant transit de l’un à l’autre qui, pour l’imprudent et l’utilitariste, convertit le mystère en péril.

C’est seulement après ces deux plans contemplatifs qui, dans leur tension généreusement englobante, collecte tous les paradoxes, que l’homme (et le spectateur avec lui) peut être introduit dans une démaîtrise qui l’ouvre à plus grand que lui, voire dans une proskinèse qui le conduit où il ne sait pas encore. On l’a compris, chaque chapitre, chaque plan, chaque prise mériterait que nous nous y attardions, comme autant d’actes de gratitude pour notre sœur l’eau et l’aquarelliste qui nous l’offre.

Mais ce périple est trop personnel pour que je puisse y ajouter beaucoup de commentaires. Car l’eau nous révèle un autre de ses fulgurants secrets : en puisant en nous ses contours, elle nous épouse sans épuiser ses virtualités. Et chaque noce du contenu et du contenant se révèle un ineffable continent. Il appartient à chacun de nous d’être ce souffle qui vient effleurer l’élément hydrique, le creuser, bientôt le faire vibrer, lui arracher une écume, l’élever et enfin la faire chanter pour enchanter le cosmos et les anges. Quel sera notre hymne qui, se joignant à la liturgie cosmique, résonnera secrètement avec l’Ainulindalë qui l’a vu et fait naître ? Frémirez-vous avec ces icebergs aux crètes de stégosaure et aux respirations de Magohamoth ? Tressaillerez-vous avec le glacier aux cent voix qui craquent, claquent et éclatent, aux mille figures qui fusent, frisent et se figent, aux myriades de teintes qui l’ensoleillent, l’enluminent et l’illuminent, et à l’unique effondrement qui le finit au triple sens de le limiter, l’occire et l’accomplir ?

 

  1. Il reste à joindre une parole, dernière, mais non ultime. Célébrant l’élément liquide par excellence, comment ces sept chapitres ne seraient-ils pas fluidement emboîtés et embarqués dans un voyage ? Si je regrette que Kossakovski n’aille pas jusqu’à la source des nuages (car l’eau naît du ciel et s’accomplit sur la terre), je me suis beaucoup réjoui que cette navigation ne soit pas une odyssée, comme l’affirme le malheureux sous-titre français (païen, le cercle homérique se retrouve, sécularisé, dans les fameux cycles géologique de l’eau, du carbone, etc.), mais un exode, cet arrachement qui est accomplissement, ce passage de la servitude au service. Tels ces esclaves du Michel-Ange qui s’extraient avec effort et presque avec douleur de leur gague marmoréenne, l’eau liquide se détache de la glace, les icebergs de l’inlandsis. Dès lors, en s’arrachant à sa momification glacée, elle advient à sa plénitude liquide et à sa solidarité océanique. Certes, qui niera la splendeur stellaire du cristal de neige ? Mais Emoto nous l’a montré (malheureusement sans le démontrer), le cristal recueille la figure que l’eau fluide a mystérieusement configurée. En se liquéfiant sans être liquidée, en s’épanchant sans se répandre, la sœur aqueuse devient la mère torrentielle pour fructifier en vie qui s’intériorise en sève végétale et en sang animal. Sa transparence azur se transmue dans l’or vert de l’herbe et le vermillon du sang. Qu’il est heureux que ce pèlerinage qui commence aux sources polaires de la Terre dans les immensités horizontales et immobilisées, s’achève aux sources de la vie, dans la chaleureuse et luxuriante forêt équatoriale, dressée comme un temple.

 

Ce film hors norme n’est pas pour autant sans défaut (redemandons : pourquoi, dans cette expérience mésocopique qui se voulait initiatique, avoir laissé de côté l’étape du voyage qu’est le nuage, c’est-à-dire cette suspension aérienne encore liquide ?), ni sans incohérence (sans parole allogène, le documentaire démembré par une musique hétérogène, perpétuant l’erreur selon laquelle l’autodiction du flot ne saurait suffire).

Il demeure que l’eau que le cinéaste fait poète serre au plus près, il la sert au plus haut. En se refusant à toute parole étrangère, l’image laisse ainsi bouillonner en nous mille questions sans réponse, purifie notre curiosité trop avide et nous fait parcourir à notre insu un équivalent des quatre étapes de la lectio divina : lecture, méditation, oraison, contemplation. Ainsi, en gravissant ces degrés mystiques et mystériques, l’eau réalise en nous ce qu’elle est : une profondeur d’obéissance qui épouse créativement le souffle et bientôt la parole qui la sculpte. Notre sœur chaste et humble nous inonde de sa fraîcheur pour mieux servir notre grandeur. Et, progressivement, nous découvrons que, en saisissant, nous avons été saisis. En ayant accepté d’entrer dans la contemplation de cette créature, nous l’avons laissée s’infiltrer par mille pores jusqu’au plus intime, pour nous élever jusqu’au plus sublime, son Créateur. Accomplissant sa vocation, l’eau nous conduit ainsi aux portes du Mystère qui la porte et l’emporte.

En alignant quatre étoiles, ma main hésite à en faire scintiller une cinquième et, de crainte d’imposer un tropisme hydrique trop personnel, elle l’accroche à mon cœur.

Pascal Ide

Aquarela commence dans les eaux glacées du lac Baïkal en Russie et s’achève avec l’impériale chute du Salto Angel au Vénézuéla. Entre les deux, nous découvrons la monumentale fonte et dérive des glaciers, l’ouragan Irma dévastant Miami ou, vue d’un minuscule esquif, une impressionnante tempête en pleine mer.

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