Wildlife : une saison ardente
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Pays:
Américain
Thème (s):
Acédie, Divorce, Famille, Jalousie, Tristesse
Date de sortie:
19 décembre 2018
Durée:
1 heures 45 minutes
Évaluation:
**
Directeur:
Paul Dano
Acteurs:
Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Ed Oxenbould
Age minimum:
Adolescents et adultes

 

Wildlife. Une saison ardente, drame américain coécrit, coproduit et réalisé par Paul Dano, 2018. Adapté du roman éponyme de Richard Ford, 1990 (trad. française, Paris, L’Olivier, 1991). Avec Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Ed Oxenbould, Bill Camp.

Thèmes

Jalousie, acédie, tristesse, famille, divorce.

Pauvre en action, cette histoire est riche en expressions ; pauvre en explication, elle suscite une abondante interprétation ; pauvre en espérance, elle est riche d’expérience.

 

Le premier film de Paul Dano, primé au festival de Turin, adopte un rythme lent jusqu’à l’ennui – à moins que celui-ci ne soit la clé secrète qui en pénètre les arcanes (nous y reviendrons). Ses longs et somptueux plans fixes permettent de goûter avec délice quelques admirables paysages du Montana. Ils nous donnent surtout de décrypter les expressions des protagonistes, au premier rang desquels, Joe. En effet, à plusieurs reprises, la caméra nous fait découvrir un événement d’abord et longuement, à travers son retentissement subjectif sur l’adolescent, avant de se tourner, comme par accident, vers le spectacle qu’il contemple : par exemple, lorsqu’il est confronté de près, entre crainte et fascination, aux feux puissants qui dévorent les forêts du Montana ; par exemple, lorsqu’il est mis en présence là encore de près, entre dégoût et horreur, de l’adultère éhontée de sa mère perdue. Nous sommes ainsi invités à déchiffrer, patiemment et respectueusement, sur le visage de cet adolescent taiseux ce qu’il ne sait exprimer verbalement. Contemplation ne vient-il pas du latin templum, « temple » et notre corps n’est-il pas le « temple du Saint-Esprit » (1 Co 6,19) ?

 

Ce n’est pas seulement les protagonistes du film qui sont respectés, mais aussi le spectateur. En effet, si le scénario laisse très peu d’espace à l’explication, en revanche, il en offre beaucoup à l’interprétation. Habitué à ce que l’intrigue soit abondamment (et univoquement) commentée, le spectateur y perd non seulement en active implication, mais en richesse de sens. Profitons donc de l’occasion, rare, qui nous est ainsi offerte.

Comment ne pas se poser la question : pourquoi ce couple qui semble heureux, ou du moins a beaucoup pour être heureux, bascule-t-il ainsi dans le malheur de l’incompréhension et, bientôt, de la séparation ? En effet, au point de départ, nous découvrons la famille des 3 J unie (le mari s’approche tendrement de son épouse, alors que leur fils, serein, les regarde en coin et de loin) et complice (le film s’ouvre sur un plan où l’on voit Jerry jouer au football américain avec Joe), chaleureuse (Jeannette passe tendrement la main dans la coiffure de son fils) et respectueuse (« Fais ce que tu veux », est-il dit à plusieurs reprises à Jeannette comme à Joe), solidaire (« Ton père s’en sort toujours. Il faut lui faire confiance ») et en rien victimaire (proactive, Jeannette multiplie les démarches, même humiliantes, pour trouver un travail). Comment expliquer l’abandon actif du père, l’abandon passif de l’enfant et, pire, cette descente, plus, cette chute, de la mère dans l’adultère ?

Certes, en une confidence – qui ressemble fort à une prise en otage –, Jeannette révèle à Joe que son couple n’a presque plus d’intimité. Mais, si ce manque peut être une cause (au moins partielle) pour l’homme, elle n’est jamais qu’un symptôme et un effet pour la femme.

La dernière image n’offrirait-elle pas la réponse ? Ayant retenu la leçon de vie pleine de sagesse que le photographe lui a léguée (« Les gens viennent ici pour se souvenir d’un moment heureux »), Joe, avec une touchante ingénuité entraîne ses parents au studio où il travaille et leur propose un cliché en commun, comme pour les inviter à faire mémoire de ce bonheur envolé, mais point inaccessible. Or, qu’observe-t-on ? D’abord, les deux visages abattus, se fuyant, vissés sur deux corps affaissés (surtout celui de Jerry) – ce que l’affiche donne à voir, la direction des yeux à l’opposé –. Puis, quand Joe le médiateur devient l’intermédiaire en s’asseyant entre ses parents, nous voyons Jeannette, qui d’abord résistait, soudain s’émouvoir aux larmes, Jerry demeurer passif et inexpressif, et Joe l’introverti esquisser un sourire teinté de victoire et d’espoir. Et l’on entend le « 1, 2, 3 » du photographe amateur, juste avant le brutal cut final qui plonge scène et spectateurs dans le noir.

C’est ici que la liberté interprétative du spectateur est appelée à se déployer. Pour ma part, dans une impression partagée par le couple ami avec qui j’ai vu le film, j’ai ressenti une tristesse profonde. Cette ultime scène offre comme seule et unique espérance de rédemption au couple si malmené et si pauvre en ressources ce très relatif et très unilatéral rapprochement, ponctué par le rituel devenu calembour « 1, 2, 3 » d’une famille qui n’a jamais réussi à le conjuguer en « je, tu, nous ».

De fait, le pronom personnel de la communion (« nous ») a-t-il jamais été prononcé ? Si chacun des membres dit respecter le choix de l’autre (jusqu’à un certain point), les décisions sont seulement juxtaposées et jamais dialoguées, encore moins prises de concert. Cette scène, et tout le film avec elle, baigne dans une mélancolie qu’accentue l’écoulement visqueux du temps et la froideur figée de l’espace. Tout en accablant diversement les trois protagonistes, cette affliction n’en épargne aucun.

Or, double est la tristesse spirituelle, selon l’enseignement décisif de saint Thomas d’Aquin : la tristesse qui transforme en mal (souffrance) le Bien qu’est le Tout-autre, Dieu et celle qui transforme en mal (souffrance) le bien qu’est l’autre. La première s’appelle acédie et la seconde, jalousie – qui sont toutes deux des péchés capitaux.

 

Ce dégoût spirituel qu’est l’acédie (qui se réfracte aujourd’hui dans la paresse, le spleen, la dépression, voire le burn-out) est attesté par de multiples signes : les déracinements paternels à répétition et les découragements consécutifs du fils ; l’absence de sens, chez Jeanne (« Ta mère a besoin de croire en quelque chose »)  comme chez Jerry (« Lutter contre le feu, c’est comme la guerre ») ; cette morne immanence qui rime avec l’absence cruelle de transcendance ; la multiplication des boulots alimentaires ; ce Mont McKinley du bonheur qu’est la partie de football, d’ailleurs plus béatifiante pour le père que pour le fils (« Je ne suis pas sûr d’aimer le football »)  ; ce poste de télévision symboliquement cassé, mais pas réparé ; etc. Faut-il ajouter l’absence d’un autre enfant ? Même si Jeannette semble de prime abord prendre plaisir à sa profession improbable de maître-nageuse, le désintérêt apparaît dès la deuxième séance. Et l’ennui mortifère devient la matrice rêvée pour la compensation désordonnée, tant l’être humain ne peut vivre sans plaisir ; voilà pourquoi elle trouve un regain de motivation à s’occuper de celui qui deviendra son amant. Au fait, la jouissance compensatoire et bientôt addictive n’est-elle pas un autre symptôme, quasi constant, de l’acédie ?

 

Mais c’est dans la jalousie que réside la cause de la crise profonde traversée par la famille Brinson. Le jaloux est celui qui, au lieu d’exister tout court, existe comme, celui dont toute la raison est recyclée au service de la comparaison. Or, Jeannette rêve d’épouser un homme riche, sûr de lui et sécurisant, comme Miller. Lui aussi, Jerry se compare aux personnes fortunées. Ainsi, au lieu d’entendre la raison qui lui est donnée de son renvoi –« J’outrepasse les limites avec les clients » –, le père la dénie et reconstruit avec amertume : « Les petites gens comme nous doivent rester à leur place ». Et puisqu’il ne peut y arriver à leur niveau, il se met à rêver de se battre, comme ces guerriers du feu.

Saisissante, cette jalousie saisit tous les fils de l’histoire et permet d’en saisir l’intime cohérence.

C’est elle qui seule peut expliquer la transformation méconnaissable de ce père plutôt tranquille et rangé en un homme ivre, violent, voire assassin et suicidaire.

C’est elle, de même, qui éclaire le choix affectivement invraisemblable que Jeannette fait de cet homme, qui ne l’attire en rien et qui en tout la méprise (il aura tôt fait de la remplacer par sa secrétaire). N’est-il pas révélateur que sa seule justification soit que Miller possède finalement une maison plus modeste qu’elle, donc soit à nouveau une comparaison économique.

Seule l’envie explique que l’amour pourtant indéniable que Jeannette et Jerry portent à leur unique soit subordonné à leur égoïsme, depuis les disputes face à lui jusqu’à l’exclusion systématique de son bien dans leurs choix conjugaux, en passant par les prises en otage (« Et toi, que ferais-tu à ma place ? »).

Voilà pourquoi le père refusera les « petits travaux » : le jaloux ne supportant que la compagnie des plus malheureux et des plus disgraciés que lui, il fuira l’humiliation d’être un pauvre parmi les riches pour être plus riche que les plus pauvres que lui.

Voilà pourquoi, enfin, la mère peut lancer à son fils : « Je ne t’en voudrais pas de me haïr ». Cette parole projective traduit-trahit le moteur profond de la jalousie : le manque de reconnaissance de sa valeur jusqu’à la mésestime destructrice de soi.

Certes, à un moment, Jeannette introduit une juste distance à l’égard de Joe : « Sors de ma salle de bain ». Mais ce sursaut défusionnel ne se produit qu’à une seule reprise, à la période heureuse, et sera recouverte de tant d’autres actes indifférenciateurs (« Suis-je belle ? », etc.) et autojustificateurs. Or, dans un essai incisif au titre provoquant, Denis Vasse montrait que, en son essence, la structure de la jalousie est celle même, indifférenciante, de l’inceste (Inceste et jalousie. La question de l’homme, Paris, Seuil, 1995).

 

Et, s’il fallait trancher entre les deux tristesses de l’acédie et de la jalousie, l’une des dernières images est riche de sens. Dans un de ses plans longs et stables que le réalisateur multiplie à foison et à raison, nous voyons pour la première fois l’ensemble du pavillon des Brinson en rez de chaussée, le soir, avec, de part et d’autre de la porte d’entrée, la chambre éclairée du fils et le salon, lui aussi illuminé, où se tiennent les parents. Or, contre toute attente, nous observons, d’un côté, le fils solitaire, et de l’autre, les parents (vaguement) solidaires autour d’un verre d’alcool. Comment mieux dire que, si mari et femme vivent désormais séparés, ils sont pourtant plus proches l’un de l’autre que de leur enfant que, aussi pourtant, ils aiment. Or, d’où provient cette proximité, sinon de la désolante similitude et de la fausse complicité qu’instaure la jalousie ?

 

La vie sauvage (Wildlife) n’est pas tant celle de ce nord amer et peu amène des États-Unis que l’existence ensauvagée de la bête envie qui nous empêche d’être en vie. De même, la saison ardente de ce réfrigérant Montana n’est pas tant celle de ces interminables et indomptables incendies que celle de l’ardeur vénéneuse de cet anti-amour qu’est la jalousie.

Pascal Ide

En 1960, Jeannette (Carey Mulligan), 34 ans, et Jerry Brinson (Jake Gyllenhaal) déménagent à Great Falls, dans le Montana avec leur fils de 14 ans, Joe (Ed Oxenbould). Peu après leur arrivée, Jerry perd son emploi au golf professionnel du country club local. Si Jerry avoue la raison à son fils, mais pas à sa femme – la trop grande familiarité avec les clients –, les deux parents sont révoltés d’un renvoi aussi aléatoire. Mais lorsque, le lendemain, lui est proposé de revenir travailler au golf, Jerry, blessé dans son amour-propre, refuse. Et, alors qu’il prétend chercher du travail, il dort dans sa voiture et contemple longuement le feu qui embrase les montagnes au loin.

Pour subvenir aux besoins de leur famille, Jeannette qui, jusque lors, était restée à la maison, décide de prendre un travail d’instructeur de natation et Joe d’aider un photographe professionnel après les heures scolaires. Jusqu’au jour où Jerry dit à sa femme qu’il a décidé de partir comme pompier. Malgré le désaveu de sa femme pour ce travail mal payé et surtout son stress pour le risque vital qu’il encourt, malgré le besoin qu’a ce fils renfermé de sa présence, Jerry part au loin en promettant de revenir aux premiers flocons de neige (qui éteignent les feux).

Désarçonnée, Jeannette s’amourache d’un de ses élèves, Warren Miller (Bill Camp), un businessman quinquagénaire, handicapé depuis la guerre, et riche propriétaire de quatre entreprises. La mère est de moins en moins présente à la maison, et Joe de plus en plus perturbé dans ses études. Jusqu’où succombera Jeannette à la tentation adultérine ? Jusqu’à quel point Joe s’abimera-t-il dans la détresse ? Jusque quand Jerry demeurera-t-il éloigné de sa famille ?

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