Star Wars VII
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Date de sortie:
16 décembre 2015
Durée:
2 heures 15 minutes
Directeur:
J.J. Abrams
Acteurs:
Daisy Ridley, John Boyega, Adam Driver, Harisson Ford

Star Wars VII

Film de science-fiction (sous-type : space opera) américain de J. J. Abrams, 2015.

Thème principal

Mission

Thèmes secondaires

Toucher, bien, mal, salut

 

Que dire de nouveau sur le film le plus attendu de cette fin d’année, Star Wars VII ? Rien… et tout.

Rien, après les avalanches de numéros spéciaux et de cahiers détachés qui proposent une saga pour les nuls, dévoilent les à-côtés et les petits côtés de Lucas, narrent par le menu tout le menu de la trilogie (épisodes IV, V et VI) et de la prélogie (épisodes I, II et III), parlent le Yoda (pardon : le Yoda parlent), etc. – pour information, cf. le site plutôt complet http://www.starwars-universe.com/ –. Dans cette starwarsomania généralisée (il suffit de photographier une devanture de magasin en ces jours avant Noël), même le magazine Philo y est-il allé de son numéro spécial… Et, surtout, s’étalent sur la comparaison du nouvel opus avec le reste de la franchise, expliquant qu’il y a assez de continuité pour plaire aux fans-addicts qui connaissent mieux l’histoire de Star Wars que l’histoire de France, et assez de nouveauté pour plaire aux même geeks et aux nouveaux (bienvenue à ceux qui ne savent pas encore distinguer leur droite de leur gauche, je veux dire un Jedi d’un Sith).

Tout, si l’on parle de l’histoire. Car Star wars demeure, avant tout, les effets spéciaux (oui, ils sont moins nombreux, j’y reviendrai), la création de nouveaux mondes (j’y reviendrai aussi), un récit féerique, entre roman d’apprentissage et conte héroïque. Aussi, ce qui va suivre est garanti spoiler total ! (Rappelons que le franglais spoiler désigne le dévoilement d’une information imprévisible sur le film qui gâche la surprise de sa survenue, donc l’un des ravissements de son visionnement.)

 

Commençons par le commencement… et la fin, pour les saluer. Rarement trame narrative a si parfaitement réussi le tissage de la scène initiale et de la scène finale – figure que les techniques de récit appellent inclusion.

Dans la première, tout se concentre sur le geste par lequel un vieil homme, Lor San Tekka (Max von Sydow), remet au pilote de la Résistance, Poe Dameron (Oscar Isaac), un objet mystérieux contenu dans une bourse. D’emblée, tout l’enjeu est posé. Il s’agit en effet de léguer cet objet dont on découvre vite qu’il s’agit d’une carte permettant de localiser Luke, c’est-à-dire rien moins que la seule personne capable de redonner la paix dans l’univers en faisant prédominer le côté lumineux de la Force.

Dans la seconde qui est la dernière, tout se condense aussi dans un geste de transmission, un passage de main à main : Rey (Daisy Ridley) tend à Luke Skywalker (Mark Hamill) le sabre laser de son père, Anakin. Toute conclusion bien construite étant accomplissement autant que commencement, dans cette scène, d’une part, la quête du film s’achève – retrouver le dernier Jedi, potentiel sauveur des galaxies – et d’autre part, commence l’initiation du jeune padawan, parallèle à l’« apprentissage » de Kylo Ren dont le Leader suprême Snoke parle au général Hux.

Sur fond d’une symétrie très intentionnelle et superbement orchestrée, toutes les dissimilitudes prennent et font sens. Systématisons-en quelques-unes parmi les plus significatives :

Première scène / Dernière scène

Nuit / Jour

Menace mortelle / Espérance ensoleillée

Espace clos d’une tente / Espace ouvert sur l’infini

Caméra fixe zoomant sur les personnages et l’objet / Caméra tournoyante à la Peter Jackson autour des héros

Planète désertique dénommée Jakku / Planète océanique aux îles verdoyantes encore innommée

Promesse de retrouver Luke / Accomplissement de la quête

Geste de transmission achevé (la carte passe à Poe) / Geste de transmission en suspens (le sabre reste dans la main de Rey)

Descente du mal / Montée vers le bien

Sur fond de mal triomphant (tous les villageois sont exterminés) / Sur fond de vie espérée

Passage du vieux au jeune / Passage du jeune au vieux

Etc., etc.

 

Pour ce dernier couple, comment ne pas songer au verset plein d’espérance qui fait la transition de l’Ancien Testament vers le Nouveau Testament : Dieu « ramènera le cœur des pères vers leurs fils, et le cœur des fils vers leurs pères » (Malachie, chap. 4, verset 6) ?

Rien que pour ce tour de force, merci J.J., qui a cosigné le script avec Lawrence Kasdan, déjà coscénariste des cinquième et sixième épisodes. Mais il y a aussi tout l’entre-deux, principalement le parcours croisé des deux héros les plus riches, les plus complexes et les plus attachants du film : Kylo Ren, le Chevalier de Ren et commandant des Stormtroopers du Premier Ordre ; Rey, la pilleuse d’épaves.

 

Quand nous est révélée si vite la double identité de Kylo Ren / Ben Solo (Adam Driver), on croit d’abord à une erreur narrative ou à une crainte mondaine d’Abrams devançant les critiques l’accusant de plagier la réplique la plus fameuse du cinéma de science-fiction – « Je suis ton père » – et de prêter le flanc au jeu favori des spectateurs : anticiper le « Je suis ton fils » qu’immanquablement, Ben lancerait à Han sur la passerelle (tiens, une passerelle !) de l’affrontement décisif. Mais, là encore, les ressemblances permettent de mieux pointer les décalages, donc l’inédit.

Entre temps, quelques échanges clés permettent de mieux approcher l’âme tourmentée et l’identité troublée de celui qui ressemble trop à, vous savez : ta ta ta ta tata ta tata… Nous découvrons sa fascination pour son grand-père, jusqu’au mimétisme vestimentaire. La psychanalyse pourrait y lire un rajeunissement de sa thèse favorite : le meurtre du père n’a pas tant pour but l’avènement de l’identité du fils que son identification au grand-père, c’est-à-dire à la figure fascinante, sans la menace (nullement fantôme) de la rivalité. À moins qu’il ne s’agisse d’une relecture transgénérationnelle du complexe d’Œdipe remontant au-delà de Laïos, roi de Thèbes, à son père Labdacos : à père loser, fils winner, à condition que le grand père le soit aussi.

En tout cas, nous est exposé le drame shakespearien de ce nouvel Hamlet : l’attirance vers le côté lumineux qui est son origine, mais identifiée à un père « faible et », versus la séduction exercée par le côté sombre, porteur de puissance et de gloire. Cette désunité profonde se traduit dans des colères destructrices proportionnelles à cette guerre intestine. Par la radicalité de ce drame intérieur, le côté trop mécaniste, fataliste, voire manichéen de ce biface, s’intériorise heureusement en un conflit éthique, libre et déchirant. D’un côté, Kylo Ren ne peut passer du côté ténébreux de la Force qu’en éliminant son père, de l’autre, ce qui le retient encore du côté lumineux et l’écartèle si douloureusement porte un nom : la conscience morale, dont John Henry Newman notait qu’elle est inamissible. La voix du Leader suprême qui, sur Starkiller, lui apprend qu’il doit tuer Ben (donc Solo) pour devenir Ren, n’est que celle du tentateur. La dualité du Ben (« fils », en hébreu et en arabe) et du Ren n’est donc pas un dualisme. Nous passons aussi et ainsi d’une visée orientaliste (la Force et ses deux côtés n’est pas sans évoquer le qi et le dipôle yin-yang), à une visée biblique.

Nous arrivons à ce qui est peut-être le sommet du film : la confrontation du père et du fils. Tout magnifie et dramatise cette scène. En dardant ses ultimes rayons dans les ténèbres omniprésentes, le soleil agonisant se transforme en un spot irréel qui isole et valorise cette scène – tout en l’éclairant non pas d’en haut mais en oblique, comme pour mieux en manifester l’ambivalence. La rencontre sommitale se déroule au sein de la base centrale du dispositif infernal qu’est Starkiller, l’arme la plus inimaginable que l’homme ait conçue – une planète transformée en arme de destruction massive, se nourrissant d’un soleil pour pouvoir annihiler des systèmes solaires entiers et même éloignés – ; jamais comme dans cet épisode, le titre de la saga ne fut aussi mérité. Intimement tressé au lieu, ce temps (chronos) est le momente décisif (kairos) : l’affrontement du père infidèle et du fils rebelle est contemporain du tout proche engloutissement d’un système solaire, annonciateur de l’atroce annihilation par le feu de toutes les républiques libres qui résistent encore au Premier Ordre. Nous sommes au centre du cosmos et de l’histoire.

Enfin, pour la première fois, tous les personnages sont non seulement rassemblés, mais réunis, qu’ils soient acteurs, témoins ou spectateurs, qu’ils soient proches (plus hauts, comme Finn et Rey, ou plus bas comme Chewbacca) ou lointains (par la Force, Leia ressent aussitôt la terrible tragédie), complices des ténèbres ou résistants, libres ou conditionnés (les Stormtroopers sans nom, ni voix, ni visage), qu’ils subissent, impuissants, l’événement, ou qu’ils le commandent, secrètement, mais puissamment (Snoke attendait ce choix de Kylo Ren pour achever son initiation).

L’échange est intense autant que dense, physique autant que spirituel. Tout, au début, oppose les deux protagonistes : un père qui cherche son fils et un fils qui renie son père ; un père qui, par honte, fuit sa paternité (et la conjugalité qui l’a engendré) et un fils qui, par haine, fuit intérieurement cette filiation. Mais, paradoxalement, cette souffrance qui les ronge est celle qui va les rapprocher ; étant symboliquement proches, ils vont physiquement se rapprocher. Or, contre toute attente, leur avancée l’un vers l’autre se transforme non pas dans le combat attendu, mais en un échange et une communion. Han prend l’initiative de la paix, en ôtant enfin son masque intérieur (de contrebandier séducteur et irresponsable, qui a si longtemps fui ses responsabilités) – pour la deuxième fois, la première se déroulant au moment de sa séparation pleine d’émotion d’avec Leia, dont il ignorait qu’elle était définitive. Alors, pour la deuxième fois aussi, Ben dépose son masque extérieur. Les deux protagonistes laissent paraître leur visage vulnérable, aux yeux brouillés de larmes. Désarmé, Han Solo naît enfin à sa mission, aider son fils. Se refusant à dégainer son arme, l’enfant prodigue entrevoit la seule issue à son dilemme : s’abandonner en confiance à cette aide (« Je t’aiderai ») aimante et réparatrice, pour rejoindre la « maison de guérison » (cf. Le Seigneur des anneaux, L. V, chap. 7) autant que guérir Leia et Han de leur séparation. Ben ne joue pas lorsqu’il affirme être « coupé en deux » entre les côtés lumineux et obscur de la Force, et ne pouvoir trouver en lui la paix et les ressources pour se sauver : son besoin d’aide est attesté par le don de son sabre laser. Une nouvelle fois, toute la scène se focalise dans un passage, dans une transmission, autrement dit dans un don qui, à travers lui, symboliquement, noue un donateur et un receveur. Mais le donateur a-t-il réellement aban-donné le don ?

Mais un événement extérieur va faire basculer ce système chaotique au sens physique du terme, c’est-à-dire ce « système (si) sensible aux conditions initiales ». Le contexte rattrape et contamine le texte du dedans : le soleil enfin vampirisé par Starkiller s’éteint, plongeant la scène dans une obscurité encore plus grande. Si le côté obscur de la Force l’a remporté au-dehors, pourquoi ne remporterait-il pas aussi la victoire au-dedans ? Aussi Ben tue-t-il son père en lui lançant avec une absolue sincérité : « Merci ! » En assassinant Han Solo, Kylo Ren assassine librement la part encore lumineuse de lui-même, pour advenir au seul côté obscur. Du moins le croit-il… En transperçant le cœur de son père, Ben a transfixié le sien propre. Surtout, il a fait jaillir une source d’espérance plus profondément enfouie que la plus impardonnable des fautes (parricide). D’où vient la lumière rougeoyante qui brille encore après l’extinction du soleil ? Plus encore, comment oublier que le dernier geste de son père transpercé par sa haine encore plus que par le sabre laser est non pas la vengeance, mais la douce caresse qui atteste le pardon ? La passion du père suscite sa compassion pour son fils. Loin d’avoir unifié son âme, Ben-Ren est donc voué à refouler encore plus profondément cette part de sa mémoire. Enfin, comment ignorer le double symbole d’espérance que sont la plongée de Han dans le cœur lumineux de la planète et la transformation inattendue de l’effondrement de Starkiller, dans le soleil qu’il s’est assimilé, redonnant chaleur et lumière au système solaire ? C’est à l’heure où tout est perdu que naît la vraie espérance, celle de la rédemption.

 

Le chemin de Kylo Ren croise, aux deux sens du terme, celui de Rey.

En un fondu-enchaîné dont le sens ne peut se lire que rétrospectivement, son visage nous apparaît la première fois en se substituant à celui de Finn (John Boyega). En quelques scènes dont certaines sont pleines de poésie (la descente de la dune en luge, sur un air dont John Williams a le secret, n’est pas sans évoquer la scène que J. J. Abrams, à l’instar de millions de spectateurs – dont votre serviteur ! –, préfère de toute la saga : dans Un nouvel espoir, Luke, intense, médite sur son destin en contemplant les deux soleils de Tatooine), Rey est dessinée avec légèreté et profondeur : adroite, audacieuse, décidée (elle se lève d’un bond et se précipite sans hésitation lorsqu’elle entend les cris de détresse de BB-8), attentive (au double sens : vigilante et attentionnée) à l’autre (c’est par justice qu’elle délivre le droïde et c’est par miséricorde qu’elle le garde, voire qu’elle le défend contre l’avidité du marchand sans scrupule).

En fait, ces qualificatifs ne la décrivent pas adéquatement, non pas tant parce que Rey serait complexe (cette richesse est le lot commun de l’humanité), mais parce que ses caractéristiques sont contrastées, que cette jeune femme est travaillée par le paradoxe – à l’image de son environnement, à la fois hostile et poétique – : pilotant avec détermination son scooter des sables, tout en jouant comme un enfant d’un container transformé en bobsleigh ; résolue, voire combative, mais aussi vulnérable ; persévérante (elle compte les jours d’absence de ses parents, mystérieusement enlevés) et impatiente (elle agressera Fynn, avant de le laisser s’expliquer sur le port du blouson) ; très individualisée et pourtant anonyme (nous mettons du temps à apprendre son nom) ; personne et néanmoins fille de personne (étrangeté de ce nom, Rey, qui pourrait aussi être un prénom, donc sans origine décelable) ; parfaitement adaptée à son environnement et regardant cependant avec nostalgie vers le ciel ; n’ayant manifestement jamais quitté sa planète (quel est son étonnement lorsqu’elle découvre la verte planète Takodana), mais pilote de vaisseaux interstellaires (elle se mettra sans hésitation, mais non sans incertitude, aux commandes du Faucon Millenium) ; solitaire, voire sauvage (« Ne me touchez pas ! », dira-t-elle plus tard, lors de l’attaque de Jakku par le Premier Ordre), et pourtant sensible à (touchée par) la souffrance de l’autre.

Certes, la « mystérieuse naissance d’amour » (Roméo et Juliette, Acte I, scène 5) n’est réductible ni à une raison, ni à un faisceau de raisons, ni même (heureusement !) à la raison. Toutefois, l’une va jouer un rôle décisif dans le sentiment qu’éprouve Rey pour Finn. Certes, elle est touchée d’apprendre qu’il appartient à la Résistance, d’entendre dire que Luke existe et d’ainsi, on le devine, donner forme à ses rêves. Mais le moment décisif advient lorsque Finn, abasourdi par le tir et ouvrant les yeux sur Rey qui, sincèrement inquiète, se penche vers lui, réagit par une question : « Toi, comment vas-tu ? » À son tour étonnée, voire sidérée, Rey le dévisage de manière nouvelle. Pour la première fois, une personne lui manifeste une attention aussi sincère que désintéressée, de surcroît au sortir d’un évanouissement et au plus fort d’une bataille. Ce que, plus tard, le Stormtrooper retourné avouera à Rey (« Pour la première fois, quelqu’un m’a regardé pour moi-même »), vaut aussi et d’abord de la jeune femme, elle aussi retournée. Alors, la complicité ludique (décidément, un enfant se cache dans cette adulte trop vite mûrie) qui les rapproche après leur victoire sur le Faucon ne fera qu’amplifier un amour déjà là : n’est-ce pas la pudeur qui empêche Rey de reconnaître que ce n’est pas le hasard, mais son adresse, qui détruit le rahtar ?

Arrive la scène décisive, celle où Rey reçoit sa mission, donc son identité. En descendant dans les caves du château de Maz Kanata (Lupita Nyong’o) sur Takodana, lui sont révélées des bribes de son passé (elle entend les voix de Maître Yoda et d’Obi-Wan Kénobi) et de son avenir (elle voit des images terrifiantes), confuses pour les secondes (l’affrontement final, dans la forêt enneigée, avec Kylo Ren et le meurtre de son père, mais celées, de sorte que seule la suite de l’histoire en dévoilera le sens), mais aussi pour les premières (J.J. Abrams a heureusement laissé à ses successeurs le soin de nous en raconter l’histoire). Surtout, irrésistiblement attirée par le coffret, elle découvre un double sabre-laser, celui d’Anakin Skywalker, et celui de son fils Luke, perdu sur Bespin dans L’Empire contre-attaque, caché là depuis des années par Maz Kanata et dont le toucher la met en con-tact avec cette vocation. Voilà pourquoi son attitude n’est pas celle de la curiosité, mais la réponse à un appel (donc, une vocation, dont la racine latine vocare se traduit « appeler »). Loin d’être une chose (en l’occurrence une arme), le sabre est le symbole (au sens fort) d’une personne, plus de son histoire, davantage encore, de toute l’histoire de la saga, puisque celle-ci tourne tout entière autour d’Anakin (sur les trois étapes de son cheminement : cf. l’article « Star Wars, une histoire hors du commun »).

Mais si le lieu explique que Rey soit appelée, il n’explique pas que ce soit le moment, il n’éclaire pas non plus la raison pour laquelle la jeune fille se sent appelée ou, mieux, répond à cet appel. Un autre facteur doit être pris en compte, de la plus haute importance. Désormais, Rey ne peut plus douter : sans doute pour la première fois de sa brève vie, elle soit amoureuse – Han Solo, avec toute l’autorité du père de substitution que lui révèlera Kylo Ren et non sans la lucidité du jaloux, le lui a fait entendre –. Dans le même temps, elle perçoit plus distinctement que sa mission provisoire, avant de retourner sur sa planète attendre avec persévérance (si ce n’est avec patience) le retour de ses parents, est de découvrir l’emplacement de la base de la Résistance à laquelle remettre la carte. Amour et devoir convergent donc, l’un potentialisant l’autre. C’est alors que, déchiffré (et révélé à lui-même) par la lucide et libre Maz Kanata, Finn décide de quitter le groupe pour suivre sa propre voie. Les raisons qu’il avance, l’humble aveu de la vérité sur sa duplicité initiale, loin de repousser la très authentique Rey, ne peuvent que l’attirer encore davantage. Il demeure que, en l’abandonnant, Finn ne peut pas ne pas réveiller la blessure la plus profonde de Rey : l’abandon de ses parents. Cette souffrance, contre laquelle elle se blinde par son indépendance indomptable, ouvre en elle une béance.

Si le drame de Ren-Ben est shakespearien, celui de Rey est cornélien. Le premier est plus tragique, plus grandiose (au moins en apparence) ; mais, convoquant la problématique familiale, il est plus fataliste. Le second est aujourd’hui moins prisé, car il est moins spectaculaire ; mais il est plus éthique, donc plus libre. Ce n’est pas un hasard s’il se présente sous la forme d’un conflit de loyautés, dirait le psychiatre américain d’origine hongroise Iván Böszörményi-Nagy. D’autant qu’ici, il s’agit du dilemme par excellence, celui de l’amour et du devoir, plus encore, de l’amour par excellence qu’est l’amour potentiellement conjugal (l’amour de sa vie) et du devoir par excellence, rien moins que le salut de l’humanité.

 

Demeurent une question, une frustration et une déception.

J’ai d’abord une question ou un doute. Tout le monde a salué la performance d’actrice de Rey. Toutefois son personnage n’est-il pas trop masculin ? Et la question s’amplifie en objection : les chevaliers Jedi ne sont-ils pas des moines-soldats célibataires que le lien amoureux ne doit pas troubler ? On ne compte plus le nombre de déplacements transgressifs : Rey, nouveau Luke ; Maz Kanata, nouveau Yoda ; le Capitaine Phasma (Gwendoline Christie), dont la personnalité est trop imposante pour ne pas jouer un rôle proportionnel à sa taille dans les prochains épisodes – d’autant qu’elle tranche sur le Général Hux, nouveau Hitler, intentionnellement présenté comme Führer. Bref, J.J. Abrams cède-t-il au féminisme ambiant ?

Il est possible d’excuser Rey : si elle a rencontré la figure du père, elle n’a pas encore croisé l’autre tuteur de résilience que serait une figure maternelle. La trouvera-t-elle auprès de Leia Organa-Solo (Carrie Fisher) qui a bien l’âge d’être sa mère et surtout est l’épouse de celui qui, si brève fut leur rencontre, fut investi comme un père ?

Assurément aussi, le fort animus de Rey est largement compensé par une anima encore plus lumineuse – notamment à travers une rare richesse d’expressions que l’on doit sans doute à une rare maîtrise de la direction d’acteur, mais plus encore, à la capacité vertigineuse qu’a l’actrice de visibiliser avec puissance et nuance les sentiments si profus du cœur humain. Un seul exemple, mais bouleversant : sur la dernière image, lors de la rencontre avec Luke, son visage combine avec une intensité difficilement égalable, la joie (fruit de l’aboutissement de sa quête), le respect (face à un héros de légende), la crainte (quant à l’indétermination de son avenir, une fois sa mission accomplie), la fierté (d’avoir été mystérieusement choisie pour cette mission), l’espoir (lié au sort de l’univers, mais aussi à son lien encore plus mystérieux avec le dernier Jedi), et peut-être encore d’autres émotions que je n’ai point perçues…

En fait, la question n’est pas pour moi de savoir si J.J. Abrams a introduit des personnages féminins forts – ce qui est une chance –, mais s’il a aussi accordé toute leur place aux rôles masculins. Assurément avec Solo, époux, père, combattant hors pair – mais nous savons ce qu’il est devenu. Chewbacca est hors-jeu, tout simplement parce qu’il n’a ni visage déchiffrable ni langage compréhensible – mais peut-être faudrait-il s’attarder sur les nuances de ses regards. Poe Dameron, à qui le scénario semble accorder une fonction de premier plan en le plaçant dans la scène initiale et en l’instituant meilleur pilote de X-wing de la Résistance, disparaît inexplicablement pour ne jouer qu’un rôle somme toute secondaire et sans épaisseur – mais attendons la fin…  Finn, dont la voix mâle (surtout, évitez le doublage français  de Diouc Koma) compense heureusement un physique dont les formes plus arrondies empruntent là encore à la symbolique féminine. Demeure Luke, dont la mission est décisive ; mais un maître a pour vocation de s’effacer afin que paraisse son disciple devenu maître – les épisodes antérieurs attestant tous cette loi du grain de blé qui meurt pour porter du fruit (cf. Évangile selon saint Jean, chap. 12, verset 24). Face à cette maigre moisson, on ne peut que conclure : Abrams a été attiré par le côté féminin (qui n’est pas obscur !) de la Force (celle du politiquement correct, encore plus puissant outre-Atlantique).

Ma frustration sera sans doute plus personnelle qu’universelle : l’option prise par Abrams de minimiser le recours aux effets spéciaux se paye non pas d’une diminution des planètes visitées (il y en a au moins six, à condition que l’on compte pour une les planètes du système Hosnian, où s’est réfugiée la Nouvelle République), ni des décors naturels (désert, océan, forêt, montagnes enneigées), mais d’une disparition des mégapoles (ah Coruscant, la ville-planète, centre de la galaxie, Joyau des mondes du Noyau !) et des décors spectaculaires. Je peine à renoncer au grand principe énoncé et si bien mis en œuvre par Tolkien : l’imagination est subcréation (j’ajoute : de mondes).

Ma déception majeure est toutefois ailleurs : si bien construit soit le scénario (au moins quant à la mise en problème et la résolution finale, ainsi qu’on l’a vu), si bien menée soit l’intrigue (le rythme est haletant, les alternances action-détente, action-émotion, événement-poésie, nostalgie-inédit, sont heureusement équilibrées), manquent toutefois une unité et surtout une tension. L’unité : alors que la quête de Luke est l’objectif premier, on le perd longuement de vue. La tension, surtout : l’enjeu n’est pas assez montré ; la difficulté, voire son inaccessibilité, non plus (très vite, l’on nous dit comment toucher au cœur la super-Etoile de la mort qu’est Starkiller). La conséquence, inévitable, est la suivante : dans un scénario bien construit (Le pont des espions du grand Spielberg nous en offre un exemple actuel), unité et tension se traduisent par une attente dont la résolution est source d’intense réjouissance ; dans un scénario qui n’a pas respecté ces règles, prime la juxtaposition peut-être surprenante, mais pas espérée, des scènes souvent spectaculaires, dont la fin engendre plus la frustration que la satisfaction – une frustration proportionnelle à l’addiction créée par la succession effrénée de nouveautés insuffisamment unifiées. Bref, comme trop souvent aujourd’hui, Abrams a plus souvent choisi le stress contre la tresse…

 

Relativisons ces dernières notations. Une fois n’est pas coutume, je suis retourné voir le film le lendemain, pour ne pas en rester à ces impressions négatives (qui l’avaient d’abord emporté). Une fois n’est pas coutume non plus, le revisionnage (toujours accompagné de partage ! Merci à l’ami fidèle qui a accepté de retourner et d’échanger à nouveau) a laissé place à une joie et un acquiescement plus grands. Si, nécessairement, la surprise manquait au rendez-vous, j’ai davantage apprécié la finesse des transitions, la richesse des personnages, la profondeur des scènes ci-dessus analysées.

Dans cette galaxie lointaine, très lointaine, où tout se compte en parsecs, comme il est heureux que la proximité, symbolisée par le toucher, joue un rôle si décisif : les deux passages de témoin ouvrant l’épisode et préparant au prochain, la caresse paternelle sur le visage du prodigue (encore) révolté, l’embrassade enamourée de Han et Léia, l’impossible prise en main de la farouche Rey par le protecteur Finn (« Ne me touchez pas »), jusqu’au chaste baiser ou effleurement du front inconscient (« Je reviendrai »). Ce toucher touche et promet. Encore 18 mois à attendre la concrétisation de la promesse…

Pascal Ide

Dans une galaxie lointaine, très lointaine, un nouvel épisode de la saga « Star Wars », 30 ans après les événements du « Retour du Jedi ».

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