Réparer les vivants
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Thème (s):
Don, Guérison
Date de sortie:
2 novembre 2016
Durée:
1 heures 43 minutes
Directeur:
Katell Quillévéré
Acteurs:
Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Anne Dorval...

Réparer les vivants

Drame français réalisé par Katell Quillévéré, 2016, inspiré du roman éponyme de Maylis de Keranga. Tahar Rahim, Emmanuelle Seigner, Alice Taglioni.

Thèmes

Greffe du cœur, mort cérébrale, générosité, don

Si l’on accepte de passer sur les multiples concessions complaisantes à l’air du temps : l’anti-modèle des familles décomposées (tous les couples sont en morceaux, y compris, ainsi que cela nous est suggéré, celui du Dr Pierre Révol) ; le primat accordé à la différence de générations (le lien vertical entre parents et enfants) sur la différence des sexes (le lien horizontal constitutif du couple) ; la banalisation favorisant la généralisation de l’homosexualité (tant masculine, évoquée, que féminine, montrée) ; la mise en scène de l’addiction au tabac dans toute la famille de la receveuse (signe d’une irresponsabilité qui n’incite guère à investir le personnage : dépendante, pourquoi arrêtera-t-elle après l’opération, courant le risque d’annuler le don généreux dont elle vient d’être la bénéficiaire ?) ; l’invitation appuyée à la tolérance, c’est-à-dire l’accueil inconditionnel de l’autre et de l’étranger, à travers le symbole, ET de Steven Spielberg, transformé en icône par des extraits d’une lassante durée ; ajoutons, ce qui finit par moins sauter aux yeux, le modèle laïciste à la française qui se prétend sans alternative, au nom de la démocratie et de la défense des libertés, je veux dire le silence total sur Dieu et sur toute référence transcendante, alors que tous les protagonistes sont confrontés au mystère des mystères, celui qui nous renvoie le plus au drame de notre finitude et à l’attente d’un au-delà : la mort…

Si l’on souscrit au plaidoyer lui aussi pesant et à la limite du didactisme infantilisant en faveur d’un monde médical idéalisé où tout le monde est à l’écoute et au service du patient, où la compassion répond largement à la passion (belle figure de l’infirmier Thomas, qui accompagne au plus près et au-delà de la mort), où un médecin chef accepte la remontrance d’une infirmière, où chacun répond présent…

Si, enfin, l’on consent à ce que la question de l’euthanasie ne soit pas posée, alors qu’elle est omniprésente dans la problématique de la greffe, et que l’on identifie mort cérébrale (et ici, mort probable de tout le cerveau) soit identifiée à la mort de la personne [1].

Alors, ayant écarté ces réserves, voire ces objections, reste un film qui, pour se rapprocher du documentaire, n’en demeure pas moins un récit parfois maladroit et long, mais attachant, filmé de manière originale, joué avec authenticité, où l’image sait heureusement se substituer à la parole et à l’explication, où l’horreur de l’accident est évoquée avec discrétion et les sentiments extrêmes avec pudeur, où l’amour est suggéré par la légèreté d’un saut dans la nuit, et le désir naissant, ainsi que la conquête de la belle, sont symbolisés dans une montée ardue qui ne manque pas de souffle.

Il est rare qu’un film qui ne soit pas une pièce de théâtre respecte la loi des trois unités. L’unité du temps, car ce combat contre la mort est un combat contre la montre. La presque totalité du récit se déroule sur un jour. L’unité d’espace : non point parce que tout se déroule en un endroit, mais parce que, grâce aux prodiges de la technique et plus encore du dévouement, les lieux sont tellement interconnectés et si vite rejoints, qu’ils ne semblent plus faire qu’un. Enfin et surtout, l’unité d’action, parce qu’avec une grande rigueur de scénario, la narration a su éviter les chemins de traverse, pour se concentrer sur l’unique histoire : l’échange du cœur moribond d’une vivante par le cœur sain d’un mort. Et réussit à transformer une banale histoire de greffe en une poignante aventure (même lorsque les équipes mettent toutes leurs compétences en jeu, la réussite n’est jamais gagnée), culminant en un  authentique suspense lors de la deuxième opération (l’insertion du greffon dans l’organisme du receveur placé provisoirement sous circulation extracorporelle) : correctement inséré, le cœur va-t-il repartir ? Précisément, le muscle cardiaque qui, s’étant dilaté grâce au sang qu’il a reçu (diastole), va-t-il se contracter pour le redonner (systole) ?…

Surtout, cette histoire nous renvoie, comme tant de films actuels (dont l’excellent Tu ne tueras point) à la seule aventure héroïque qui vaille, en tout cas à la plus belle, qui se trouve aussi être la plus démocratisable, sinon la plus démocratique : celle du don. D’abord, ce film est une histoire sans héros, parce qu’il est une histoire aux cent héros. Nous ne sommes pas habitués à une narration sans bons ni méchants (l’histoire n’effleure même pas la question de la responsabilité de l’accident), ni à un récit où les protagonistes continuent d’apparaître même après la moitié de son déroulement, où chacun occupe une place équivalente, etc.

Ensuite et surtout, le film se structure en biface, en écho, en parallèle. Le plus inclusif et le plus décisif est celui des deux interventions chirurgicales. Elles commencent exactement de la même manière et finissent à l’exact opposé : du côté du donneur, la mort, l’extinction de toute lumière, une machine réduite à un écran sombre et vide ; du côté du receveur, la vie, la lumière aurorale dans le regard à son éveil, le visage ensoleillé par le sourire d’une renaissance gonflée de promesse.

Cette inclusion englobe toutes les autres. Même quand s’introduit, improbable, un troisième « héros » ordinaire qui émerge lentement de la foule anonyme. Après la longue description des vies brisées de Simon et Claire, le spectateur oscille, se demandant si cet homme va se ranger du côté des bénéficiaires potentiels, ou des trop rares donneurs. Jusqu’à ce qu’il découvre qu’il s’agit du médiateur indispensable entre les deux pôles, celui qui met en connexion le bienfaiteur et le bénéficiaire. Toute l’histoire se condense et se concentre alors soudain dans le tableau où alternent les deux colonnes des donneurs et des receveurs…

Par et dans ce tableau qui, malgré sa technicité, a la profondeur d’une icône, Réparer les vivants accède à la plénitude de son sens : les vivants sont réparés non pas à partir des morts, mais à partir du don des morts. L’histoire sobre et belle atteste ainsi la grande loi du passage (cf. Jn 12,24) : de la mort peut jaillir la vie. Et cette pâque est celle même de l’amour qui bat de la pulsation de la réception et de la donation. Comme le cœur…

[1] Rappelons que le discernement éthique prend en compte deux critères principaux. Le premier relatif à la nature du greffon : l’on ne peut donner les deux organes qui sous-tendent notre individualité (le cerveau) et notre espèce (les gonades). Le second est relatif au donneur : est-il réellement décédé et a-t-il consenti à donner ses organes ? Je me permets de renvoyer aux deux articles présents sur le site, relatifs à la question, pour moi encore problématique, des critères de mort clinique : la mort de tout l’organisme ne peut purement et simplement s’identifier à la mort du seul cerveau – ce qui ne va pas sans conséquence sur le prélèvement d’organes.

Pascal Ide

Alors qu’il fait encore nuit, le jeune Simon Limbres (Gabin Verdet) quitte son amie et vient rejoindre ses deux amis Chris et Johan, pour une session de surf très matinale, près du Havre. Sur le chemin du retour, c’est l’accident, extrêmement brutal. Au scanner, le médecin chef du service de réanimation, Pierre Révol (Bouli Lanners), découvre que Simon est en mort cérébrale. Il prévient sa mère, Marianne (Emmanuelle Seigner), puis son père, dont elle est séparée, Vincent (Kool Shen), que les lésions sont irréversibles. Se pose alors très vite la question du don d’organes. Un infirmier spécialisé dans ce domaine, Thomas Remige (Tahar Rahim), évoque le sujet. Malgré le ton respectueux, Vincent est révolté. Quelques heures plus tard, les parents reviennent vers lui et donnent leur accord pour le coeur, les poumons, les reins et le foie. Désormais, les données médicales, ce que l’on appelle le « dossier cristal », de Simon entre dans un logiciel chargé de trouver un receveur compatible pour chacun des organes. Claire Méjan (Anne Dorval) est atteinte de myocardite et de nécrose du cœur. Du fait d’une évolution brutale, le médecin spécialiste qui la suit, Jeanne (Monia Chokri), la place sur la liste des demandeurs urgents. Le cœur du donneur est en excellent état, celui du receveur dans le pire état imaginable, la compatibilité entre eux maximale, les équipes sont toutes prêtes, autant pour prélever le cœur que pour le transporter et enfin le greffer. Avec ces conditions optimales, la greffe réussira ?

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