Le cercle des poètes disparus
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Thème (s):
Amour
Date de sortie:
17 janvier 1990
Durée:
2 heures 48 minutes
Directeur:
Peter Weir
Acteurs:
Robin Williams, Ethan Hawke, Robert Sean Leonard...

Le cercle des poètes disparus

Le cercle des poètes disparus, drame américain de Peter Weir, 1989. Avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke.

Thèmes

Sainte Trinité, don, amour

Commentaire de la scène

Nous nous contenterons d’analyser la dernière scène du film (elle se déroule de 1 h. 55 mn. 13 sec. à la fin), non seulement parce qu’elle en est le climax, mais parce qu’elle propose comme une représentation du centre le plus secret et le plus lumineux de la foi chrétienne : le Dieu Trinité.

Le mystère de la Sainte Triade est le mystère de l’Amour absolu de Dieu, Père et Fils et Esprit (cf. Mt 28,19) : le Père se donne totalement, le Fils le reçoit tout aussi totalement et lui fait retour, l’Esprit-Saint est comme leur baiser d’amour. Ainsi le Dieu unitrine est tout l’amour donné, reçu-retourné et échangé.

Or, qu’est-ce que le réalisateur nous donne à contempler dans ces cinq minutes ?

  1. John Keating est celui qui n’a cessé de donner et de se donner. Il a payé de sa personne en inventant des cours toujours nouveaux. Il a accepté de renoncer à voir celle qu’il aime à Londres, pour venir enseigner aux Etats-Unis et ainsi se donner aux étudiants. Précisons que s’il aime son métier, il aime avant tout les étudiants. Lorsqu’il apprend le suicide de Neil, il est effondré : il s’asseoit à sa place, comme s’il se substituait à lui et il se met à pleurer à chaudes larmes. Enfin, il a mis sa réputation en jeu et refuse de se défendre de la terrible injustice dont il est victime, par exemple en intentant un procès aux parents de Neil. En étant renvoyé du prestigieux collège et en étant rejeté par ses collègues, il vit une mort symbolique. C’est ce que signifie implicitement le vers : « Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! ». Il est entendu pour la première fois dans un contexte riche de sens qui en amplifie la porté. Dans son premier cours, Keating, sifflant le thème principal de l’ouverture 1812 de Tchaïkovsky, invite la classe à le suivre dans le hall, et explique que ces mots viennent d’un poème de Walt Whitman, son auteur fétiche, sur Abraham Lincoln, s’étonnant que personne ne le connaisse : « Vous avez le choix de m’appeler M. Keating ou, si vous êtes légèrement plus audacieux [if you’re slightly more daring], ‘Oh, Capitaine, mon Capitaine’ ». Or, ce défenseur de la liberté que fut le président Lincoln, fut assassiné le 14 avril 1865. Whitman écrit notamment : « Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre voyage effroyable est terminé […] / ô cœur ! cœur ! cœur ! / Ô les gouttes rouges qui saignent /Sur le pont où gît mon Capitaine, / Étendu, froid et sans vie ». Sans le savoir, Keating annonce prophètiquement la mort de l’innocent. Par ailleurs, le thème du compositeur russe est celui de l’hymne Dieu sauve le Tsar, qui fut banni en Russie à l’époque du communisme ; d’ailleurs, le film se déroule en 1959, en pleine guerre froide entre les Etats-Unis et l’URSS. À nouveau est implicitement indiqué que Keating cherche non seulement à promouvoir la liberté, mais à se battre pour elle, au péril de la sienne.

Ce don de soi est comme ramassé dans la dernière scène : le lieu symbolique de la classe où toute sa générosité et tout son talent se sont déployés, l’humble demande de permission faite à Nolan de venir chercher ses affaires, le douloureux passage auprès de la place vide de Neil, le regard plein de compassion pour Todd Anderson, le léger arrêt au retour à sa hauteur qui en dit plus long que toute parole, la reprise en écho du vers de Whitman et l’accueil déchirant de cette reconnaissance totalement inattendue.

  1. De cet enseignant qui a tant donné de sa personne, beaucoup de ses enseignés ont reçu et beaucoup reçu. Si, sans doute, la matière fut plus mince, le contenu moins dense que dans d’autres cours, ce qui fut transmis, en revanche, est entré en profondeur. Ce qui fut peut-être perdu en extension a gagné en intension. En effet, la pédagogie du professeur Keating passe de manière privilégiée non par le mental, mais par l’expérience. Or, au lieu d’insister sur l’objectif, elle a valorisé le subjectif, introduisant ses élèves à un nouveau regard sur le monde et sur eux-mêmes. Mais, davantage encore, ils furent façonnés par sa manière d’être, son exemple – par exemple, son refus d’introduire une distance hautaine entre les étudiants et lui-même est une forme de retrait qui leur donne toute leur place – et sa cohérence – ce qu’il dit, il le fait, jusqu’au bout. Cette réception vaut en particulier pour le jeune Todd qui a connu une véritable métamorphose : ce qu’il a reçu ne l’a pas seulement informé (au sens d’instruit), mais trans-formé. Et cette transformation qui, certes, n’est pas une conformation à l’institution, n’est pas non plus une conformation à Keating : elle sera, pour lui, un dépassement de ses peurs, de son interdit d’être lui-même et l’entrée dans une assertivité créative.

Or, la scène finale atteste singulièrement cette réception qui a fécondé les cœurs des étudiants au plus intime. En effet, l’appel se manifeste par la réponse. Or, l’acte de retour est ici total. D’abord, le jeune Todd retourne à la source tout ce qu’il a appris de son professeur : le nom (« Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! ») qui dit la proximité respectueuse sans nier la distance et le geste (monter sur la table) qui résume la nouveauté constante de la perspective sans nier le donné. En outre, cette appellation dont nous avons commenté le contenu, est aussi la toute première parole prononcée par Keating à la classe. Par cette répétition, Todd fait donc inclusion, signifiant qu’il embrasse la totalité de ce qu’il a recueilli pour la retourner vers son donateur. En reprenant ce langage verbal et ce langage non-verbal, il atteste la continuité, c’est-à-dire l’entrée en son cœur transformé ; en les joignant dans un seul geste, il témoigne de son inventivité, c’est-à-dire le passage par son cœur transformant. Ensuite, son geste est contagieux : il suscite le même élan éperdu de gratitude chez les autres élèves, y compris chez l’un des plus rétifs. Enfin, ces neuf étudiants dressés sur leur table comme une armée pacifique sont prêts à tout perdre. Alors que les menaces d’être renvoyés pleuvent sur eux, ils demeurent impavides ; or, ce renvoi d’un si prestigieux collège est une mise à mort symbolique, symétrique à celle de Keating. D’ailleurs, avec un grand courage et une belle liberté, Todd a commencé en dénonçant la contrainte et, à travers elle, le processus victimaire qui conduit à immoler Keating en bouc émissaire pour éviter que la violence retombe sur la totalité du collège : « Mr Keating, ils nous ont tous obligé à signer [They made everybody sign it]. Croyez-moi, c’est vrai ».

  1. Loin d’être unilatéral, ce don jailli du cœur de John Keating pour rejoindre le cœur de ses élèves, Todd en particulier, a institué un échange fécond et initié une communion prometteuse. Tout le film montre combien le professeur a travaillé non seulement à se donner et à ce que l’étudiant reçoive et fasse retour, mais à instituer un lien et un lien fort autant que durable. Comme un esprit. Or, le propre d’un esprit est de survivre aux personnes qui l’ont fait naître, non pas sans elles, mais en étant transmis à autres qu’elles. Tel n’est-il pas le sens de ce Cercle des poètes disparus, qui poursuit le passé dans le présent, non sans renouvellement ? C’est ainsi que s’instaure progressivement une communion sans fusion, une complicité sans flagornerie, une réciprocité sans symétrie (Keating demeure l’enseignant, même s’il se laisse enseigner).

Or, une dernière fois, la scène ultime donne à voir, plus encore, à palper, l’intensité du lien entre Keating et les différents élèves : dans l’émotion qui submerge les acteurs, et se communique jusqu’aux spectateurs ; dans le regard imbrisable ; dans le temps qui s’immobilise et se densifie ; dans l’espace qui s’incurve et se concentre en cette pièce, lieu de tous les défis et de tous les dépassements. La manière de photographier l’accentue : alors qu’on n’aperçoit le professeur Nolan que par éclats et en passant, la caméra s’attarde longuement sur le professeur Keating, en plan américain, vivant intensément ce moment, ressentant chaque émotion, gravant cette gratitude pour toujours, la recevant aussi profondément qu’elle est donnée. Ainsi, l’amour n’est pas seulement ce que vivent les êtres en présence, c’est également, plus mystérieusement, mais tout aussi réellement, ce qui vit entre eux, comme une circulation du don et de l’amour. La connexion fluide devient si solide, la relation invisible devient si tangible, qu’elles semblent aspirer à être personne… Comme si l’esprit qui circule devenait être personne…

En contrepoint, le directeur de Welton donne à voir le contraire même de la communion trinitaire.

Tout montre l’opposition entre deux pédagogies : d’un côté, celle du professeur Nolan qui part intentionnellement de « l’excellent essai sur la compréhension de la poésie » ouvrant le manuel du Doctor J. Evans Pritchard et, avec elle, une apologétique de la raison opératoire, contrôlante, quantitative, qui va jusqu’à mesurer la poésie à partir de deux paramètres ; de l’autre, celle du professeur Keating (certes, réactif, au point de faire arracher les pages de l’essai, mais mesuré, puisqu’il ne bannit pas l’ouvrage) qui valorise la raison contemplative, inspirée, qualitative et pour qui la poésie mesure tout sans être mesurée par rien (c’est elle qui règne dans le Cercle).

Mais derrière ces deux pédagogies, reflets de deux visions de l’univers, il y a deux attitudes interpersonnelles : la froideur distanciée de l’appellation (« Mr Anderson ») qui ne fait que redoubler la société très hiérarchique de Welton versus la proximité chaleureuse, mais respectueuse (« Todd ») qu’amplifie la « society of dead poets » ; le mépris de l’avis de l’étudiant, même le plus apprécié, Richard Cameron (« Aucune importance »), versus le souci de la spécificité de chacun ; la comparaison qui suscite la jalousie (« Je ne vous entends pas, Monsieur. Je m’informerai donc [Kindly inform me] auprès de Monsieur Cameron ») versus l’admiration qui promeut l’unicité ; le mépris de l’avis de l’étudiant versus la confiance (« Je vous crois vraiment [I do believe you, Todd] ») ; l’autoritarisme qui bâillonne toute parole autre que la sienne (« Sortez [Leave], Mr Keating ») versus la fécondité de la parole qui fait vivre ; le regard courroucé qui juge Todd Anderson versus le regard compatissant qui l’enveloppe de compréhension (accompagné du ralentissement du pas, arrivé à sa hauteur) ; le jugement qui, lui aussi, exclut (« Encore un excès [outburst] de vous ou de qui que ce soit d’autre, et vous êtes renvoyés [and you’re out of this school] ») versus le respect qui inclut ; le mensonge complice du procès-processus victimaire versus la vérité qui dénonce la manipulation et rétablit la réalité (« Mais ce n’était pas sa faute [But it wasn’t his fault] ! ») ; la pathétique inefficacité des interdits répétés du professeur Nolan versus la transformante efficacité du silence plein d’admiration du professeur Keating ; la contamination de la peur née des ultimatums définitifs multipliés qui décomposent les personnes entre elles et en elles versus l’émulation du courage, qui est celle de la reconnaissance, qui solidarise le cercle devenu demi-cercle tourné vers sa source ; le climat diabolisant (l’anti-esprit) fait de colère rouge, puis de colère blanche  (la rage destructrice avec laquelle Nolan lance, voix basse, les lèvres serrées et rentrées : « Je vous ai dit ‘Sortez, Mr Keating’ »), de menaces et de culpabilisation (tous les élèves restés à leur place baissent la tête de honte) versus le climat unificateur (l’esprit) où se répondent le don gratuit bouleversant et la gratitude bouleversée (c’est d’ailleurs alors que retentit la musique poignante de Maurice Jarre qui a d’ailleurs reçu l’Oscar 1990 de la meilleure musique originale) ; au terme, le silence impuissant de ce professeur sans prénom et sans vulnérabilité versus la douce parole de John qui égalise le plus possible le retour (donc qui maximise la communion) en remerciant, en doublant le remerciement et en appelant les élèves comme on le ferait de vieux amis : « Je vous remercie, les gars [I thank you, guys]. Je vous remercie » ; bref, un don (le cours) sans donateur, imposé dans la peur et défaisant toute créativité versus un don dans et par lequel le donateur se donne par amour, qui est recueilli avec gratitude et suscite un esprit…

Ainsi, non seulement la personnalité dissolvante de Nolan confirme en creux la périchorèse (la circulation ou communication qui nourrit la communion) des personnes en présence, mais elle atteste que le pouvoir diabolisant au sens le plus étymologique est impuissant à rompre la capacité symbolisante, là encore selon la signification originaire de l’adjectif, de l’Esprit.

Bien entendu, cette scène ne propose qu’une image du Mystère des mystères, la Sainte Trinité. Bien entendu, Peter Weir n’a très probablement pas songé au dogme central de la foi chrétienne en écrivant cette superbe scène. Mais un bon cinéaste, comme tout artiste, donne à contempler plus que ce que les seuls mots et concepts expriment ; une intuition créatrice authentique est plus riche que ce que la conscience de son inventeur en voit. Or, dans toute relation humaine achevée se dit quelque chose de la triade de l’amour-don s’achevant dans la communion féconde.

Concluons le commentaire de cette superbe scène (comment s’étonner que le film fut au cinquième rang du box-office mondial des films sortis en 1989 ?) en reprenant la parole murmuré par Keating à Todd, lorsqu’il lui fit découvrir toute la richesse qu’il porte en lui : « N’oublie jamais ». N’oublions jamais que c’est cet amour donné, reçu, retourné et circulant, que nous sommes appelés à vivre dans toutes nos relations.

 Pascal Ide

L’action se déroule en 1959 dans l’académie fictive de Welton, dans le Vermont, aussi austère que prestigieuse. Un jeune homme effacé, Todd A. Anderson (Ethan Hawke), y est envoyé et rencontre notamment Neil Perry (Robert Sean Leonard). Un nouveau professeur (en lettres anglaises), qui est un ancien de la maison, tranche sur les autres : John Keating (Robin Williams), qui aime autant l’enseignement que ses étudiants, leur enseigne à goûter l’instant présent (« Carpe diem »), leur liberté et leur créativité. Pour suivre cette voie inédite, certains élèves décident de ressusciter Le cercle des poètes disparus, créé ou au moins fréquenté par Keating à l’époque où il étudiait à Welton. Perry prend alors conscience qu’il désire être acteur et qu’il a des dons pour cela. Mais il se heurte à la résistance farouche de son père – résistance qui le pousse au désespoir et au suicide. Le directeur de l’école, M. Nolan (Norman Lloyd), fait de Keating le bouc-émissaire et le renvoie sans autre forme de procès. Pour cela, avec la complicité d’un Judas, membre du cercle, Richard Cameron (Dylan Kussman), il obtient des aveux forcés de la part des élèves, à la fois terrorisés à l’idée de quitter Welton en cours d’année, et déchirés de trahir le professeur Keating qui leur a tant apporté. Arrive la dernière scène : provisoirement, Nolan a repris le cours de Keating et celui-ci doit repasser dans la classe où il a laissé ses affaires personnelles. Que va-t-il se passer ? Comment les étudiants vont-ils réagir ?

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