L’accident de piano, comédie noire française écrite et réalisée par Quentin Dupieux, 2025. Avec Adèle Exarchopoulos, Jérôme Commandeur, Sandrine Kiberlain, Karim Leklou.
Thèmes
Influenceur, vide.
Non seulement le dernier film de ce polygraphe est vain (inutile), mais il est incohérent.
- Certes, en grattant, on pourra trouver quelques intérêts latéraux. Par exemple, une lecture symbolique de la personnalité narcissique. En effet, celle-ci se caractérise par une inflation du même (l’ego) et une totale déflation d’autrui. De fait, même les parents de Magali sont englobés dans cette exclusion, ainsi que le révèle la permanente comparaison dévalorisante de leurs revenus respectifs. Or, sa maladie congénitale consiste dans une anesthésie totale jointe à une étonnante capacité à se régénérer. Dès lors, la pathologie physique de l’influenceuse devient la métaphore de sa pathologie psychique.
On peut aussi saluer la lucidité du dialogue avec la journaliste (le seul moment véritablement intéressant du film) qui transforme le face-à-face en effet-miroir : l’utilitarisme réciproque, l’absence tout aussi mutuelle de conscience morale, la double illusion-dénégation-justification (chacune croit être lucide et dénuée d’hypocrisie).
On pourrait également lire dans le film un témoignage rendu à l’extraordinaire plasticité et résilience, voire régénération du corps humain – visage excepté d’ailleurs, la seule « cicatrice » tolérée étant l’usage d’ailleurs inutile des prothèses dentaires.
L’accident de piano se présente de même comme la critique de ces followers a-critiques qui, invraisemblablement, deviennent aussi dépendantes que l’influenceuse de ces mises en scènes toujours plus dangereuses et morbides. Comme le monde de la mode, celui des réseaux est la rencontre auto-entretenue du voyeurisme des uns et de l’exhibitionnisme des autres – à la différence près que la boucle s’inverse régulièrement.
Enfin, cette comédie noire peut être lue comme une illustration de l’absurdité du mal (ut sic). Si l’unique question de la journaliste – qui est aussi celle du spectateur – suscite une telle colère chez l’interviewée, c’est parce qu’elle révèle autant son sans-fond abyssal (pour mémoire, l’ego surdimensionné compensant un je hypotrophique constitue la problématique de la problématique narcissique) que le sans-raison de la violence qu’elle inflige, à elle et son entourage consentant.
- Que l’on ne croit toutefois pas que ces différentes leçons latérales attestent la profondeur de l’œuvre ! Elles témoignent plutôt d’une légèreté jusqu’à la vacuité : d’ailleurs non narratives, elles cherchent plutôt à remplir ce vide…
Surtout, elles ne sauraient justifier un film aussi complaisant – sauf à paradoxalement obliger le spectateur à s’ébrouer de sa léthargie désinterprétative. Ni sauver l’absurdité de la fin (décidément le point faible du cinéaste). Nous l’avons rappelé, les personnalités narcissiques le sont tellement qu’elles sont éthiquement chloroformées ; aussi poussent-elles beaucoup plus au suicide qu’elles ne se suicident elles-mêmes (sauf en cas d’effondrement dépressif qui se démasque brutalement).
Quel discernement posent donc les imprésarios des acteurs qui consentent à tourner ces films ? De qui Quentin Dupieux se moque-t-il : de la société mercatique qui est une fabrique du narcissisme ? Mais d’autres le disent et mieux. Du spectateur ? Mais il s’inclut à son insu, car le rythme de ses films et scénarios ressemble diablement à celui de notre société d’hyper-consommation et -consomption !
Pascal Ide
Magalie Moreau (Adèle Exarchopoulos), une jeune femme avec un bras dans le plâtre et un appareil dentaire, se retire dans un chalet en montagne, accompagnée de son assistant personnel, Patrick Balandras (Jérôme Commandeur). Sur le trajet, un corbeau est tué. Magalie l’enfouit dans la neige, et lui souhaite de se réincarner en quelque chose de meilleur. En rentrant des courses, Magalie est suivie par un homme en scooter, qui s’avère être un fan de la star du web. L’homme s’enfuit, repoussé par Magalie qui lui lance les yaourts qu’elle vient d’acheter.
Plus tard, Magalie reçoit un appel téléphonique de la journaliste Simone Herzog (Sandrine Kiberlain) qui détient une information compromettante sur elle et lui demande une rencontre en échange de son silence. Magalie, qui finit par céder au chantage, pense que la journaliste veut coucher avec elle, alors que celle-ci désire simplement obtenir une interview exclusive, ce qui serait une première. L’interview a lieu dans un gymnase. Magalie révèle qu’elle est insensible à la douleur et qu’elle poste des vidéos chocs d’expériences les plus variées et de plus en plus destructrices sur son corps depuis son adolescence : électrification avec une batterie de voiture, coups de marteau, pic à glace, machine à coudre, coup de batte de baseball à vive allure, etc.
La dernière expérience prévue est la chute contrôlée d’un piano qui est suspendu par une grue. Pour que cela soit plus impressionnant, Magalie demande avec insistance au grutier de monter le piano encore plus haut, alors que la sécurité ne peut plus être garantie. Le piano tombe sans contrôle, et la coiffeuse personnelle de Magalie (Clara Choï) est tuée. L’assistant de Magalie enterre le cadavre sous les yeux du grutier, dont le silence est acheté par Magalie. Mais le grutier finira par révéler l’information à sa sœur, qui n’est autre que la journaliste. Alors que le comportement de Magalie devient de plus en plus insolent et agressif, la journaliste interrompt l’interview et sort du complexe sportif, déçue de n’avoir pu mener à bien l’entretien jusqu’au bout. Craignant qu’elle ne révèle tout à la police, Magalie décide de la rejoindre à l’hôtel où elle loge sous prétexte de se faire pardonner, munie d’une cagoule et d’un instrument tranchant.
Après avoir tué la journaliste et deux témoins, Magalie retourne au chalet et installe un fil pour se pendre. L’homme fanatique, Roméo (Karim Leklou), et son petit frère Karim (Gabin Visona), qui s’étaient introduits pendant l’absence de Magalie et se sont cachés dans un placard, sont repérés par Magalie. Ils prennent un selfie avec elle, alors qu’elle a le fil autour du cou, puis s’en vont sans se préoccuper d’elle. Magalie commence à se filmer, et saute.
Quelques heures plus tard, dans la matinée, le corbeau précédemment tué sort de la neige et s’envole.