Indiscrétions
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Pays:
Américain
Thème (s):
Amour
Date de sortie:
2 avril 1947
Durée:
1 heures 55 minutes
Directeur:
George Cukor
Acteurs:
Katharine Hepburn, Cary Grant et James Stewart

Indiscrétions (The Philadelphia Story), comédie américaine de George Cukor, 1940. Tiré de la pièce éponyme de Philip Barry. Avec Katharine Hepburn, Cary Grant et James Stewart.

Thèmes

Vulnérabilité, amour.

Au-delà du brio étourdissant des dialogues, du jeu tout en finesse des acteurs (Katharine Hepburn reçut le New York Film Critics et James Stewart un oscar), du rythme jamais démenti de l’intrigue (le scénariste fut aussi oscarisé), le maître Cukor donne à voir une métamorphose. Suivons l’évolution de l’héroïne, superbement campée par la splendide Katharine Hepburn, tour à tour arrogante et vulnérable, mais toujours rayonnante. Son chemin illustre de manière de manière exemplaire, sans nul didactisme, la sortie de la protection qui interdit l’amour et l’entrée dans la vulnérabilité, cet autre nom de l’amour.

 

De prime abord, la cause du divorce avec Dexter est la faute à « pas de chance » : « Nous étions mal tombés », explique-t-elle à Margaret sa mère (Mary Nash). Il s’agit donc de trouver quelqu’un à qui elle sera mieux « assortie », selon un autre mot souvent répété. Toutefois, le spectateur est mis en demeure de douter de ce diagnostic : Tracy est beaucoup plus proche socialement, psychologiquement et même culturellement de son ex-mari que son fiancé. Dexter lui fait d’ailleurs remarquer qu’elle cherche « seulement à épouser mon contraire », signe s’il en est de la réactivité de son choix.

Dès lors, il convient de chercher la raison de cette séparation non plus au dehors, mais au dedans. De fait, au point de départ, Tracy apparaît comme une personnalité extrêmement exigeante. Elle prépare minutieusement son mariage (au point que sa maison semble s’être transformée en maison de recel, remarque Mike non sans humour) ; elle contrôle et sélectionne son entourage ; elle ne manque pas d’en épingler chaque limite, chaque faiblesse. Voilà pourquoi, sans doute plus projetante que malveillante, elle n’hésite pas à colporter la rumeur diffamatoire selon laquelle Dexter la battrait. Quand elle accueille celui-ci, sa première parole est à son alcoolisme, et chaque occasion sera bonne pour le lui rappeler, à lui et à son entourage. C’est ce pointillisme exacerbé qui lui permet de démasquer sans attendre et avec finesse les personnes. C’est ainsi que, parcourant le livre de poèmes de Mike à la bibliothèque, elle lui dit : « Vous jouez au dur, mais vous ne l’êtes pas ». Et elle continue avec une franchise et une lucidité d’autant plus grandes qu’elle parle d’expérience : « Vous vous protégez. Je connais la méthode à fond ».

Ce perfectionnisme inexorable autant qu’insupportable, Tracy le retourne contre elle-même. Elle est aussi incapable d’accepter ses limites que d’accepter celles de l’autre. Pas plus qu’elle ne peut pardonner ses défauts à Dexter (« Vous voyez, dit celui-ci à Mike, elle ne pardonne jamais. Elle ne tolère aucune défaillance »), elle ne peut se pardonner les siens propres: sachant que son second mariage se précipite vers l’abîme, elle ne peut reconnaître son erreur.

Toutefois, dira-t-on, la personne exigeante n’est-elle pas prédisposée à changer ? Déjà, ses plus proches l’entretiennent dans une image excessivement valorisée d’elle-même. On ne compte plus les personnes qui l’élèvent au rang de reine ou de déesse. Sa mère n’ignore pas ce perfectionnisme, mais aussitôt l’excuse, affirmant du mariage avec Dexter : « Elle exige beaucoup des autres, et il n’a pas été à la hauteur ». Or, ces paroles d’adoration, Tracy les a intériorisées, se mirant et s’admirant dans cette glace complaisante que les autres lui tendent en permanence. Surtout, lorsque le défaut devient intolérable, Tracy a trouvé la parade imparable : l’amnésie. Quand Dexter lui rappelle, pour la énième fois, cet épisode humiliant où elle s’est saoulée, est montée nue sur le toit et est restée là en hurlant à la lune, Tracy se contente de refuser : « Je te l’ai déjà dit : je ne m’en souviens pas ». Comment un être aussi parfait qu’elle pourrait avoir commis un acte aussi imparfait ? Ce qui est impossible n’est pas réel ! Mais Dexter ne s’y trompe pas, ce déni n’est pas sans responsabilité : « Tu l’as oublié. Volontairement ».

Ainsi, derrière le profil psychologique, nous rencontrons le mauvais pli éthique qui est l’amour non seulement préférentiel, mais exclusif, de soi. Sous ses deux formes : l’orgueil et l’égoïsme.Orgueilleuse, Tracy vit par elle-même, c’est-à-dire ne veut pas dépendre d’un autre jugement que le sien. Voilà pourquoi elle écarte son oncle Willie qui la traite en vérité de « Miss Justice ». Voilà aussi pourquoi elle a choisi George qui lui voue un culte sans réserve – au point qu’elle s’aveugle sur sa fatuité : le parvenu ne veut l’épouser que pour avoir à son bras une femme sur laquelle le reste du monde se retournera. Égoïste, elle vit pour elle-même, ainsi que Dexter lui dit sans détour : « Tu ne t’intéresses qu’à toi. Tu es le spectacle favori du monde », et n’hésite pas à instrumentaliser l’autre pour sa propre gloire, ainsi que Mike le dénoncera, lorsqu’il refusera de se laisser flatter par son invitation apparemment généreuse à venir habiter l’une de ses propriétés : « Dépendre d’une généreuse admiratrice n’est plus de notre temps ». Même si elle s’en défend (« Je ne voulais pas paraître condescendante », dit-elle à Mike), elle regarde donc toute personne comme inférieure à elle.La conséquence en est l’assèchement de son cœur et l’absence de compassion. Lorsque Dexter lui reproche de ne pas s’être interrogée sur la raison pour laquelle il buvait, elle rétorque : « C’était ton problème », ce à quoi, sans se démonter, il répond : « Tu l’avais épousé avec moi et tu aurais pu essayer de m’aider ». Sous l’apparence victimaire du propos, son époux pointe en réalité le refus obstiné qu’a Tracy de l’accueillir comme il était, dans son altérité, avec ses ombres et ses lumières. De nouveau, en sélectionnant chez l’autre les seules qualités, Tracy n’aime qu’elle-même.Ainsi, source et fin de son existence, Tracy s’est placée au centre ; en un mot, elle s’adore. Là encore, Dexter a tout vu lorsqu’il explique à Mike en sa présence : « Elle cherche l’adorateur d’une vestale sans tache ». En réalité, l’américain parle, à plusieurs reprises de virgin (pudiquement traduit par « vestale »). Il est ainsi discrètement fait allusion (heureuse époque !) au fait que, avant de pousser Dexter hors de sa maison, Tracy l’a d’abord poussé hors de son lit : comment elle, un être si pur, pourrait-elle côtoyer un être aussi « répugnant » ?

Au-delà des analyses éthique et psychologique se profile une analyse sociologique, plus, une critique sociale. De manière discrète, mais limpide, deux classes s’opposent, mais sans manichéisme. Si l’entourage de Tracy s’aveugle en grande partie sur celle-ci, tel n’est pas le cas de Dexter, ni même de son père, qui pourtant appartiennent à la même classe fortunée. À cette satire de la haute société se joint celle de la presse à sensation, là encore sans ingénuité. Si Sidney Kidd, que l’on ne voit qu’au tout début et à la toute fin, apparaît comme un vautour antipathique, les deux paparazzis, qui ne rêvent que de le quitter, ne demeurent chez lui que pour survivre financièrement. Enfin, ne trouve-t-on pas comme une amorce de réflexion sur la place de la femme dans la société américaine ? Cukor n’est-il pas le metteur en scène fétiche de la gent féminine ? Face à l’excellent trio masculin, est campé un trio féminin, qui ne manque pas non plus de saveur : Tracy, sa petite sœur Dinah (Virginia Weidier) et Liz. D’ailleurs, la parole décisive de vérité n’est-elle pas placée dans la bouche de ces deux dernières ?

 

C’est en effet cette petite sœur qui pose sur Tracy un diagnostic clairvoyant : « Je trouve qu’elle manque de cœur ». Toutefois, s’il ne manque pas de finesse, ce jugement manque d’espérance. Alors que tout semble dire le narcissisme toxique de Tracy, celle-ci n’attendrait-elle pas à son insu une rédemption qu’elle ne sait pouvoir atteindre, ni même nommer par elle-même ?

Dexter pourrait-il être l’auteur de cette métamorphose ? En effet, dans la première scène décisive du film[1], il lance avec une extraordinaire précision : « Ce n’est pas toi que je méprise. Tu pourrais être une femme extraordinaire. Je méprise en toi quelque chose que tu ne veux pas changer. Ta soi-disant force de caractère, ton intolérance ». De fait, Tracy accuse le coup et, pour la première fois, elle est touchée. La lèvre tremble, l’œil scintille. Un moment, le masque se fendille, les larmes sont prêtes à jaillir. Lancé, Dexter poursuit avec la même redoutable lucidité : « Tu ne seras jamais une femme à part entière, tant que tu ne comprendras pas la faiblesse humaine ». Encore plus profondément atteinte, pour la première fois aussi, Tracy accuse le coup en abaissant son regard vainqueur, voire provocateur. Serait-il donc possible que cette femme si intouchable soit vulnérable ?Toutefois son (ex- ?)mari est trop amer pour être ce médiateur. En effet, il continue, visant toujours aussi juste, mais sans joindre la parole d’espérance qui cesserait d’enfermer Tracy dans son personnage de vierge parfaite et inaccessible : « Dommage qu’une déesse ne fasse jamais de faux-pas ». Juge et partie, médicament et poison, il ne peut donc l’aider.

Toutefois, avant de s’écarter transitoirement de la scène dramatique, Dexter laisse un cadeau éminemment symbolique : un modèle réduit du yacht dont lui-même a fait le plan, qui porte le nom de True Love (mal traduit « Le grand amour ») et fut celui sur lequel le couple a passé sa lune de miel. Ce que ses lèvres et son amour-propre lui interdisent de formuler, le don l’exprime : la permanence de son amour. Surtout, ses paroles ont ouvert une voie dans le cœur de Tracy qui, maintenant, ne pourra plus se refermer. Aussitôt après, elle plonge dans cette piscine qui, autre symbole omniprésent, sert de médiateur à la vérité. En sortant de l’onde purificatrice, Tracy lance, désemparée, à son futur mari : « Je voudrais être utile ». Compatissant à son désarroi, mais incapable d’en comprendre la raison, George tente de la consoler en mobilisant les raisons les plus profondes pour lesquelles il l’aime: « Vous êtes lointaine, altière, inaccessible, comme une reine. Vous êtes belle et pure, comme une statue. C’est pour cela que je vous adore, comme une vestale, Tracy ». Ce faisant, George nomme exactement tout ce que, désormais, quoiqu’encore confusément, la jeune femme ne veut plus être : « Je ne veux pas être vénérée ! Je veux être aimée ! ».

Si Tracy ne peut non plus attendre quelque soutien de son fiancé, elle ne le peut pas davantage de ses parents : sa mère, nous l’avons vu, l’idéalise, et son père, tout au contraire, lui assène le diagnostic de manière encore plus désespérante que Dexter: « Tu as tout sauf l’essentiel : un cœur compréhensif [an understanding heart] ». De nouveau, en entendant ces paroles vraies, mais trop unilatérales, les larmes de la vestale affleurent.

Autant George et sa mère la divinisent, autant Dexter et son père la diabolisent. Vers qui se tourner ? Le rôle médiateur sera dévolu, principalement, au troisième homme de l’histoire, Mike, qui apparaît dorénavant aussi nécessaire que les deux rivaux. Non sans l’aide désinhibitrice de trois verres de champagne, tant les protections sont ancrées et les temps sont courts (tiré d’une pièce à succès, le film respecte admirablement la loi des trois unités). La rencontre nocturne entre Tracy et Mike constitue le second sommet du film[2]. L’écrivain journaliste l’a déjà prouvé, il est suffisamment lucide pour n’être dupe d’aucuns des jeux de séduction de la belle abandonnée : « Vous ne serez jamais un être humain à part entière, tant que vous ne comprendrez pas l’humaine fai… ». Délicat ou plutôt prenant conscience de la violence de la vérité de son propos, Mike n’achève pas le mot « faiblesse » et Tracy est trop ébranlée pour répondre et détourne la conversation : « Les géraniums ne sont-ils pas jolis, professeur ? »

Mais l’envoyé du magazine Spy est assez amoureux pour lire en Tracy ce que, ni elle, ni son entourage, ne sait plus voir : la merveille cachée sous les multiples défenses et le personnage idéalisé. « Tracy, vous êtes magnifique ». Et, pour que toute ambiguïté soit écartée qui réduirait la portée du compliment à sa seule beauté physique, de fait éclatante et magnifiée par la photographie, Mike ajoute : « Il y a un rayonnement en vous ». Et, un peu après : « Il y a un brasier en vous ». Des yeux étincelants de la jeune femme, profondément émue, des larmes se mettent à nouveau à couler. Mais il ne s’agit plus de pleurs de tristesse. En effet, sont joints un sourire merveilleux et un froncement de sourcil incrédule. Il ne s’agit pas non plus d’un nouvel avatar de cette insupportable idéalisation qui la transforme en déesse sans ride ni défaut. Mike précise en effet aussitôt : « Vous êtes faite de chair et de sang. Et c’est une surprise miraculeuse ».

Nous sommes ici au cœur du film, parce que nous vivons le moment où le cœur de Tracy va enfin être saisi. La caméra nous le donne à voir en photographiant de face l’héroïne ou plutôt sa métamorphose : son visage se met à rayonner du dedans. De plastiquement belle, Katherine Hepburn devient humainement éblouissante. En effet, par sa parole, l’homme de lettres si humain a touché (ému) l’humanité de Tracy parce que lui et lui seul a su toucher (atteindre) ce cœur. En révélant sa valeur infiniment précieuse, ce que la jeune femme ne pouvait faire s’accomplit : connecter avec son noyau profond, qui est identiquement sa beauté insubstituable ; et l’irradiation de son visage ne fait qu’extérioriser la lumière de son cœur. Il n’est pas anodin que, pour remplir son rôle de médiateur, Mike accepte humblement ce surnom méprisant de « professeur » : en reconnaissant son mécanisme de défense (l’intellectualisation), il adopte ainsi une position basse qui lui permet de ne pas surplomber Tracy infiniment vulnérabilisée par cet aveu. Enfin, la jeune femme a entendu ce qu’elle a toujours attendu : cette parole qui lui révèle son prix incommensurable lui permet de quitter ses mécanismes de survie et de commencer à vivre. Plus tard, elle reprochera à George : « Vous auriez pu croire en moi plus que je n’y croyais moi-même ». Ce qui serait injustice dans une relation commune ne l’est plus dans l’amour authentique : « La charité espère tout », dit saint Paul (1 Co 13,7), ce que Paul Baudiquey traduit dans une formule sublime : « Les regards qui nous sauvent sont les regards qui nous espèrent ».

 

Pourquoi, après cette révélation-transformation, tout n’a-t-il pas alors basculé ? Pourquoi, déjouant ses personnages pour enfin devenir une personne,Tracy n’a-t-elle pas tout de suite abandonné George qu’elle n’a jamais aimé que réactivement (c’est-à-dire pour s’autoconvaincre qu’elle méprisait et haïssait Dexter) et retrouvé l’homme qu’elle n’a cessé d’aimer, ce même Dexter ? Parce que, une fois encore, le médiateur ne tient pas pleinement son rôle. Autant Dexter est trop amer pour assez célébrer la part de lumière présente en sa femme, autant Mike est trop fasciné (et peut-être amoureux) par Tracy pour assez honorer sa part d’ombre. N’ajoute-t-il pas : « Vous êtes la femme idéale » ? Mike fut assez transparent pour rendre Tracy à elle-même,mais pas assez pour lui permettre de continuer son chemin vers Dexter. Son amour ou plutôt ce qui, dans son amour est captatif, n’est pas assez pur pour se mettre totalement au service du bien complet de l’être aimé. La vocation du médiateur est de disparaître. Cette impossibilité à s’effacer fait toute la différence entre le véritable Sauveur et les pauvres succédanés humains. Tracy ne s’y trompe pas qui, repérant ce repli se transformant en reprise, reproche à Mike de s’arrêter : « Votre tête a repris le gouvernail, professeur ? » De fait, à la question de Dexter lui demandant pourquoi elle n’épouse pas Mike dont elle est manifestement éprise, Liz, la journaliste répondra : « Il a encore beaucoup à apprendre », autrement dit, il n’est pas encore pleinement mature malgré ses trente ans.

Mais une autre raison de ce retard au changement décisif tient à ce que Tracy n’a pas totalement abandonné son comportement défensif : le déni, qui prend la forme de l’amnésie. Le lendemain de cette folle nuit où elle a embrassé Mike à deux reprises, pris un bain dans la piscine et accepté d’être reconduite dans sa chambre à coucher (heureuse époque, répétons-le, où de tels gestes étaient considérés comme une atteinte à la chasteté et à la fidélité), elle se réveille en affirmant très symboliquement qu’elle peine à ouvrir les yeux. Comment mieux exprimer qu’elle refuse d’ouvrir les yeux de sa conscience sur l’événement si révélateur de cette nuit ? À Dexter qui ne connaît que trop son mécanisme de défense et affirme avec fermeté : « Je ne rentrerai pas tant que tu n’auras pas les yeux ouverts », Tracy avance une timide ébauche de reconstruction mensongère : « Je crois qu’on m’a volé cette nuit ». Mais l’histoire ne se répète pas. Cette fois, les témoins sont trop nombreux, trop convergents et trop déterminés : certes, Dexter et Mike (mais ils sont les plus suspects), mais surtout Dinah et Oncle Willie. Et c’est celle-ci qui, avec une délicate astuce digne du prophète Nathan (cf. 2 S 12,1-15), ouvre les yeux de sa grande sœur en lui racontant son « bad dream », qui n’est rien d’autre que la forme transposée des nocturnes aventures. Et l’attestation indéniable de la prise de conscience réside dans un acte d’exode hors de son narcissisme, le premier d’une série de décisions de s’extraire de son égo inflationnaire. En effet, Tracy demande pardon à son père, avec une sincérité touchante attestée par le redoublement de la formule : « Je regrette, je regrette vraiment de t’avoir tant déçu ». Face à une telle ouverture, Mike peut aller plus loin et nommer la cause du déni qui est la vérité de son amour jamais démenti : « J’ai découvert une chose bizarre cette nuit. On peut partir de zéro, monter très haut et être un mufle. Et on peut partir de très haut et rester un type bien. Je répète ce que vous avez dit cette nuit ». Désormais, filant toujours la métaphore, elle peut avouer en toute vérité : « Mes yeux sont ouverts ».

Mais se défaire de cette toxique défense qu’est le déni ne suffit pas pour que Tracy choisisse pleinement Dexter. Encore faut-il qu’elle reconnaisse sa faute à l’égard de son mari et se libère de sa culpabilité. Nous arrivons alors à la dernière scène décisive, entre les deux époux. De nouveau, la jeune femme a besoin de l’aide du champagne qui la transforme en Miss Pommery 1926 ! À Dexter qui initie le dialogue : « Ça tue les regrets », elle répond, avec d’amères larmes : « Rien ne pourra tuer les miens ». Elle ajoute, enfin vraie à son égard : « Je me suis misérablement conduite envers toi ». Un tel aveu de sa faute ouvre obligatoirement à la question suivante : comment résoudre le dilemme entre George et Dexter ? « Dexter, que dois-je faire ? » Bien sûr, son mari ne peut répondre qui, respectueusement, lui dit : « Ma pauvre chérie, ce n’est plus à moi qu’il faut demander ça ». Il suffit à Tracy de descendre dans son cœur enfin vulnérable pour savoir – « Je dois le [= Georges] lui dire » –, ressentir l’immense gratitude qui monte en elle: « Même si je vivais cent ans, je n’oublierais pas que tu as essayé de me mettre sur pied d’aujourd’hui » – et surtout pour que la mémoire lui revienne, médiatisée par le symbole de l’amour de celui qui n’a jamais cessé d’être son époux, à savoir le yacht. Alors, spontanément, s’installe une complicité qu’elle n’avait plus vécue depuis qu’elle avait chassé Dexter : « Ah, qu’il était yar [je traduis : fin, racé, facile à manier]. – Oui, il est yar ».

Il reste à Tracy d’abandonner la posture perfectionniste pour se mettre pleinement à l’écoute de son cœur et prendre sa décision – tout en évitant de sombrer dans un remords sans fond, ce que pourrait initier la précédente prise de conscience excessive : « Oh, Dexter, je ne suis qu’une pauvre fille ! » –. Dexter évoque cette hyper-exigence en proposant le nom de son nouveau yacht, le True Love second : « The Easy Virgin ». Pour écarter ce scénario nuisible, Tracy doit d’abord consentir à son ignorance : « Je ne sais plus rien de rien [I don’t know anything anymore] ». Ce que Dexter salue avec bonheur : « Ça c’est bon signe, très bon signe ! ». Il lui faut ensuite accepter d’être faillible, ce qu’elle entend de la bouche de Liz : « Nous faisons tous des bêtises, et c’est tant mieux ». Il convient enfin qu’elle sorte de la toute-maîtrise de ses désirs, par exemple son refus systématique de boire : à son fiancé lui enjoignant de ne plus boire, Tracy ose répondre : « Non, George. Cette Miss Pommery 1926 me plaisait bien ». Et cette démaîtrise des plaisirs de la bonne chère est bien sûr symbolique, à une période encore marquée par le puritanisme, d’autres plaisirs, ceux de la chair.

Nous entendons désormais la marche nuptiale de Mendelssohn, tous les invités sont rassemblés pour la célébration des nouvelles noces. Il reste à Tracy de décider pour sceller ces changements qui riment avec bouleversements, c’est-à-dire poser trois actes de liberté à l’égard des trois hommes désormais en attente. Il s’agit de rendre George, aveuglé par sa fatuité, à sa triste liberté, et cela par un acte d’humilité qui résume tout le chemin parcouru et la sortie de l’orgueilleuse auto-adoration: « Vous êtes trop bien pour moi ». Il s’agit aussi d’accomplir elle-même ce que Mike amoureux n’a pu faire : renoncer. Là encore, elle l’effectue dans un acte de décentrement de soi, admirable de générosité : « Non, ça ne plairait pas à Liz. Et pas à vous non plus finalement », y joignant un juste amour de soi : « Ni à moi non plus », avant d’à nouveau se connecter oblativement sur Mike: « Mais vous aurez toujours droit à ma gratitude ».

Quant à Dexter, certes, Tracyle rechoisit en disant à tous les invités dans un aveu qui vaut pardon, et dans une vérité qui rime avec humilité : « Je me suis conduite comme une idiote ». Certes, plus encore, elle reconnaît l’inanité du prétexte par laquelle elle s’était leurrée en prétextant un défaut d’assortiment (« Nous étions mal tombés ») : « Aujourd’hui, vous aurez un merveilleux mariage car nous sommes assortis ». Certes aussi, elle avoue, le sentiment qui l’étreint et l’enlève : « Jamais je n’ai eu le cœur si plein d’amour ». Mais en troisième personne. Et, en place de la folle déclaration d’amour et le fougueux baiser qu’aujourd’hui on attendrait, elle exprime son amour nouvellement élu par la plus profonde incarnation qui soit : l’obéissance, c’est-à-dire non pas la soumission-démission, mais le désir de se nourrir de la volonté de son époux, qui conduit à faire de leurs deux volontés, donc de leurs deux cœurs, un seul. Ce qui est l’œuvre ultime du mariage fidèle à sa plus profonde essence.

Mais le dernier mot du film sera à la saisissante connexion avec soi (la métamorphose de Tracy) qui a permis la connexion espérée avec l’autre (son remariage avec Dexter). À son père qui la reconduit à son pire mécanisme : « Tu as l’air d’être une déesse, une reine », la jeune mariée répond, suaviter et fortiter : « J’ai l’impression d’être une femme, d’être humaine ».

 

Indiscrétions appartient à ce genre de films aujourd’hui oublié qu’on appelle « comédie de remariage » ; plus encore, selon le spécialiste Stanley Cavell, il en est même le paradigme.Superbement construit, le film de Cukor décrit ce chemin d’amour qui est un chemin de vérité conjurant la double tentation aveuglée de l’admiration adorante et de la désespérance amère. Il nous conte ainsi la métamorphose d’un être passant de la blessure psychologique qui est si toxique,à la vulnérabilité du cœur qui est bénie.

[1]Cette scène se déroule entre 0 h. 40 mn. 45 sec. et

[2]Cette scène se déroule entre 1 h. 10 mn. 00 sec. et

 

Pascal Ide

Riche habitante de Philadelphie au tempérament hautain, Tracy Samantha Lord (Katharine Hepburn) a gardé peu de temps et vite (re)jeté son premier mari, un séduisant play boy de la haute société comme elle, C.K. Dexter Haven (Cary Grant), en raison (ou sous prétexte) de son alcoolisme. Deux ans plus tard, elle est sur le point d’épouser un homme d’affaires et politicien promis à un brillant avenir, George Kittredge (John Howard). Sidney Kidd (Henry Daniell), directeur du journal à sensation « Spy », dépêche le journaliste Macaulay « Mike » Connor (James Stewart) et la photographe Elizabeth « Liz » Imbrie (Ruth Hussey), secrètement amoureux l’un de l’autre. Mais pourquoi Dexter, le mari déchu, est-il aussi empressé à aider Kidd ? Serait-il donc encore amoureux de Tracy ? D’ailleurs restera-t-elle insensible au charme certain du journaliste qui la perce si bien à jour ? Bref, la jeune femme saura-t-elle choisir entre ses trois soupirants ?

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