Contes des quatre saisons. Conte d’hiver
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Thème (s):
Amour
Date de sortie:
29 janvier 1992
Durée:
1 heures 56 minutes
Directeur:
Eric Rohmer
Acteurs:
Charlotte Véry, Herve Furic, Michel Voletti...

Contes des quatre saisons. Conte d’hiver

Comédie de mœurs française d’Éric Rohmer, 1992. Avec Charlotte Véry, Frédéric Van Den Driessche, Hervé Furic, Michel Voletti.

Thèmes

Amour, invincible espoir, trois ordres de Pascal, imaginaire, réel.

Qui donc est Félicie : une douce rêveuse qui tire le gros lot ? une femme volontaire qui, à force de persévérance, contre les avis les plus contraires, obtient le fruit de son attente ? une figure de la bien-aimée qui espère contre toute espérance le retour de l’Absent ? Pas plus que la question, la réponse n’est simple… [1]

1) Approche psychologique

N’écartons pas trop vite la relecture psychologique. Rohmer lui-même nous en donne le droit qui parsème son Conte de notations qui ne sont pas dénuées de signification. Ainsi, le fol espoir de cette femme qui dit aimer les hommes lui donnant « une impression de force », ne s’explique-t-il pas d’abord par sa fragilité psychique ?

a) Un certain manque d’adaptation au réel

Félicie souffre d’un accès difficile au langage qui, par exemple lui fait confondre deux expressions : « c… à lier » et « folle à lier » ; la dyslexie qui lui a fait confondre les graphies de Levallois et Courbevoie ne date pas d’aujourd’hui.

Plus profondément, la jeune femme souffre d’aboulie, d’une volonté défaillante. Elle vit, hésitante, entre deux hommes très épris d’elle dont la différence est confondante : Maxence, son employeur, est coiffeur, alors que Loïc est un intellectuel. Ils présentent toutefois un point commun : leur gentillesse pleine de douceur et de respect, qui assure à Félicie la protection et l’absence de conflit que son psychisme immature recherche. En réalité, ce n’est pas entre deux, mais entre trois hommes qu’elle se retrouve. Le cinéaste a lui-même constaté la symétrie : alors que Conte d’été met en scène un jeune garçon « riche » de trois conquêtes féminines, Conte d’hiver met une femme en demeure de choisir entre trois hommes. Félicie ne partage-t-elle pas avec Gaspard une tendance à l’indécision (même si celle-ci doit être relativisée dans le Conte d’été) ?

Enfin, ce fol et insensé espoir de croiser un jour son Charles dans Paris ne se nourrit-il pas d’imaginaire plus que de réalité ? En effet, le passage du désir à son effectuation multiplie des conditionnelles qui défient les lois de la probabilité. Elle ne peut le rencontrer que : s’il habite Paris, donc s’il n’a pas déménagé, si, après cinq ans, il ne s’est pas marié avec une autre femme, si elle le croise dans cette grande ville où vivent deux millions d’habitants et où travaillent au moins autant, si…

b) Une mésestime de soi persistante

Par ailleurs, Félicie se dévalorise au plan physique : elle n’aime pas son nez ; et cette désapprobation d’elle-même, loin d’être occasionnelle, est suffisamment prégnante pour que, voyant le corps de sainte Bernadette Soubirous, dans la châsse, elle y songe.

Loin d’en demeurer à son corps, ce mépris de soi touche des zones autrement plus profondes de son être. On ne compte pas le nombre de paroles où Félicie se dévalue, au regard d’autrui (« Comment ça s’appelle déjà ? un… – Un lapsus », répond Maxence), mais plus encore à son propre regard (« Tu vois ma conn… », « Tu vois, je ne sais même pas parler français », « Je suis inculte »).

Cette mésestime se double d’une culpabilité rémanente que cinq années d’éloignement de Charles ont plus renforcée qu’apaisée. A ce sujet, elle ne trouve pas d’autre mot que de se traiter de « c… »

Or, qui se mésestime cherche des compensations. Nul ne peut vivre durablement dans la haine ou la fuite de soi. Félicie ne trouve-t-elle pas consolation dans la construction d’un rêve, d’un idéal qui la distingue des autres ? Se singulariser, c’est se valoriser.

c) Une recherche de la mère

Comment enfin ne pas s’étonner de la présence, voire de l’omniprésence de la mère de Félicie ? Ce passionné des relations horizontales d’amour et d’amitié, qu’est Rohmer, a intentionnellement peu exploré l’univers des relations familiales, notamment intergénérationnelles. Or, plusieurs scènes mettent en présence les représentants, précisément les représentantes de trois générations. Quand elle quitte Maxence, Félicie parle de revenir chez sa mère. Déjà, quand elle fut enceinte et dut quitter Levallois en voie de démollition, elle était retournée habiter chez sa mère.

D’ailleurs, pour être accueillante, la mère de Félicie se montre à plusieurs reprises invasive et en tout cas guère respectueuse du désir de sa fille.

Surtout, comment ne pas interpréter la méprise catastrophique de Félicie ? La psychanalyse nous a appris, non sans excès [2], que tout lapsus, loin d’être accidentel, s’enracine dans une cause inconsciente qui s’y révèle en se voilant. Félicie donne à Charles une adresse à Courbevoie alors qu’elle habite à Levallois ; or, qui habite à Courbevoie ? la mère de l’intéressée, toujours elle. Et quand Félicie s’aperçoit-elle de son lapsus ? En remplissant les papiers pour la maternité. Aussi, quand Félicie arguë du simple hasard, s’excuse en invoquant la fréquence de ses lapsus (« J’ai pris un mot pour un autre. Tu sais bien, ça m’arrive souvent ») et la similitude vocale, se leurre-t-elle. Pourquoi un autre nom, lui aussi semblable, n’a-t-il pas surgi ? Si le logement de sa mère vient en mémoire, Félicie a-t-elle réellement rompu avec le domicile parental ? Peut-elle se donner le droit de le quitter pour l’homme de sa vie, Charles, sans l’avoir d’abord présenté à sa mère ? Félicie peut-elle être heureuse si sa mère ne l’est plus ? Enfin, où est le père de Félicie dont rien ne dit s’il est décédé, séparé, divorcé ?

On notera aussi que, dans les deux cas, le nom de la rue est « Victor Hugo », qui est le poète cité par Loïc le littéraire. Décidément, l’inconscient sait trouver, chez Félicie, ses voies d’accomplissement, si détournées soient-elles.

2) Approche humaine

Si précieux soit le regard psychologique, il ne révèle pas tout de l’attitude de Félicie. En effet, la jeune femme a mûrie durant ces années ; elle n’est pas murée dans son rêve. En effet, le récit la surprend à une période clé où elle doit accepter l’épreuve du réel et prendre au moins deux décisions qui vont engager profondément sa vie.

a) L’affrontement au réel

Devenir adulte, c’est se mettre à l’école de la réalité. De fait, Félicie s’adapte à Loïc et à Maxence ; elle ne s’y prend pas de la même manière pour les quitter. Avec Maxence, plus fruste, elle sait qu’elle peut dire les choses directement ; de fait, elle lui annonce frontalement, presque brutalement, qu’elle retourne à Paris. Avec Loïc, en revanche, « il faut un minimum de précautions », comme elle l’explique à sa mère. Voilà pourquoi elle se refusera à lui annoncer sa décision par téléphone, prendra le temps d’aller le rencontrer ;  et si elle brûle les étapes par oral, c’est son corps défendant, parce que le jeune homme la brusque.

b) Le courage de la décision

Félicie, loin d’être seulement sentimentale, accorde une place réelle à la volonté. Affirmant à Maxence : « je ne veux aimer que toi », celui-ci ne relève que la résonance négative du « veux ».

D’ailleurs, ce que Félicie aime chez Charles, est-ce l’homme fort dont on parlait ci-dessus, ou, plus encore, l’homme autonome : celui qui, contrairement à Loïc, sait « par lui-même, pas par les bouquins » ?

c) La pudeur finale

Un signe de la maturité est la juste place donnée au respect, voire, à la réserve. Or, la pudeur domine la rencontre finale de Félicie et Charles. Ces retrouvailles combinent avec un rare bonheur, la stupéfaction, la joie et la retenue. Une réaction passionnée relèverait plus du spectaculaire que du vraisemblable. La scène baigne dans une circonspection qui frise la gêne. Au point que le spectateur se prend à craindre que Charles soit engagée avec sa voisine. Mais le désir immédiat qu’il manifeste de retrouver Félicie nous rassure. Non, la raison de la retenue dans la rencontre gît ailleurs : elle dit, plus que toute démesure émotionnelle, l’excès de grâce. Et le signe subjectif du surcroît consistera, non dans le débordement d’un désir trop longtemps contenu, une furie incontrôlée des sentiments, a fortiori le déchaînement des corps, mais dans les larmes de joie de la bien-nommée Félicie. Celle-ci pleure, pleure de joie. Comme le dit l’expression familière mais si juste : « C’est trop beau pour être vrai. » Si Élise se sent poussée à s’éloigner, c’est que trop grand est le mystère qui lui est présenté. La pudeur n’est pas qu’un sentiment humain protégeant le mystère de la personne de son instrumentalisation, c’est un sentiment métaphysique qui surgit face à la merveille trop vaste à nous offerte : loin de signifier une déception, ce retrait atteste au contraire le débordement de lumière qui ruisselle de manière imméritée et dont elle demeure le témoin reconnaissant.

d) Multiples médiations

Deux médiations  jouent un rôle non négligeable : la mère, car elle représente la continuité, et Élise, car elle représente la vérité, donc, symboliquement, l’instance paternelle. De fait, sa joie est comme un baromètre pour Félicie ; c’est elle qui, en quelque sorte, reconnaît en Charles le père et scelle l’alliance.

D’autres médiations permettent de franchir d’autres étapes, notamment ces deux amis dont le regard positif valorise et peut-être même guérit Félicie de son désamour d’elle-même. Lorsqu’elle affirme : « Charles reste dans mon cœur. Et je ne veux donner mon cœur à personne d’autres », Loïc souligne combien elle s’exprime bien. Et Félicie répond, dans une heureuse prise de conscience, qu’elle s’exprime bien lorsqu’elle formule ses sentiments. Ses amis lui permettent aussi en creux de mieux définir qui elle aime : Loïc sait beaucoup de choses, et cela la séduit, mais il sait trop par sa tête. « Pour toi, explique Félicie avec lucidité, il n’y a de vrai que ce qui est écrit. Cela nous sépare. Je ne serais jamais une intellectuelle. Je veux être moi. Je te dirais que je t’aime, tu irais voir dans un livre si c’est vrai. » Et Loïc, cohérent avec sa personnalité mentale, ne dénie pas ! Enfin, nous évoquerons plus loin une dernière instance médiatrice.

3) Approche spirituelle

Pas plus que la lecture psychologique, la lecture éthique n’assèche la totalité du sens du Conte d’hiver. Un signe parmi d’autres : bien qu’elle soit devenue réaliste, Félicie ne veut pas cesser d’espérer contre toute espérance. Si nul obstacle réel n’arrête son désir amoureux, cela vient de ce que le monde de l’amour est encore plus réel qu’un monde dénué de l’amour de sa vie. L’espérance ne veut être déçue ni ne le peut.

a) Espérer contre toute espérance

C’est trop peu dire que d’affirmer : Félicie vit d’espoir – qui est seulement un sentiment. Elle est une femme d’espérance – qui est une disposition vertueuse. De fait, son attitude intérieure emprunte plus d’un trait à la deuxième des théologales. Félicie espère sans nul signe extérieur ; elle espère sur la longue durée ; elle espère malgré les déceptions multipliées ; elle espère contre tous, contre l’avis généralisé. Bref, elle « espère contre toute espérance [3] », elle espère alors même qu’elle passe « un ravin de ténèbres [4] ».

Félicie n’est jamais si décidée ni si lucide que lorsqu’elle parle de Charles. Elle ose même s’affronter à ceux qu’elle sait pourtant plus déliés qu’ elle : « C’est une supposition, se défend-elle face à Maxence lui affirmant que, face à la fausse adresse, Charles a dû se croire floué, mais elle est aussi bonne que la tienne. »

La saison confirme symboliquement cette persévérance apparemment insensée. Rohmer note dans son scénario que le RER où se trouve Félicie « traverse une banlieue triste, en ce jour gris et brumeux d’hiver [5]. » Ce point mérite d’autant plus d’être souligné que le réalisateur n’est nullement un nostagique de la campagne pour qui ville rime avec déprime (avec quelle complicité il filme la ville nouvelle de Cergy dans L’ami de mon amie). La véritable espérance se conquiert donc sur la traversée, non pas de la banlieue comme telle, mais de l’hiver gris et triste.

b) Au-delà de l’espérance, l’amour

Mais l’espérance n’est qu’un chemin ; le terme qu’elle vise est l’amour. L’hiver est une période froide où le soleil se couche plus tôt ; c’est aussi une saison où la lumière est plus crue : symboliquement période de vérité qui espère la chaude protection de l’amour.

Ce que désire Félicie, c’est l’amour total, comblant. Il est trop clair qu’elle aime Charles d’un amour absolu. De plus, comme tout absolu, il est unique. Voilà pourquoi la jeune femme prend peu à peu conscience qu’elle ne peut aimer que Charles. En outre, elle mesure tout autre amour à son amour pour Charles. « Ce qui est premier dans un genre – disait saint Thomas d’Aquin – est mesure de tout ce qui se trouve dans ce genre » [6]. Loin d’être statique et clos, cette loi la dynamise, elle introduit un constant désir de dépassement : « Je t’aime, dit-elle à Maxence, mais je voudrais t’aimer davantage. »

On comprend enfin pourquoi Félicie est aussi hésitante. Au fond, elle n’a jamais aimé (« aimé d’amour », dit-elle) que Charles : « Tu as toujours dit que l’homme de ta vie était le père de ta fille », lui dit un moment Loïc. Aussi, lorsqu’elle revient de son rêve pour s’engager dans le concret, est-elle entre un authentique sentiment amoureux (elle aime ses deux amants qui le lui rendent bien), mais qui n’a rien d’une enivrante passion, le volontarisme (« Je veux n’aimer que toi », dit-elle à Maxence qui reprend aussitôt en soulignant et en s’étonnant : « Je veux t’aimer ? – Oui, je voudrais t’aimer un peu plus. »), la culpabilité (elle sait que ces deux hommes l’aiment beaucoup plus qu’elle ne les aime et qu’elle les fait involontairement souffrir ; par certains côtés, ils l’aiment comme elle aime Charles ; c’est d’ailleur ce que lui dit Loïc : « Tu seras pour moi ce que Charles est pour toi ») jusqu’à l’autodestruction, en tout cas sur fond de dévalorisation intellectuelle (à la fois se haïssant de son lapsus aux conséquences si funestes et se dégradant en permanence face à Loïc et à ses amis ; mais pourquoi est-elle attirée par lui, sinon parce qu’elle l’admire secrètement et qu’elle trouve en lui ce qui manque chez elle ? Alors que Maxence joue plutôt le pôle paternel sécurisant) et la fuite (aller à Nevers pour ne plus rêver à Paris).

c) Un climat New age ?

Qui dit espérance et charité, dit foi et grâce. Un jour, en passant dans une église (sur la demande d’Élise voulant voir la crèche), Félicie reçoit ce qu’elle décrira elle-même comme un moment de rare lucidité, comme ces sortes d’illumination dont on est gratifié seulement quelques fois dans une vie.

Toutefois se pose une difficulté. Une fois n’est pas coutume, le climat religieux dans lequel baigne le film semble être gnostique, orientaliste. En effet, Félicie adhère, au moins vaguement, à la doctrine réincarnationiste. L’amie de Loïc, un peu allumée, souhaite « une bonne année karmique ». Or, le chrétien Rohmer ne peut ignorer que la doctrine de la transmigration des âmes n’est pas miscible avec la Révélation biblique : « Les hommes ne meurent qu’une fois [7] ». « Il n’y a pas de ‘réincarnation’ après la mort [8] ». Le réalisateur semble donc invalider mon hypothèse d’une interprétation religieuse, a fortiori chrétienne. Point de place pour une gratuité du don ni pour son attente théologale dans la vague gnose orientaliste que Rohmer semble nous infliger.

Et si le sens était ailleurs ? Interrogé sur son dernier film, Triple agent, le cinéaste offre une clé de lecture qui peut s’étendre à tous ses films. Il explique que ceux-ci comportent toujours un double thème : « Pour moi, le film existe au moment où ce second thème peut se présenter. […] Il y a toujours des choses qui viennent se greffer. Je ne suis satisfait que lorsque j’ai trouvé un second thème. Si je ne le trouve pas, j’attends qu’il se présente. » Et de parcourir plusieurs d’entre eux. Dans Conte de printemps, « la philosophie vient du fait que le personnage de l’actrice avait préparé un moment une licence de philosophie. » Dans Conte d’été, « c’est plus léger » : à côté de l’histoire principale, on trouve « la musique, la Bretagne et le thème de Ouessant ». Et, par chance, Rohmer parle du Conte d’hiver : « Il y a l’histoire de cette fille qui recherche le père de son enfant, mais aussi sa croyance en la réincarnation [9]. »

Rohmer ne dit pas plus, il n’explicite pas le motif sous-tendant cette recherche systématique d’un double thème. Et si cette « dialectique », selon ses propres mots, introduisait un décalage, voire un décollage ? Et si elle signifiait que le monde ne suffit pas ? Et si seule la profondeur de l’invisible justifiait l’image-mouvement visible qu’est le cinéma ?

d) Une relecture chrétienne ?

Insistons. Éric Rohmer n’a-t-il pas voulu explicitement se poser la question de la foi chrétienne pour mieux l’écarter ? En effet, non seulement il oppose l’agnostique fougueuse Félicie au croyant raisonneur Loïc, mais nous venons de voir qu’il complexifie le schéma, comme pour en montrer le simplisme en introduisant un élément New Age auquel Félicie n’est pas insensible. Voire, le cinéaste ne veut-il pas aussi exorciser un rapprochement trop voyant avec Ma nuit chez Maud ?

Et si, tout au contraire, il souhaitait, avec beaucoup de finesse, éliminer une interprétation chrétienne simplificatrice, voire erronée ? La première lecture fautive lirait par exemple en l’illumination dans la chapelle une intervention de la grâce divine, alors qu’elle est seulement un lieu favorisant le recueillement : la caméra insiste d’ailleurs pour montrer qu’elle est dépouillée et vide. De plus, l’expérience que fait Félicie est plutôt une expérience intérieure d’accès à soi : « Dans cette seconde, je me suis dit que j’étais seule au monde. C’était à moi d’agir. Je ne dois pas renoncer. » Les fruits en témoignent, par exemple lorsqu’elle ose dire à Loïc : « Tu ne dois pas sacrifier tes convictions pour moi. Je ne dois pas sacrifier mes convictions pour toi. » Une seconde herméneutique déviante déchiffrerait dans l’exaucement de la prière de Loïc qui va à la messe, la cause de la rencontre inouïe. Tout au contraire, le délai intentionnellement introduit entre la prière et la rencontre rend problématique cette relation de cause à effet.

e) La rencontre finale

Une interprétation chrétienne de ce grand film d’amour se doit donc d’aller au-delà des identifications matérielles. Pour le montrer, osons enfin interroger la vraisemblance de la rencontre finale.

Tout d’abord, cet événement qui n’est pas impossible, mais seulement très improbable, est aussi totalement inattendu que totalement espéré. On pourrait dire que, depuis la séparation de Charles et Félicie au début du film, le spectateur ne désire que leur nouvelle rencontre, tant leur bonheur semble grand. Or, seul un désir démesuré répond et correspond à ce don improbable. Félicie croit au bonheur et à un bonheur qui est beaucoup plus grand que tous les petits bonheurs auxquels son entourage si raisonnable veut la confiner. « Je n’aime pas ce qui est vraisemblable », dit-elle un moment. Comme dans le drame de Lars von Trier, Break in the Waves (1996) – le tourment et la négation-corruption de tout ordre naturel en moins –, Conte d’hiver est porté par l’intuition profondément chrétienne que les désirs les plus profonds ne peuvent être déçus. Ici, c’est un autre principe ce qui est la caractéristique la plus profonde du desiderium naturale videndi Deum. Le désir de l’héroïne, une nouvelle fois, confine à l’espérance. Et celle-ci rime avec constance et persévérance ; or, cette vertu originale n’est pas sans évoquer la patience qui anime les romans de la chrétienne Jane Austen, et permet aux héros (qui sont souvent des héroïnes) de résister activement au poids du conformisme social [10].

Ensuite, la rencontre inouïe se produit dans le quotidien, ce qui est la caractéristique du mystère biblique, comme l’a montré Erich Auerbach dans Mimésis. Quoi de plus banal qu’un bus ? Et Rohmer insiste pour nous montrer à plusieurs reprises combien ces longs temps de transport constituent le pain quotidien de Félicie, mais aussi la parabole de sa vie qui est attente, long chemin vers le bonheur qu’elle porte en son nom comme le chiffre de l’espérance.

Enfin, un dernier élément, objectif et lui aussi profondément chrétien, touche à une médiation sus-évoquée, mais point nommée : la scène finale de l’avant-dernière pièce éponyme de Shakespeare, le Conte d’Hiver. Rohmer l’introduit non par souci d’érudition ou de complétude, mais dans l’intention de souligner une homologie profonde : les deux récits sont habités par un mouvement dont la logique intime est chrétienne. Ils partent d’un bonheur innocent offert par pure grâce, auquel succède une perte apparemment irrémédiable et s’achèvent dans un relèvement qui est aussi un repentir.

4) Conclusion

En cette œuvre de grande maturité, Rohmer multiplie les renvois à sa propre œuvre (Ma nuit chez Maud pour la référence à Pascal ou l’affirmation de la claire identité catholique ; Le rayon vert pour l’attente d’un amour absolu ; etc.). Loin d’être des symptômes de narcissisme ou de sénilité, ces renvois ne signifient-ils pas que son œuvre atteint sereinement une plénitude, autrement dit, que ses aspirations trouvent comme un accomplissement.

Un premier signe de cet accomplissement ne réside-t-il pas dans la sereine intégration des points de vue dont témoigne la triple lecture possible en rien exclusive que nous avons tentée : psychologique, humain et chrétien ? Et ces points de vue épousent les trois ordres que le même philosophe de Clermont-Ferrand distinguait en fragment génial [11].

Un second signe ne se rencontre-t-il pas dans le prénom de l’héroïne, livrant ainsi une ultime clé de son destin si singulier ? En effet, Félicie croit, envers et contre tous, à l’amour fou et partagé qui, pour elle, s’identifie au véritable bonheur, celui que les moralistes ont parfois appelé, joliment, « félicité »…

Pascal Ide

[1] Le texte du scénario est édité dans Éric Rohmer, Contes des 4 Saisons, Paris, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1998, p. 183-246.

[2] En effet, la neurophysiologie montre que le cerveau se trompe tous les 600 mots, environ.

[3] Épître aux Romains, ch. 4, v. 18.

[4] Psaume 22, v. 4.

[5] Éric Rohmer, Contes des 4 Saisons, Paris, Petite bibliothèque des Cahiers du cinéma, 1998, p. 187.

[6] En termes techniques, c’est ce que l’on appelle la causalité du maximum. Cf. Vincent de Couesnongle, « La causalité du maximum. L’utilisation par Saint Thomas d’un passage d’Aristote », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 38 (1954), p. 433-444 et p. 658-680 ; Id., « Mesure et causalité dans la quarta via », Revue thomiste, 58 (1958), p. 55-75 et p. 244-284.

[7] Épître aux Hébreux, ch. 9, v. 27.

[8] Catéchisme de l’Église catholique, 8 décembre 1992, n. 1013.

[9] Cahiers du cinéma, mars 2004, n° 588, p. 20-21.

[10] Je suis ici l’analyse du philosophe américain Alasdair MacIntyre, Après la vertu. Étude de théorie morale, trad. Laurent Bury, coll. « Léviathan », Paris, p.u.f., 1997, p. 231-235.

[11] Cf. Blaise Pascal, Pensées, fragment 308 [éd. Lafuma]-793 [éd. Brunschvicg].

Un été, en Bretagne, Félicie (Charlotte Véry) rencontre Charles (Frédéric Van Den Driessche). Ils vivent une brève période d’amour fou ; mais Charles doit partir aux États-Unis. Au moment de se séparer, Félicie donne étourdiment une mauvaise adresse à Charles, confondant Levallois où elle habite, avec Courbevoie. Cinq ans plus tard, en plein décembre, nous retrouvons Félicie qui a eu de Charles une petite fille, Élise (Ava Loraschi). On apprendra qu’après avoir pris conscience de sa tragique distraction, elle a tout fait pour retrouver Charles, mais en vain. Maintenant, elle vit avec Loïc (Hervé Furic), rencontré un an après Charles, mais, bien qu’elle l’aime, elle veut le quitter, car elle le trouve trop « intello ». Elle aime un autre homme, Maxence (Michel Voletti), qui l’invite à s’installer avec elle à Nevers où il vient d’ouvrir un salon de coiffure. En arrivant à Nevers, Félicie prend conscience qu’elle s’est trompée. Elle rompt brutalement avec Maxence, rentre dans la capitale, ne cède pas aux avances de Loïc qui est désormais pour elle un bon ami et décide de vivre chez sa mère (Christiane Desbois). Elle a compris qu’elle est faite pour Charles et seulement pour lui. Mais n’est-il pas fou d’attendre une très improbable rencontre dans une ville grande comme Paris ? Cet espoir inconditionnel peut-il demeurer frustré ?

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