Arachne, figure du démoniaque

Si l’on demandait à un lecteur (ou, à moindre titre, un spectateur) du Seigneur des anneaux, quel est le personnage le plus démoniaque, il y a fort à parier que, au-delà de Gollum-Sméagol, de l’Ouroukaï ou du Balrog, il remonterait jusqu’à Sauron, l’instigateur de cette guerre sur et contre la Terre du Milieu, celui qui a réussi à retourner le plus doué des magiciens, Saroumane.

Pourtant, encore beaucoup plus que Sauron, Arachne [1] – « Arachne la Grande » – ne serait-elle [2] pas la figure la plus démoniaque mise en scène par le génie si créatif de Tolkien ? Précisons d’emblée que si ce monstre est ainsi genré, la raison n’en est pas un secret patriarcalisme dont certaines lectures féministes ont parfois accusé Tolkien, mais, tout à l’inverse, l’admiration de celui-ci pour Dame Galadriel. En effet, celle-ci est, avec Gandalf, la plus grande des créatures en Terre du Milieu. Or, Arachne forme « le pendant maléfique de Galadriel (même situation au cœur d’un lieu impénétrable, mais opposition tranchée entre les ténèbres et la lumière) [3] ».

Quoi qu’il en soit, toutes les notes descriptives d’Arachne sont autant de traits diaboliques : son ancienneté (elle se trouve dans son antre « déjà avant Sauron et la première pierre de Parad-dûr »), sa « malignité intacte », son affinité avec les ténèbres (« Elle qui marchait dans les ténèbres ») au point de s’identifier à elles (« sa vomissure [était] les ténèbres ») [4], son absence de forme (que le nom ni la figuration cinématographique ne trompent point, pour Tolkien, Arachne n’est qu’un « être néfaste en forme d’araignée [an evil thing in spider-form] »), ses multiples « ruses », son utilisation de tous, y compris de ses complices orques, sa destructivité infinie, c’est-à-dire coextensive au monde (« elle ne désirait que la mort de tous les autres, esprit et corps »), son sadisme é-norme, c’est-à-dire hors norme (« Aucun ne pouvait rivaliser avec elle, Arachne la Grande, pour tourmenter le malheureux monde ») et surtout son autocentration absolue, ne vivant que par elle-même (« elle ne servait personne d’autre qu’elle-même ») et pour elle-même (elle désire la mort de tous « et pour elle-même, un excès de vie, seule »).

Sans entrer dans tout le détail de ce personnage aussi inquiétant que fascinant, relevons l’une des notes les plus significatives le décrivant : sa faim insatiable. Tel est son unique mot d’ordre intérieur, l’équivalent tragique de sa mission : « Il lui fallait manger ». Cette convoitise est tournée vers les nourritures solides (tous les vivants dont nous allons parler) et liquides (elle boit « le sang »), physique (engloutissement de la chair) et psychique (elle « songe sans fin à ses festins »), quantitative (elle mange cette « pauvre nourriture » que sont « les malheureux Orques » et jusqu’à la moindre mouche) et qualitative (mais elle aspire à la « viande plus délicate » qu’est un Hobbit), infinie en extension (« jamais encore une mouche n’avait échappé aux toiles d’Arachne ») et en profondeur (« tout être vivant était sa nourriture », y compris les « Elfes et les Hommes »), sans limite ontologique ni interdit éthique (cette faim englobe jusqu’à « sa propre progéniture, qu’elle mettait à mort »), diachronique (quand elle ne dévore pas, elle « tisse des toiles dans l’ombre » ; et, lorsqu’elle aura guéri de la blessure infligée par Sam, elle reprendra son activité funeste, « poussée par une faim mortelle [5] ») et synchronique (tout son être, jusqu’au plus profond, c’est-à-dire sa « volonté maléfique », n’est qu’appétit de dévoration). Bref, cette faim insatiable n’est plus que « rage ».

En ce sens, existe une proximité entre Arachne et Sméagol, dont on sait combien il est dévoré par ce désir de l’Anneau. Mais non sans une analogie que Tolkien prend soin de nommer : « les appétits d’Arachne n’étaient pas les siens » (ceux de Sméagol). En effet, ceux-ci sont comme marqués par une sortie d’acédie : le romancier parle des « chemins de lassitude » du Hobbit, qui s’est « coupé de la lumière et de tout regret ». Comme si le changement passé (la transformation de Gollum en Sméagol, c’est-à-dire sa perversion) permettait d’augurer une transformation symétrique (la transformation de Sméagol en Gollum, c’est-à-dire sa repentance). En regard, la concupiscence absolue d’Arachne est marquée par l’irréversibilité. Et cette minéralisation diachronique ne fait que traduire sur la flèche du temps une ontologisation synchronique : tout l’être de cette « chose néfaste » s’est identifié à Lorsque Tolkien décrit la manière dont Sauron, qui n’ignore en rien Arachne et cette voie ancienne d’entrée dans son pays, le Mordor, il la décrit en premier lieu par cet unique adjectif : « affamée ».

Arachne n’a pas une « faim vorace », elle est cette faim. Pourquoi ? En passant du fait à la cause, nous accéderons à l’identité démoniaque d’Arachne. D’un mot, comme toute créature spirituelle, le démon est habité, plus animé et informé par le désir de voir Dieu, c’est-à-dire de devenir surnaturellement ce qu’il n’est pas par nature. Mais, comme créature déchue, il a nié Dieu comme oméga et comme alpha, c’est-à-dire comme terme et comme origine, comme fin et comme cause. Dès lors, ce desiderium naturale sed inefficax s’est retourné vers les créatures et ultimement vers lui. Or, en passant du transcendant à l’immanent, l’infini devient indéfini, le « bon infini » devient « mauvais infini » (Hegel), l’infini en acte qui seul sature est troqué contre un apéiron en puissance qui non seulement ne rassasie jamais, mais s’avive en addiction toujours plus douloureuse. Voilà pourquoi, en se repliant sur son seul égo, Arachne ne pouvait que devenir faim inassouvissable, vide avide.

 

L’on objectera que le processus d’annihilation entitative à l’œuvre chez l’esprit impur se traduit par un recroquevillement en quelque sorte minéral, ponctiforme. En effet, nous avons ailleurs et récemment tenté de montrer que, bien que de nature angélique, le démon ne mérite pas la dignité de personne, non pas seulement pour une raison éthique, mais pour une raison métaphysique : la néantisation opérative reflue jusqu’à un quasi-anéantissement ontique [6]. Voilà pourquoi, selon une heureuse trouvaille littéraire, Tolkien introduit Arachne à deux reprises sans la nommer, par le seul pronom personnel « elle ». De plus, autre invention, de l’ordre extradiégétique, unique dans toute l’œuvre, l’auteur interrompt le fil de son récit pour prendre le temps d’expliquer l’origine de la scène, sans même recourir à l’intervention d’un personnage connu pour son savoir des choses anciennes comme Gandalf, ce qui eût semblé l’astuce narrative la plus adaptée : dans ce méta-texte qui est presque un hors-texte, il suggère ainsi combien cet être se situe lui aussi hors de la logique commune, sans pour autant rien concéder au manichéisme (si déchue soit-elle, si inexpliquée soit son choix du mal, Arachne demeure une créature qui est bonne par nature et mauvaise seulement par option).

Or, tout au contraire, Arachne se caractérise par son incessant grossissement qui est justement la traduction de cette faim vorace uniquement tournée vers le mondain. Tolkien n’a de mots pour décrire sa démesure physique (elle est « enflée « u point que les montagnes ne pouvaient plus la soutenir ni les ténèbres la contenir »), au point qu’il semble se contredire (Arachne serait donc ce qui contient la terre et est contenue par elle, puisqu’elle vit dans son antre).

Nous pourrions répondre en général en convoquant la différence pascalienne des ordres et le constat lewisien d’une inversion paradoxale : le premier ordre (les corps) contient le deuxième (l’esprit) qui contient le troisième (la charité). Nous pourrions répondre en particulier que, par son aversio a Deo, le démon ne fait pas que choisir la conversio ad creaturam, il place désormais au centre une unique créature qui fait l’objet de toute son adoration idolâtrique : son ego. Son désir se porte donc au fond sur son seul être. Or, si cet objet se dilate à l’in(dé)fini, en revanche, l’opération elle conduit à sa rétraction infinie : alors que tournée vers le Créateur (et vers l’autre), la créature vit dans une altérité aimante, lorsqu’elle s’en détourne pour ne plus vivre que de soi, elle troque le monologue contre le dialogue, la consommation (dévoration) contre la communion. Voilà pourquoi, si l’enflure corporelle révèle l’enflure intérieure, elle symbolise de manière encore plus profondément sa ruine et son renversement en une vacuité abyssale.

Mais nous préférons résoudre la difficulté au ras même de l’œuvre de Tolkien en rappelant ce que le Silmarillion révèle de la mère d’Arachne, l’Araignée primordiale [7]. Il y est dit que, pire encore que sa fille (« dernier enfant »), Ungoliant effrayait Morgoth (Melkor) lui-même, dont on se souvient qu’il est le suprême Ainur du mal, dont Sauron n’est qu’un esprit servant (si l’on peut dire !) [8]. Or, en une trouvaille inspirée, Tolkien affirme qu’Ungoliant est morte en se dévorant elle-même. Autrement dit, elle n’est pas seulement anéantie, mais s’est auto-anéantie. L’auto-adoration ne peut que conduire à une auto-néantisation. La créature spirituelle qui ne vit que de vivre de Dieu, si elle ne tourne pas ce désir de Dieu par qui elle fut crée et pour qui elle est achevée, ne peut que se dévorer elle-même et, avec le monde entier, renverser son inversion, inverser l’être en néant.

Telle est la racine la plus profonde de la crise que nous traversons aujourd’hui. Et ce diagnostic serait un pronostic, s’il n’était précédé par le « Dieu de l’espérance » (Rm 15,13) qui, depuis toujours, en son Fils, est descendu « plus profond que l’enfer » (saint Grégoire le Grand), et a retourné toute haine en amour, toute violence destructrice en pardon transfigurateur. Ce dont témoigne aussi Tolkien dans une autre de ses plus belles inventions dont une note de lecture devra également rendre compte.

Pascal Ide

[1] Toutes les références sont tirées de John Ronald Reuel Tolkien, The Lord of the Rings. II. The Two Towers, L. IV, chap. 9, London-Sydney, Unwin Hyman, 11955, 151987, p. 748 et 750-751 : Le Seigneur des anneaux. II. Les deux tours, trad. Francis Ledoux, coll. « Presses Pocket » n° 2658, Paris, Christian Bourgois, 1972, p. 442 et 446-447 (nous suivons cette traduction) : trad. Daniel Lauzon, coll. « Imaginaire », Paris, Christian Bourgois, 2015, p. 610 et 613-615.

[2] L’on sait que le français « Arachne » (Francis Ledoux) ou « Araigne » (Daniel Lauzon) a traduit l’anglais Shelob. Or, Tolkien précise dans une lettre que le terme est composé du préfixe she, « elle », et de la racine lob, « araignée ». De plus, ce mot « est une traduction de l’elfique Ungol, ‘araignée’ » (Lettres, trad. Delphine Martin et Vincent Ferré, Paris, Christian Bourgois, 2005, p. 257-258).

[3] Chrystel Bourgeois, « Arachne (Shelob) », Vincent Ferré (éd.), Dictionnaire Tolkien, Paris, CNRS éd., 2012, p. 58-59, ici p. 59.

[4] Ce que nous dirons plus loin de sa mère l’explique : Ungoliant tisse non seulement des toiles, mais de l’obscurité (de l’anti-étoile !) qui a la puissance de dévorer la lumière (ce qui est physiquement absurde, puisque la ténèbre n’est que la privation de lumière, est symboliquement puissant).

[5] Le Seigneur des anneaux. II. Les deux tours, p. 455.

[6] Pascal Ide, « Les démons sont-ils des personnes ? », Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 124/1 (2023) n° 493, p. 33-88. La faim irrasasiable et convoiteuse y est d’ailleurs évoquée comme détournement de ce désir de Dieu, à propos du personnage de M. Ouine (p. 63-65).

[7] Tolkien la décrit comme « la Nuit Primordiale personnifiée en Gwerlum ou Gungliont » (L’histoire de la Terre du Milieu. Le Livre des Contes Perdus, trad. Adam Tolkien, Paris, Christian Bourgois, 2002, p. 186).

[8] Cf. Michaël Devaux, « Les anges de l’Ombre chez Tolkien : chair, corps et corruption », Id. (éd.), Les Racines du Légendaire. La Feuille de la Compagnie, n° 2, 2003, p. 191-245.

13.7.2023
 

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