L’appel de la forêt
Loading...
Pays:
Américain
Thème (s):
Darwin, Liberté, Sauvage, Violence
Date de sortie:
19 février 2020
Durée:
1 heures 40 minutes
Évaluation:
***
Directeur:
Chris Sanders
Acteurs:
Harrison Ford, Omar Sy, Dan Stevens
Age minimum:
Famille

L’Appel de la forêt (The Call of the Wild), aventure américain de Chris Sanders, 2020. Adapté du roman éponyme de l’écrivain américain Jack London, 1903. Avec Harrison Ford, Dan Stevens, Karen Gillan, Omar Sy, Cara Gee.

Thèmes

Liberté, violence, sauvage, Darwin.

Si le public (surtout plus âgé) consent à surmonter certains obstacles, il goûtera un spectacle familial avec émotion, admiration, voire réflexion.

 

L’on connaît le cahier des doléances : le spectateur attend de splendides prises de vues réelles du Grand Nord canadien et on lui sert des images de synthèse qui mêlent animation 3D et capture de mouvement, voire des incrustations un peu trop voyantes ; il espère des animaux minutieusement dressés, et on lui adresse des bêtes d’autant plus aisément anthropomorphes que c’est l’homme lui-même qui, infographie aidant, les a dessinées pixel par pixel ; le film qui débute comme une comédie échevelée autour du personnage forcément sympathique de Perrault, se poursuit, dans une solution de continuité d’autant plus frustrante qu’elle est inexpliquée, comme un drame autour du personnage forcément attachant de John Thornton (merveilleux aventurier de l’âge perdu !) ; plus gênant encore, le film tord l’idée de Jack London – qui, à la suite de Thoreau ou d’Emerson (l’inclusion de Wild dans le titre inciterait à penser qu’il les a lus), défend la thèse d’un retour à l’état sauvage, en l’occurrence lupin, qui serait la nature secrète du chien – pour y injecter deux éléments totalement étrangers au roman. Le premier provient de l’idéologie des Lumières – le chien advient à lui-même en devenant son maître – et le second de la récente philosophie animalière – le chien-loup, dans son métissage, est supérieur à la fois à l’homme qui n’est que culture et au loup qui n’est que nature.

 

Mais ne boudons pas trop notre plaisir. Car le film apporte deux améliorations au livre lui-même.

La première, relative, est l’euphémisation considérable de la violence narrée par London, tant entre l’homme et l’animal (le dressage ou les corrections jusqu’à la mort de celui-ci), qu’entre les hommes (chercheurs d’or ou Indiens) et entre les animaux (Buck et Spitz) – sans rien dire de l’environnement dont l’âpre beauté n’estompe guère la farouche inhospitalité. En s’adoucissant, le spectacle devient à la fois plus familier et plus familial.

La seconde, inconditionnelle, est la cause de la première. London émargeait très intentionnellement à la vision darwinienne de la nature, ici devenue idéologique. En effet, il lui consacre un long épilogue (pas moins d’un cinquième du roman) intitulé : « The Other Animals » et traduit en 1903 par Mme de Galard : « Le chien, ce frère dit ‘inférieur’ ». Il y défend, à côté de la trop grande et naïve continuité homme-animal (hélas bien présente dans le film), le concept-clé de sa philosophie de l’évolution : l’adaptation, donc la survie du plus apte, donc la violence. En élimant de nombreuses scènes sauvages, voire en éliminant de nombreux morts, le scénario, une nouvelle fois, contredit cette interprétation unilatéralement pessimiste. Mais il fait plus : il célèbre une suavité bienfaisante.

C’est d’une part ce qu’atteste la guérison de Thornton : en voyant Buck advenir à sa nature authentique, le vieil homme prend conscience qu’il n’a fait que fuir la sienne et décide alors de s’arracher à la solitude pour revenir habiter chez les siens. Or, la violence est beaucoup plus large et beaucoup plus profonde que la seule brutalité physique : en son essence la plus intime, elle est ce qui contrarie notre nature, ainsi que l’avait bien saisi Aristote.

C’est d’autre part ce dont témoigne ce qui est, pour moi, la scène la plus exaltante et la plus dynamisante du film : le lendemain de la soirée où il vit la double catharsis de renoncer à boire et de conter son histoire, John sort une carte de la région, y trace des lignes et les prolonge au-delà, se projetant symboliquement dans l’inconnu ; puis il décide de partir, avec Buck qui joue de plus en plus l’objet transitionnel, dans cette aventure si peu balisée mais tellement désirée. En devenant une carte au trésor, la simple carte topographique s’approfondit, c’est-à-dire se double d’une véritable profondeur, celle, infiniment plus riche que toute pépite, de la liberté intime. En accomplissant le rêve de ce fils tant pleuré, il achèvera (accomplira) en lui ce qu’il n’a pu voir achevé hors de lui, et il achèvera (finira) ce deuil trop longtemps subi.

 

Le titre original de l’ouvrage, comme du film est The Call of the Wild. L’adjectif substantivé renvoie à beaucoup plus qu’à la forêt : au temps de l’origine qui est l’archi-temporalité de la donation originaire [1]. Or, tout don illumine de sa gratuité imméritée. Et le verbe grec kaléin, « appeler » (qui a d’ailleurs donné le substantif ekklésia, « église », c’est-à-dire ceux qui sont appelés), est construit sur la racine kalos, « beau ». Ainsi, répondre à l’appel de l’Ensauvagé, c’est être enfanté dans la beauté – ce qui, pour Platon, est l’œuvre propre de l’amour.

Pascal Ide

[1] « Ce n’est pas l’appel qui est sauvage, mais plutôt la part silencieuse tapie en Buck, dans ‘les profondeurs de sa nature et celles plus enfouies encore qui remontaient aux origines du Temps’ » (Jack London, Romans, récits et nouvelles, tome I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 615, 2016, p. 1306).

[/vc_c

Les commentaires sont fermés.