Oui, mais… [Scènes de film]
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Pays:
Français
Thème (s):
Triangle dramatique de Karpman
Date de sortie:
18 avril 2001
Durée:
1 heures 44 minutes
Évaluation:
***
Directeur:
Yves Lavandier
Acteurs:
Emilie Dequenne, Gérard Jugnot, Alix de Konopka
Age minimum:
Adolescents et adultes

Oui, mais…

Comédie française d’Yves Lavandier, 2002. Avec Gérard Jugnot et Émilie Duquenne.

 

La première scène se déroule de 17 mn. 02 sec. à 19 mn. 48 sec. ; et, si l’on intègre l’explication psychologique, jusqu’à 20 mn. 30 sec.

La seconde scène se déroule de 1 h. 31 mn. 45 sec. à 1 h. 34 mn. 14 sec.

Thème

Le triangle dramatique de Karpman : Bourreau, Victime et Sauveteur

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Analyse de la première scène : le triangle dramatique de Karpman  en action

La première scène, qui se déroule à table, présente le Victimaire, le Sauveteur et le Bourreau incarnés de manière presque spécialisée par tel ou tel personnage, même si les rôles peuvent tourner, ainsi que nous le verrons. Elle montre aussi que l’entrée dans le scénario se fait de manière subtile, pas forcément par des paroles, mais par des gestes, donc par des non-dits qui sont d’autant plus violents.

1’) La mère Victimaire

Son attitude se manifeste peu dans son langage. En revanche, elle apparaît massivement dans le non-verbal : les soupirs ; la manière de suspendre son geste de manger, comme si elle avait perdu le goût de la nourriture, le goût même de la vie ; les yeux de chien battu ; le décalage entre la parole et le non-verbal. Et, peut-être le plus parlant : la fourchette tournée agressivement vers l’autre, comme en attente d’être plantée dans le cœur de celui qui est visé. L’arme d’une vengeance qui ne demande qu’à s’exercer, qui, en fait, s’est déjà exercée…

Plus tard, la posture Victimaire s’enrichira d’autres indices qui sont autant de comportements, en plein ou en creux : la prise ostensible d’alcool devant sa fille ; la demande implicite d’aide, mais sans mot et sans merci ; autrement dit, le déni de responsabilité (« Je ne t’ai rien demandé, Églantine ») et la logique infalsifiable, grâce à laquelle elle ne peut que plaider non-coupable ; le narcissisme qui ne sait pas se réjouir du bonheur de l’autre ; l’absence de refus de ce que sa fille reste ; le consentement sans résistance ni gratitude au cocooning. On peut difficilement inventer violence plus soft

2’) La fille Sauveteuse

De prime abord, autant le spectateur est tenté d’accuser la mère, autant il est poussé à excuser la fille. Après tout, ne pose-t-elle pas un acte généreux et altruiste en acceptant de rester et donc en sacrifiant sa soirée avec Sébastien ? Pourtant, au moins trois signes permettent d’affirmer qu’elle est plus Sauveteuse que Sauveuse :

  1. Elle précède toute demande d’aide de sa mère et elle la déborde. Déjà, en train de s’habiller pour sortir, elle est peu motivée et se prépare à ne rien faire. Au terme, elle couchera elle-même sa mère, restera auprès d’elle jusqu’à ce qu’elle soit endormie, remontera le drap, éteindra la lumière, autrement dit jouera le rôle de mère de sa mère, se parentalisera. Le scénario semble être en place depuis bien des années.
  2. Son imagination anticipe et projette ce qui n’est pas. En effet, le cinéaste intercale astucieusement dans le récit une scène où l’on voit la mère s’effondrer sous le coup de l’alcool. Le retour au présent fait soudain prendre conscience qu’il nous a été montré comment Églantine se représente les choses. Mais la représentation n’est pas la réalité.
  3. La violence finale, c’est-à-dire la transformation de la Sauveteuse en Bourreau. En effet, comme nous allons le revoir, après avoir raccroché, elle tance sa mère avec colère, en l’accusant d’un acte dont elle, Églantine, est responsable, puis, plus tard, fera payer à son père sa décision auto-destructrice.
3’) Le père Bourreau

Le père adopte volontiers la posture du Bourreau, lorsqu’il accuse sa femme: « Fiche-lui la paix ! Elle a quand même le droit de sortir, non ? ». Là encore, ne nous trompons pas, tant cet échange paraît banal : n’est-il pas normal qu’un père prenne la défense de sa fille face à une injustice ? En réalité, trois signes attestent là encore la violence, c’est-à-dire la démesure de la réaction colérique.

D’abord, deux faits font largement soupçonner l’intention agressive : personne ne lui a rien demandé, il intervient sans mandat dans une relation entre la mère et la fille, donc une relation qui ne le concerne pas au premier chef ; il vise sa femme alors qu’il aurait pu tout aussi bien reprendre sa fille qui manquait de politesse. Le père démasque ainsi son intention : il ne défend Églantine que pour mieux agresser sa femme

Ensuite, les mots relèvent du « Tu » accusateur. En premier lieu, le verbe vulgaire « ficher ». D’autre part, l’interro-négative introduit, dans la grande majorité des cas, une question fermée, dont la réponse est déjà acquise.

Enfin, le regard accusateur dit encore mieux cette violence que la parole. Comme souvent, le non-verbal souligne le verbal.

Si fixes soient ces scénarios des divers protagonistes, ils peuvent pourtant tourner, ainsi que nous allons maintenant le montrer.

4’) La circulation des rôles

À la parole intrusive de sa mère à table, Eglantine répond sur un ton démesuré : « Oui, maman, rassure-toi, je le connais bien ! » Cette parole caractérise le Bourreau, car elle ne part pas de soi, mais de l’autre qui est ici accusé. De plus, après avoir renoncé à son rendez-vous, la jeune fille dit à sa mère : « Voilà, t’es contente ! » Et, face au déni Victimaire de sa mère (« Je ne t’ai rien demandé, Églantine »), elle éclate (« Mais j’en ai marre, p… »). La Sauveteuse devient accusatrice. Elle rejoue le même scénario à son père lorsqu’il rentre plus tard :

 

Dialogue Posture dans le TDK Commentaire
Père. – Déjà rentrée ? Cette demande n’est pas celle d’un Sauveteur : elle traduit un réel intérêt sans pourtant être intrusive.
Fille. – Je ne suis pas sortie. Victimaire Si le contenu pourrait faire croire qu’il s’agit d’une simple information, le ton de la voix est fermé, boudeur.
Père, étonné. – Ah bon ? Pourquoi ? Là encore, l’étonnement est sincère, non joué.
Fille, criant. – Devine ! Tu pourrais pas un peu t’occuper d’elle ? Bourreau La phrase est révélatrice du scénario d’Églantine, et donc montre que le thème Bourreau est la transformation violente du thème Sauveteur. En effet, sa demande est intrusive et jugeante : elle n’a pas à faire la leçon à son père.

 

De même, à table, la mère Victime devient Accusatrice, lorsque son mari se met à défendre sa fille : « Oui, bien sûr ! Et toi, tu fais quoi ce soir ? » On a reconnu le « tu » accusateur et le non-dit, d’autant plus redoutable qu’il laisse planer un soupçon lui évitant d’être accusée d’avoir accusé. Une nouvelle fois, la mère joue son scénario favori : distiller la violence sans en avoir l’air. Ce jeu verbal s’accompagne d’une mimique corporelle expressive : la petite mais nette montée du ton ; au visage renfrogné, rentré, succède soudain une avancée du museau. L’animal ne montre-t-il pas les dents pour décourager son adversaire ? Il s’ensuit un silence assourdissant…

Enfin, le père, qui rentre tard, se fait Victime lorsqu’il entend la dernière réflexion que nous avons notée ci-dessus : « J’ai essayé si souvent, Églantine ! » Une nouvelle fois, le non-verbal appuie le verbal. Ici, le loup Bourreau devient un agneau aux yeux larmoyants. Le père ajoute : « Si tu trouves la solution… ». Cette réflexion est un bijou (dans le registre noir de la manipulation). D’abord, comme sa fille face à sa mère, il termine en fuyant, ce qui signifie bien qu’il ne formule pas une vraie demande : Victimaire, le père désire être plaint, et non pas aidé. Ensuite, en faisant appel à la serviabilité de sa fille, il joue de son scénario de sauvetage, et ainsi la coince. Enfin et surtout, il fait appel à un double bind. D’un côté, il semble dire : il est possible de trouver la solution ; de l’autre, dans le registre implicite du non verbal et avec la phrase antérieure, il a déjà dit que le remède n’existe pas. Or, la double contrainte est un des moyens les plus efficaces pour bâillonner la réponse de l’autre. De fait, Églantine demeure plantée là, sidérée, impuissante, le regard totalement perdu. Si le père a trouvé une sortie glorieuse qui signifie ceci – « Rien n’est de ma faute, tout est de la faute de ta mère, tout est à ta charge » –, il le paie au prix fort en vitrifiant la relation et en détruisant psychologiquement Églantine. Autant elle est figée au dehors, autant elle est en vrac, et même anéantie au dedans…

Analyse de la seconde scène : la sortie du triangle dramatique de Karpman

Si compulsifs soient nos scénarios, ils ne nous enferment jamais dans la fatalité. Encore faut-il prendre les moyens pour prendre conscience de son rôle et décider de changer. En bonne Sauveteuse, Églantine accepte de rencontrer Erwann Moenner, le spécialiste des thérapies brèves, pour aider sa mère. Adroitement, celui-ci réussit à lui faire comprendre qu’il ne peut aider que les personnes qui viennent le voir et qu’elle n’est pas responsable du bonheur des autres. Après tout un cheminement, la jeune fille finit par se désencastrer de ce rôle dont elle tirait tant de gratifications, bien qu’il la rendît malheureuse. Nous la retrouvons presque au terme du film dans une scène attestant cette évolution [1]. Entendant sa fille rentrer dans leur appartement, Denise Laville se précipite vers la fenêtre, l’ouvre, grimpe sur le rebord, de sorte qu’Églantine la trouve faisant mine de vouloir se jeter trois étages plus bas.

1’) L’enfermement Victimaire

En faisant mine de se défenestrer, la mère s’inscrit en continuité avec son attitude victimaire. Si elle ne fait rien de nouveau, elle conduit à son accomplissement la destruction de soi. La logique suicidaire est initiée depuis longtemps, à petit feu, par son imprégnation alcoolique. Faut-il parler de mensonge et de chantage affectif ? Objectivement, un tel jugement moral est vrai ; mais, subjectivement, comment peser sa part de responsabilité alors que nous ignorons la profondeur de la détresse ressentie ? Quoi qu’il en soit, ainsi que nous allons le voir, en se refusant de retomber dans son scénario de Sauveteuse, Eglantine aide sa mère à ne pas se réduire à sa posture Victimaire. Cette victoire ponctuelle ne préjuge pas pour autant de l’avenir, car il appartient désormais à la mère de décider pour ou contre l’autonomie responsable, et donc pour ou contre la vie.

2’) La sortie de l’attitude Sauveteuse

Au début, face à ce qui a tout l’air d’une tentative de suicide, Eglantine cède de nouveau à son scénario de Sauveteuse : elle se précipite, elle veut empêcher sa mère qui elle-même tente de l’entraîner. Mais elle change vite d’attitude, intérieure et extérieure ; et cette rapidité en dit long sur la métamorphose qu’elle a vécue ces derniers mois.

  1. Transformation en pensée. Lorsque sa mère commence à partir dans son scénario nihiliste : « J’ai compris que je n’étais rien », on voit Eglantine diriger les yeux en bas à gauche ; or, ainsi que les études menées par la PNL (programmation neurolinguistique) l’ont montré, ce type de regard signifie une attention tournée vers le passé (alors qu’un regard vers la droite signale qu’elle est tournée vers l’avenir) ; par conséquent, elle ne réfléchit pas à une solution, mais se souvient, peut-être de scènes semblables, peut-être des conseils de son psy. Quoi qu’il en soit, cette mémoire l’ouvre à ne pas vouloir répéter les scénarios mortifères qu’elle a toujours adoptés : plus elle cherchera à secourir sa mère, plus celle-ci se victimisera.
  2. Transformation en parole. Eglantine nomme d’abord la souffrance qui l’habite : « Tu crois que c’est facile avec une mère qui pète les plombs ? ». Puis elle sort de la culpabilité qui, jusqu’à maintenant, la faisait agir : « Mais si tu sautes, je ne dirai pas que c’est à cause de moi, ni à cause de papa, ni à cause de qui que ce soit d’autre ». La vérité de cette parole inattendue ébranle et émeut sa mère. Eglantine continue et, laissant toujours parler son cœur, trouve les mots justes : « Je dirai que c’est à cause de quelque chose qui est en toi et qui te dégoûte ». En trouvant cette formule créative, elle refuse d’accuser sa mère, donc évite la tentation de se muer en Bourreau, ce qui eût risqué de réactiver le mécanisme victimaire. Plus encore, en écartant la tentation symétrique de réduire sa mère à sa souffrance et à sa pathologie, elle lui ouvre une espérance. Enfin, Eglantine ne peut parler avec une telle vérité que parce qu’elle connecte avec ce qu’elle ressent et le nomme : « Je serais [serai ?] triste ». Et cette tristesse est dictée par l’amour pour sa mère qu’elle exprime aussi : « Maman, je n’ai pas envie de te perdre ».

Rejointe en vérité, non accusée, Denise Laville se met à pleurer. Par sa parole d’espérance et d’amour, Eglantine est passée de Sauveteuse à Sauveuse.

  1. Transformation en action. Lorsque sa mère lui demande de ne pas s’approcher, Eglantine respecte sa liberté et n’intervient pas. Puis, lorsque, touchée par les paroles non scénariques, donc nouvelles, de sa fille, sa mère quitte elle-même son « jeu » suicidaire, Eglantine peut s’approcher et l’embrasser, lui témoignant l’amour qu’elle ressent par un geste qui vaut plus que les mots.

Pascal Ide

[1] La scène se déroule de 1 h. 31 mn. 45 sec. à 1 h. 34 mn. 14 sec.

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