Avez-vous déjà fait cette expérience de lire un roman chrétien – c’est-à-dire un roman écrit par un chrétien mettant en œuvre, implicitement ou explicitement, ses convictions chrétiennes –, et de vous sentir déçu ? De trouver l’intention aussi admirable que l’exécution peu recommandable, voire détestable ? Pourtant, la bonté de la motivation (annoncer la « Bonne Nouvelle », etc.) ne devrait-elle pas sauver la maladresse de la réalisation ? Et ce que je dis du roman ou du théâtre vaut bien évidemment du spectacle ou du film chrétiens (au sens décrit ci-dessus).
Longtemps (relativement !) bâillonné par ce double bind (cette double « injonction contradictoire »), je fus très éclairé à la lecture d’un passage d’une lettre que le romancier Julien Green écrit à son ami, le philosophe Jacques Maritain :
« Tout récemment, on m’a fait lire un roman écrit par un religieux dont la vie est sûrement exemplaire. Son livre qui est fait avec beaucoup de soins n’est que du blanc sur du blanc. La source a été purifiée.
« Je ne dis pas, vous le pensez bien, qu’il faille vivre dans le péché pour écrire des romans ! Cependant je crois fermement que ce genre de livre est le fruit du péché et que là où il n’y a pas de péché, il ne peut y avoir de roman. De là vient qu’un roman est presque toujours une confession, souvent à l’insu de l’auteur qui se livre au grand jour en croyant se cacher derrière ses personnages, alors que ses personnages ne sont pas autres que lui-même.
« Mais je sais que nous sommes d’accord sur tous ces points.
« Il y a, et ceci est d’une grande importance pour le roman, une disposition intérieure à se laisser mener, pousser par la grâce même quand on écrit les romans qui peuvent sembler les plus effroyables et dont j’espère que Dieu se sert, de même que la tentation existe de se laisser guider la main par l’ennemi qui ne désarmera jamais et qui sait merveilleusement ce qu’il faut faire pour que l’œuvre incline de son côté.
« Il excelle, cela est triste à dire, dans le genre édifiant [1] ».
Prenons un exemple, François Mauriac. Souvent, son œuvre fut accusée d’être subversive – surtout quand on sait combien tout roman est une autobiographie déguisée. En ne paraissant pas clairement séparer le bien du mal, ses livres semblent cautionner celui-ci et promouvoir celui-là. Mauriac le savait bien, lui qui a écrit : « Je suis si souvent accusé de ‘faire le mal’ ». Mais quand l’a-t-il dit ? Le contexte vaut la peine d’être rappelé.
En 1923, il écrit un beau roman, Le fleuve de feu, où, en passant, il se permet d’égratigner ces « vieux rites dont se gaussent l’instituteur publie et les charretiers [2] ». Un de ses lecteurs va vivement réagir. En troisième année à l’École Normale, un certain Casy-Rivière se prépare à devenir instituteur comme ses oncles. Issu d’une famille non-chrétienne, il vient de se convertir en lisant Pascal et les grands écrivains de son temps, dont Mauriac. Le fleuve de feu l’a bouleversé, mais il s’est senti meurtri en lisant la phrase ci-dessus. Il s’autorise d’écrire à celui qui n’est pas encore nobélisé (il faudra attendre 1952), mais est déjà célèbre. Alors qu’il ne s’attend à aucune réponse, huit jours plus tard, il reçoit une lettre qui commence ainsi :
« Cher Monsieur,
Oui, vous avez eu raison de m’écrire. Je suis si souvent accusé de ‘faire le mal’ que c’est une charité de me rendre un témoignage contraire et de me rassurer. Je suis attristé de ce que cette phrase du Fleuve de feu a pu vous faire de la peine. Il y a pourtant en moi (et Maritain vous l’a peut-être dit) une tendresse très particulière pour ces âmes qui ont résisté à la pression formidable d’un milieu ennemi ; qui sont, comme vous l’avez fait, demeurées fidèles dans l’abandon et le mépris général. Oh ! que le Christ doit vous aimer et vous bénir ! Et c’est pourquoi je me réjouis de ce que vous lui parlez de moi. J’ai besoin de répondants tels que vous [3] ».
Bouleversé, le récipiendaire lira la longue missive aux autres élèves de l’École Normale. Il naîtra de là une amitié profonde, fidèle, dont la moindre fécondité ne fut pas la vocation sacerdotale de celui qui deviendra un jour l’abbé Casy-Rivière.
Ainsi, Mauriac n’écrit pas « du blanc sur du blanc », mais, si l’on file la métaphore de Julien Green, du noir sur du blanc, c’est-à-dire du sombre, voire du très sombre, violent et pécheur, mais sans jamais oublier qu’il est précédé, au ras même de l’immanence, par une bonté qui est toujours plus jeune que toute faute, et succédé par un appel à la miséricorde qu’aucune turpitude humaine, même la plus sordide, ne peut décourager. C’est la certitude que l’abîme de notre déréliction humaine peut être englouti, a déjà été englouti par l’abîme infiniment plus profond du pardon divin (« Abyssus abyssum invocat : l’abîme appelle l’abîme ») qui a permis aux grands romanciers chrétiens d’éviter d’écrire de la prétendue bonne littérature à partir de bons sentiments (lâchons-le mot, de faire du prosélytisme) et de mettre en scène les pires criminels (de Rogojine à Voldemort en passant par Monsieur Ouine ou Gollum) sans jamais sombrer dans la désespérance ambiante.
Pour avancer entre le Charybde du pessimisme complaisant des dark romance et autre dystopies actuelles et le Scilla du puritanisme d’un certain art chrétien, le mystère pascal nous offre la clé définitive dont l’Évangile est l’illustration par excellence : tout des ténèbres dramatiques du « mysterium iniquitatis » peut être montré à partir du moment où tout, en lui, appelle « la puissance rédemptrice du mysterium pietatis [4] ». Que peut-on imaginer de pire que l’atroce crucifixion de l’Innocent par excellence ? Quel crime plus inexcusable que cette condamnation un drame peut-il scénariser ? Quel désespoir plus sombre que l’abandon par tous ses amis (« Ils s’enfuirent tous ») et cette fin apparemment la plus irréversible, un romancier pourrait-il mettre en scène ? Et pourtant, nous le croyons et nous le savons, « le grain de blé tombé en terre » qui meurt en donnant sa vie par amour « porte beaucoup de fruit » (Jn 12,24).
Terminons en citant la fin d’un des romans du cycle Thérèse Desqueyroux. Comment peut-on écrire ce qui suit sans avoir compris de l’intérieur le mystère du Père « riche en miséricorde » (Ep 2,4) ?
« Ce moment est venu où elle peut dire à Quelqu’un : ‘Voici votre créature épuisée par cette lutte interminable contre elle-même, selon ce que vous avez voulu’.
« Thérèse avait tourné un peu la tête et regardait au mur le crucifix de plâtre. Avec application, elle posa le pied gauche sur le pied droit ; ses bras s’écartèrent lentement ; elle ouvrit les mains [5] ».
Pascal Ide
[1] Lettre du 18 mars 1960, Une grande amitié. Correspondance Julien Green et Jacques Maritain, Paris, Plon, 1979, p. 118. Souligné par moi.
[2] François Mauriac, Le fleuve de feu, dans Œuvres romanesques et théâtrales complètes, éd. Jacques Petit, tome 1, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 271, Paris, Gallimard, 1978, p. 579.
[3] L’on ne saurait rien de cette lettre et de son contexte sans l’heureuse indiscrétion et surtout initiative de M. Gaston Duthuron (Cahiers François Mauriac, 1, Paris, Grasset, p. 25-29).
[4] Jean-Paul II, Lettre encyclique Dominum et vivificantem sur l’Esprit-Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986, n. 33.
[5] François Mauriac, La fin de la nuit, Paris, Grasset, 1935, p. 236.