Introduction à la lecture de l’Encyclique Redemptoris Mater de Jean-Paul II 1/6

Cette étude fut rédigée au tout début des années 1990, il y a plus de 30 ans. Cette datation explique le style plus parlé, l’ancienneté des références, l’insistance sur la logique et le souci d’individualiser thèse et arguments, etc.

 

Le 25 mars 1987, saint Jean-Paul II a publié une lettre encyclique sur la Vierge Marie intitulée Redemptoris Mater, c’est-à-dire « mère du Rédempteur » [1]. Cette lecture se veut un guide de lecture de l’Encyclique. Il recommande vivement de la lire en parallèle. Cet ouvrage ne demande non plus aucune compétence particulière, en particulier dans le domaine théologique.

Pour le sens général de notre intention et la méthode employée, nous nous permettons de renvoyer à l’introduction générale (le chapitre 1) de l’étude qui porte sur la première encyclique de Jean-Paul II, Le rédempteur de l’homme [2].

CHAPITRE 1

INTRODUCTION A LA LECTURE DE L’ENCYCLIQUE

Lorsque le Saint-Père fut blessé très gravement sur la place Saint-Pierre le 13 mai 1981 après-midi (fête de Notre-Dame de Fatima) et qu’il était transporté en ambulance vers la policlinique Gemelli, il « ne nous regardait pas, a confié son secrétaire Don Stanislas. Les yeux fermés, il souffrait beaucoup et répétait des prières exclamatives. Si je me souviens bien, c’était surtout : ‘Marie, ma mère ! Marie, ma mère !’ [3] ».

La volonté pédagogique de ce livre (qui devrait faire partie d’une collection consacrée au commentaire des encycliques de Jean-Paul II) se solde par une présentation « scolaire » qui use (en espérant ne pas trop abuser) des divisions, des titres et des sous-titres : nous croyons que c’est le tribut à payer à la clarté, car le propre de la raison est de se nourrir d’ordre. Cela demandera une certaine familiarisation, surtout au lecteur qui a abandonné depuis longtemps les études. Mais qu’il ne se décourage pas : l’habitude prend vite ; de plus des reprises régulières permettent à la synthèse de reprendre ses droits sur l’analyse en la couronnant ; enfin, les tentatives de prolongement en plus petits caractères leur donneront l’occasion de souffler et de retrouver une lecture qui leur est plus familière.

1) Objet de l’encyclique

a) De quoi parle l’encyclique ?

De la Vierge Marie, bien entendu. Mais précisons, car le mystère de Marie est fort riche : on peut étudier par exemple sa maternité divine, son immaculée conception (c’est le cœur de la méditation et de la vie spirituelle d’un Saint Maximilien Kolbe), sa virginité, son Assomption, sa relation à Israël comme fille de Sion, etc.

En l’occurrence, ici, Marie est étudiée en relation avec deux thèmes constants dans toutes les encycliques de Jean-Paul II, mais aussi avec le concile Vatican II (Lumen Gentium, chapitre 8 sur lequel nous reviendrons plus bas).

1’) La relation avec le mystère du salut, et donc avec le Christ, Rédempteur.

Un signe en est le titre de l’Encyclique, La Mère du Rédempteur. Les titres ne sont jamais choisi au hasard et celui-ci rappelle étrangement, à dessein, l’intitulé de la première encyclique : le Rédempteur de l’homme. Pour mieux saisir l’unité d’intention unissant les neuf lettres encycliques du Pape, nous permettons de reproduire le tableau récapitulatif (mais nullement fermé) donné dans le premier ouvrage.

2’) La relation à l’Église.

Cela reprend une des intuitions les plus importantes du dernier concile. En effet, il y avait comme deux courants de piété mariale : « Le mouvement liturgique caractérisait volontiers lui-même sa piété comme ‘objectivement’ sacramentelle ; à l’opposé, la forte accentuation du subjectif et du personnel dans le mouvement marial était évidente. […] La piété mariale […] se laissait influencer par les apparitions de la Mère de Dieu en ce temps ».

Et ces deux courants ont aussi traversé le Concile. La question se cristallisa lorsqu’il fallut répondre à une question décisive le 29 octobre 1963 (donc en plein concile) : « La mariologie devait-elle être présentée dans un texte indépendant, ou être intégrée dans la Constitution sur l’Église ? » Le premier membre de l’alternative représentait le second courant et vice versa. « Le vote montra pour la première fois, avec un rapport de 114 voix à 1 074 voix, un partage de l’assemblée en deux groupes presque d’égale grandeur. Toujours est-il que la partie des Pères conciliaires marquée par le mouvement liturgique et biblique avait remporté une victoire – assez mince, à vrai dire – et par là apporté une décision dont l’importance devait être d’une signification difficilement surestimable ». En fait, les positions en présence étaient plus complémentaires que contraires. Mais cela a permis de considérer le mystère de Marie dans sa juste perspective qui est ecclésiologique: c’est d’ailleurs elle qu’a adoptée Jean-Paul II, et ce n’est pas un hasard [4].

3’) La relation entre ces trois thèmes.

Nous la verrons plus bas en détail. Mais d’ores et déjà, fort de nos lectures des précédentes encycliques, on peut s’attendre à ce que « tout circule », même s’il y a une intuition fondamentale autour de laquelle tout s’organise.

En conséquence, Jean-Paul II ne prétend nullement parler de tout [5] ; il s’intéresse d’abord à la relation de Marie et de l’Église et partant à tout homme. En fait cette considération est tellement centrale qu’elle illumine tout le mystère de Marie et en un sens offre une clef pour le saisir en sa totalité.

b) Perspective

Sous quel point de vue cette encyclique parle-t-elle de Marie (dans sa relation au Christ rédempteur et à l’Église) ? Autrement dit, quelle est sa perspective ?

1’) Topique

En effet, il y a plusieurs manières de parler du mystère de Marie (dans un cadre chrétien)

On peut tout d’abord en traiter d’un point de vue scripturaire, exégétique. On cherchera alors les textes de la Sainte Écriture qui parle, explicitement ou implicitement de Marie et on tentera d’une part de les comprendre et de les expliquer, d’autre part de les présenter sous une forme cohérente, la plus commode et la plus souvent utilisée étant la progression temporelle : l’exposé part par exemple de l’Annonciation et va jusqu’à l’Assomption (c’est-à-dire la glorification de Marie au ciel). On obtient alors comme une vie de Marie. C’est par exemple l’attitude très légitime adoptée par René Laurentin dans son excellent Court traité de théologie mariale, Paris, Lethielleux, 1959 ou par Ignace de la Potterie, dans l’ouvrage tout aussi remarquable et très récent, Marie dans le mystère de l’Alliance, coll. Jésus Jésus-Christ, Paris, Desclée, 1989 ; et c’est d’ailleurs la perspective adoptée par la seconde partie du chapitre 8 (consacré à Marie) de la constitution sur l’Église Lumen Gentium au concile Vatican II.

On peut aussi en parler d’un point de vue plus systématique. Cette perspective essaie de synthétiser les données inscrites dans l’Écriture sainte et dans la Tradition dans une perspective unifiée : par exemple, on tentera de comprendre tout ce qui est dit de Marie (sa conception immaculée, son intercession pour tous les hommes, etc.) à partir du fait qu’elle est la Mère de Dieu. On pourrait dire que le point de vue donne les briques et que le point de vue systématique construit une maison (une église), mais que l’on pourrait envisager plusieurs plans possibles avec les mêmes briques. On tente alors de rendre compte du mystère de Marie non plus d’un point de vue non plus chronologique mais logique, satisfaisant davantage aux requêtes de l’intelligibilité, ce qui n’est nullement violation du mystère : par exemple, on essaiera de comprendre quel est le sens ou l’enjeu de la virginité de Marie.

Tel est par exemple le cas du très beau livre de Marie-Joseph Nicolas, Theotokos (ce qui signifie Mère de Dieu en grec), Paris, Desclée, 1962 ou du très riche Court traité sur la Vierge Marie de René Laurentin, cinquième édition refondue après le concile, Paris, 1968 (réimprimé en 1988).

Enfin, l’abord peut-être plus spirituel ou cultuel. Ici, on cherche davantage non pas tant à nourrir en premier l’intelligence que l’amour, la piété (même si on ne doit pas trop séparer les deux). Tel est le cas par exemple de l’Exhortation apostolique de Paul VI Marialis cultus, du 2 février 1974 (par opposition à l’Encyclique Christi Matri du 15 septembre 1966 du même Paul VI dont la visée est nettement systématique).

René Laurentin a réuni en un volume substantiel de nombreux textes sur la Vierge Marie autant spirituels que plus théologiques, de tous horizons et de toutes époques : Marie, Mère du Seigneur. Les beaux textes de deux millénaires, Paris, Desclée, Annexe n° 3 à la collection « Jésus et Jésus-Christ », 1984.

2’) Approche de l’encyclique

Quelle est la perspective adoptée par Jean-Paul II ? Aucune des trois ! Ou plutôt, le pape marie (!) les trois points de vue avec beaucoup de bonheur.

Tout d’abord, le plan de fond est celui donné par l’Écriture : il parcourt tour à tour, au fur et à mesure des différents numéros, les divers mystères de la vie de Marie rapporté par l’Évangile.

Mais chemin faisant, Jean-Paul II injecte à l’occasion de tel ou tel épisode de la vie de Marie un point de dogme et en donne un éclairage plus systématique, ce qui a l’immense mérite de montrer à quel point et les dogmes et la théologie trouvent leur source dans la Parole de Dieu (on conçoit combien cette méthode est importante pour l’œcuménisme [6], puisque la Parole de Dieu est le fondement commun aux trois grandes confessions chrétiennes).

Enfin, le style est constamment méditatif : Jean-Paul II dispose à la prière. Il dit par exemple (n. 8, § 2 au tout début) : « Si nous voulons méditer avec Marie… », ce qui est tout un programme. Voilà pourquoi, si vous avez déjà lu l’encyclique sans en saisir tous les enjeux ni comprendre tous les passages, vous avez toutefois pu vous en nourrir, car toutes les pages jaillit quelque intuition susceptible de porter à la contemplation du mystère chrétien.

3’) Conséquences

Ne vous attendez donc pas à trouver au cours de ces pages un exposé de théologie systématique. Il en existe d’autres et d’excellents (cf. les références plus haut).

Ensuite, le style combine plusieurs perspectives : il est donc difficile à suivre et demande une lecture à différents niveaux. C’est ce qui fait le caractère déroutant et parfois ardu de l’encyclique. Le texte par exemple est tantôt abstrait (et, par exemple, du fait de ses multiples citations et références, un peu rebutant, osons le dire), tantôt plus concret : comparez les numéros

Enfin, si le texte conduit à la prière, il est aussi né de la prière (« il vient du cœur et doit retourner au cœur », avait inscrit Beethoven en haut de la partition de son opéra Fidelio). Lisez-le dans le même climat : non seulement il portera plus de fruit, mais vous le comprendrez mieux. Il y a à cela une raison capitale : chacun de nous a fait l’expérience que l’on ne peut parler de certaines choses qu’à ceux qui nous sont proches, intimes, car pour être comprises elles supposent une profonde communion sans jugement. Tel est le cas de ce qui touche à la vie de Marie : comment comprendre sa consécration (dans la virginité) par exemple si on ne sait pas soi-même goûté le désir de se donner à Dieu complètement (désir que l’on peut éprouver dans le mariage autant que dans la vie religieuse ou consacrée) ?

2) Importance et enjeux de cette encyclique

Notons quelques enjeux et centres d’intérêt essentiels.

– D’ordre doctrinal : comme nous le verrons en détail, Jean-Paul II parle longuement de la médiation de Marie (c’est le thème toute la troisième partie). Or, ce point, volontairement (car les Pères conciliaires n’estimaient pas la question mûre pour être tranchée), n’a pas été défini au Concile Vatican II : certes le titre de « médiatrice » a été cité au n. 62 [7], mais il l’a été au sein d’une longue liste pour justement signifier qu’il n’était pas à valoriser plus que les autres. Or, tout aussi consciemment, Jean-Paul II, sans toutefois définir ce point comme étant de foi, fait avancer la réflexion en affirmant très nettement cette médiation (et en lui donnant un contenu précis, comme nous le verrons). On assiste donc ici à un cas typique d’évolution (qui est développement, précision, explicitation et non pas changement ou révolution) de la pensée de l’Église : celle-ci n’a rien de figé, mais comme un arbre toujours elle s’accroît.

– D’ordre à la fois pastoral et doctrinal : la question mariale est importante pour l’œcuménisme, non seulement avec nos frères protestants, mais aussi avec nos frères orthodoxes, particulièrement slaves (cf. n. 29-34, notamment).

– D’ordre plus pastoral et plus immédiat : cette encyclique permet de préparer l’année mariale (cf. numéros 48-50). Or, selon une des grandes intuitions chères à notre pape toujours très attentifs à l’histoire (cf. n. 3), cette année mariale a pour dessein de nous aider à préparer l’an 2 000, fête du deux millième anniversaire de la naissance du Christ, comme Marie, par son désir et sa prière, prépara la venue du Fils de Dieu dans notre chair (cf. Jn 1,14). Elle prépare aussi l’anniversaire du baptême de la Rous qui a eu lieu il y a mille ans (cf. n. 50).

3) Les sources de Jean-Paul II

Une encyclique en effet n’est pas une création ex nihilo.

a) L’Écriture

Ouvrez l’encyclique et constatez : la Parole de Dieu est très abondamment citée, à chaque page. Remarquez d’ailleurs le statut particulier, l’autorité particulière qui est la sienne : les références de l’Écriture sont toujours citées dans le texte et elles seules. Malgré leur importance, les documents du Magistère dont nous allons parler dans un instant sont par exemple précisés seulement en note. Le pape vit de ce mot capital du dernier concile : « l’étude des Saintes Lettres doit-elle être comme l’âme de la sainte théologie [8] » – qui peut s’appliquer à toute réflexion chrétienne.

Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour toute prière ; méditez souvent cette autre parole du même document, n. 25 : « la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse un dialogue entre Dieu et l’homme ». En effet, Saint Ambroise que cite le Concile dit : « Nous lui parlons quand nous prions, mais nous l’écoutons quand nous lisons les oracles divins (c’est-à-dire la Parole de Dieu, la Bible) ».

b) La Tradition

C’est en particulier le cas et en premier lieu des Pères de l’Église. Leur doctrine mariale est très riche (même si elle a évolué et qu’il ne faut pas projeter sur eux tout les acquis plus modernes). Voyez les notes de l’encyclique et celles de Lumen Gentium : alors que les apôtres ont eu un rôle de fondation, les Pères ont joué le rôle de constructeurs, d’édificateurs. Voilà pourquoi il ne faudra jamais cesser d’y revenir, surtout en période de crise.

Les auteurs mystiques ne sont pas oubliés. dont deux sont explicitement cités : S. Louis-Marie Grignon de Montfort (cf. note 143, n. 48) et S. Jean de la Croix (cf. note 36, n. 17). On sait peut-être combien le premier auteur surtout a joué un rôle décisif dans l’amour que Jean-Paul II porte à Marie. Lorsqu’à l’âge de 20 ans, il était au service obligatoire aux usines Solvay de Cracovie, pendant la guerre, il lisait pendant les pauses le Traité de la vraie dévotion à Marie, l’œuvre centrale de Grignon de Montfort. D’ailleurs, le futur pape le portait avec lui dans la poche de sa combinaison de travail et l’ouvrage était maculé par les produits de l’usine.

Cela nous amène à dire un mot de la dernière source, mais non la moindre (du point de vue subjectif, du moins).

c) Le Magistère

On entend par Magistère l’autorité enseignante de l’Église, en l’occurrence les successeurs de apôtres, à savoir le Pape et les évêques unis au Pape), en particulier le Concile Vatican II (106 notes sur les 147 en tout que comportent l’encyclique [9]. Au sein de celui-ci, la constitution sur l’Église, Lumen Gentium qui est le document programmatique et essentiel du concile est citée 92 fois sur 147 (le n. 2 de l’encyclique explique pourquoi) et le chapitre 8 de cette constitution qui a pour objet les relations de Marie et de l’Église (ce qui est le thème même de notre encyclique) est cité explicitement 71 fois sur 147 : presque la moitié des références. C’est dire s’il est important d’aller lire ce document.

Il en existe d’excellents commentaires très éclairants : Gérard Philips, L’Église et son mystère au IIème concile du Vatican, Paris, 1967, t. 2, p. 207-289 : c’est un commentaire continu de tout le chapitre 8 par celui qui fut le principal rédacteur de Lumen Gentium ; René Laurentin, La Vierge au concile, Paris, 1965 : cet ouvrage est plus complet que l’ouvrage de Phillips et retrace de plus toute l’histoire du texte conciliaire ainsi que le mouvement d’ensemble de la théologie mariale aujourd’hui avec la clarté et la maîtrise que l’on connaît à l’auteur en ce domaine.

d) L’expérience personnelle

Enfin, il y a l’expérience de celui qui a pris pour devise pontificale une parole tirée de S. Grignon de Montfort : Totus tuus (tout à toi, sous entendu Marie). Cette expérience est d’abord polonaise, peuple dont l’amour de Marie n’est plus à montrer (il cite le sanctuaire de Jasna Gora, la Vierge noire avec une émotion perceptible dans le n. 28) ; sans doute est-ce tout à la fois de S. Grignon de Montfort et de son expérience polonaise qu’il tire son exposé sur l’importance de la consécration à Marie (cf. n. 45). Grâce à un de ses anciens professeurs, nous savons que Karol Wojtyla fut trois ans président de la Congrégation mariale, qu’il participa au Rosaire vivant dans une paroisse de Cracovie en 1940 [10]. Le Saint-Père confiait à André Frossard : « Je vous citerai en particulier le sanctuaire de Kalwaria Zebrzydowska, proche de Cracovie et de Wadowice, où je suis né, qui m’est si cher et que j’ai visité si souvent dans ma jeunesse, puis comme prêtre et comme évêque. Je peux dire que j’avais trouvé là, dans le style de piété qui est celui du peuple auquel j’appartiens, ce que j’ai découvert dans ce traité (de Louis Marie Grignion de Montfort) [11] ».

Mais, sans pour autant être indiscret, ne peut-on lire en filigrane de l’encyclique l’expérience propre et profonde de son auteur ?

Écoutons encore Jean-Paul II :

 

« La lecture de ce livre (le Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge de saint Louis-Marie Grignon de Montfort) a marqué dans ma vie un tournant décisif. […] Je me rappelle l’avoir porté longtemps sur moi, même à l’usine de soude, si bien que sa belle couverture était tachée de chaux. Je revenais sans cesse et tour à tour sur certains passages. […] Alors qu’auparavant je me tenais en retrait de crainte que la dévotion mariale en masque le Christ au lieu de lui céder le pas, j’ai compris à la lumière du traité de Grignon de Montfort qu’il en allait en vérité tout autrement. Notre relation intérieure à la Mère de Dieu résulte organiquement de notre lien au mystère du Christ. […] Plus ma vie intérieure a été centrée sur la réalité de al Rédemption, plus l’abandon à Marie, dans l’esprit de saint Grignon de Montfort, m’est apparu comme le meilleur moyen de participer avec fruit et efficacité à cette réalité, pour y puiser et en partager avec les autres les richesses inexprimables [12] ».

 

Nous avons tenu à citer tout ce passage parce qu’il livre des clefs lumineuses non seulement sur la pensée mariale du Saint-Père mais sur toute sa théologie.

René Laurentin suggère un autre point dans son introduction à l’encyclique : « Jean-Paul II, orphelin de mère à l’âge de 9 ans, avait appris de sa maman, Emilia, que Marie est la meilleure des mères. Ce n’est donc pas comme un substitut ou une compensation qu’il découvrit Marie, mais bien pour elle-même comme la Mère du Christ et de tous les hommes [13] ». Or, l’une des intuitions les plus fortes de l’encyclique est que la nature et le fondement de la médiation de Marie est la maternité : sa médiation est maternelle. Or « la maternité a pour caractère de se rapporter à la personne. Elle détermine toujours une relation absolument unique entre deux personnes : relation de la mère avec son enfant et de l’enfant avec sa mère ». (n. 45)

Voilà qui permet de lever une difficulté toujours présente : comment une médiation peut-elle être à la fois universelle et pourtant personnalisée ? On peut bien le concevoir pour Dieu et donc pour le Christ, mais pour une créature. Jean-Paul II montre que c’est l’exemple, la figure de la maternité qui sert de clef : la mère est par excellence celle qui se donne à chacun de ses enfants si nombreux soient-ils, elles est toute pour tous. Or, seule une expérience forte de cette maternité a pu guider Jean-Paul II à développer cette intuition géniale et décisive.

4) Remarque de méthode

Ici nous renvoyons à ce qui fut longuement développé dans le livre sur le Rédempteur de l’homme. Rappelons la conclusion.

La difficulté de la lecture de Jean-Paul II vient de ce que son style et sa forme de pensée sont comme circulaires. Il revient constamment sur ce qu’il veut dire ou ce qu’il a dit, de sorte que l’on ne sait jamais exactement ce qu’il veut dire et comment il le manifeste ; on a notamment l’impression qu’il se répète ou qu’il ne montre rien. De ce fait, les plans sont toujours approximatifs, puisque le pape reprend toujours les thèmes en les enrichissant. Mais il y a une raison supplémentaire de difficulté qui est le style particulièrement priant de l’encyclique, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Or, la prière progresse souvent en revenant sur les mêmes thèmes aimés.

Tel est par exemple le cas de l’hymne aux Ephésiens qui court dans tout le début de la première partie. Jean-Paul II le garde en son cœur, à l’image de Marie. Et le texte resurgit régulièrement, car il nourrit le fond de sa méditation ; ce qui explique le caractère circulaire, répétitif du texte : on ne quitte jamais de cœur les paroles qui nourrissent la prière et notre vision des réalités, il est donc normal que cela réapparaisse de temps à autre.

Or, notre esprit occidental est linéaire et construit. Voilà pourquoi il est désorienté à la lecture de Jean-Paul II : seul n’est pas perdu celui qui ne fait que « picorer » dans le texte ce qui le « touche » ou l’intéresse. Mais c’est un bien maigre butin et ne profiter que de 10 % du texte, sans compter que c’est rendre la perspective dangereusement subjectiviste : ce que je sens que le Saint-Père me dit à moi ne coïncide pas forcément avec ce qu’il dit véritablement, en soi.

Cette forme d’esprit et d’exposé va se ressentir dans le plan qui est particulièrement difficile à déterminer de manière rigoureuse. Un signe en est la structure ternaire de l’encyclique (que vous pouvez aisément repérer en parcourant la table des matières : trois grandes parties elles-mêmes subdivisées chacune en trois sous-parties) : l’esthétique de la composition semble primer sur sa rigueur logique.

Cette transformation qu’est la mise en forme linéaire de la pensée de Jean-Paul II, nous ne le cachons pas, ne va pas sans s’accompagner d’une perte d’information et de richesse et de dynamique d’exposé : le style circulaire n’a pas que des inconvénients pour notre esprit occidental ; il présente l’immense avantage de nous pousser à la méditation. Plus encore, il épouse le caractère même du mystère étudié, il prend la forme même de la méditation de Marie. Il donne le sens du mystère de Marie dont « il est difficile de saisir et de mesurer le rayonnement ». (n. 6, fin du § 1)

Voilà pourquoi le texte du pape n’est pas seulement le point de départ de notre réflexion (la lecture de cet ouvrage sera bien plus fructueuse si vous lisez l’encyclique en parallèle), mais il doit aussi être au terme : ce petit livre aura vraiment réussi son objectif lorsque vous pourrez le mettre de côté et goûter pleinement l’un des plus grands théologiens de notre temps : Jean-Paul II.

Pascal Ide

[1] Le texte original latin est paru dans les Acta Apostolicae Sedis, LXXIX (1987), p. 361-433. Il ne comporte pas les titres et les sous-titres de l’édition française due à la Polyglotte vaticane, sauf dans la table des matières. Ce texte latin (comme sa traduction officielle en français) se trouve désormais sur le site du Vatican.

[2] À l’origine, le texte comprenait deux typographies différentes. Le texte en caractères 12 qui est celui du commentaire ; il tente de commenter le texte objectivement, dans la mesure où cela est possible. Le texte sera expliqué par lui-même, injectant le moins possible d’éléments extérieurs, afin de ne pas travestir la pensée du Saint-Père. Le texte en caractères 10, donc plus petits, correspond à des ajouts personnels (qui présente donc les limites inhérentes à mes intentions et à ma formation) : ils sont d’ordre plus doctrinal ou, plus souvent spirituel (faisant goûter comme bien ce qui a été contemplé comme vrai et beau) et visent à manifester la fécondité de la pensée parfois austère du pape. On peut davantage s’y arrêter dans un premier temps si on est plus rebuté par la présentation systématique. Bien entendu, cela ne constitue qu’une interprétation, un prolongement parmi bien d’autres possibles ; et à notre sens, cette tentative d’application est marginal par rapport au reste du livre.

[3] André Frossard dialogue avec Jean-Paul II, « N’ayez pas peur », Paris, Robert Laffont, 1982, p. 335.

[4] Cf. Joseph Ratzinger et Hans Urs von Balthasar, Marie, première Église, trad. Robert Givord, Joseph Burkel et Charles Chauvin, Paris, Apostolat des Éditions, 1981, Paris-Montréal, Médiaspaul, 32005, p. 18 et s.

[5] Jean-Paul II a déjà d’ailleurs déjà eu très souvent l’occasion de parler de la Vierge Marie sous de multiples aspects. Il vous suffirait pour cela de consulter les tables de la Documentation catholique à l’entrée « Marie ». Plus commode, un bon ouvrage rassemble les textes du pape Jean-Paul II jusqu’à la fin de 1983 : Marie, ma Mère. Recueil de discours et de lettres sur la Vierge Marie, Paris, Médiaspaul et Éd. Paulines, 1984. Les index et tables sont bien commodes et renvoient aux textes cités in extenso.

[6] Pour une approche œcuménique de l’encyclique, cf. A. C. Graber, Marie. Une lecture comparée de Redemptoris mater (Jean-Paul ii) et du Commentaire du Magnificat (Luther) à la lumière des dialogues œcuméniques, coll « Patrimoines », Paris, Le Cerf, 2017. Ce gros livre qui est une thèse doctorale d’une anabaptiste consacrée dans la communauté du Chemin Neuf, propose notamment une lecture analytique très fouillée de Redemptoris mater de Jean-Paul ii.

[7] Qu’il soit tout de suite entendu que :

– n. désigne le numéro donné par l’édition italienne (et reproduite par la française) : en l’occurrence, l’Encyclique Redemptoris Mater comporte numéros.

– § : désigne la subdivision que nous avons faite, par commodité, de chacun des numéros en paragraphe (les paragraphes étant numérotés selon les retours à la ligne de l’édition française).

[8] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei verbum sur la Révélation divine, 18 novembre 1965, n. 24, § 1. « L’étude de l’Écriture sainte, qui doit être comme l’âme de la théologie tout entière » (Id., Décret Optatam totius sur la formation des prêtres, 28 octobre 1965, n. 16, § 2).

[9] Sur Jean-Paul II et le Concile Vatican II, on peut consulter l’article de la Nouvelle revue théologique 107 (1985), p. 361-375.

[10] M. Malinski, Mon ami Karol Wojtyla, trad., Paris, Le Centurion, 1980, p. 336 et p. 11.

[11] André Frossard dialogue avec Jean-Paul II, « N’ayez pas peur », Paris, Robert Laffont, 1982, p. 186 et 187.

[12] Ibid., p. 184-186.

[13] Paris, Le Centurion, 1987, p. VII.

11.2.2026
 

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