La métaphysique de l’être dans la pièce Rien à faire (Hadjadj)

La pièce de Fabrice Hadjadj, Rien à faire [1], est, de toutes les pièces de l’auteur, celle qui est le plus et le plus manifestement animée par une métaphysique, précisément la métaphysique de l’acte d’être qu’a découverte saint Thomas d’Aquin. Pour le montrer, j’ai sélectionné un certain nombre d’extraits. Lisez-les en vous demandant : que disent-ils de l’être ? Nous proposerons plus bas une liste des différentes caractéristiques de l’être et surtout de sa connaissance ainsi mises en scène. Les détailler aurait demandé de mobiliser tout un cours de métaphysique qui sera bientôt publié sur le site.

1) Lecture

Texte 1

[15] C’est bien, hein ?

Fabrice Hadjadj, Rien à faire. Solo pour un clown, Magnanville, Le Passeur Éd., 2013.

Parce que des fois il se passe plein de choses sur la scène, les portes claquent, les acteurs foncent, les paroles fusent, et voilà qu’on passe à côté de ça, ce qui est trop dommage… ou pas assez d’hommage, en fait… je ne sais pas.

Là, au moins, on ne peut pas dire qu’on est aveuglé par l’agitation.

Là, au moins, on ne peut pas dire qu’on est submergé par l’éloquence.

Parce que des fois le mari converse avec sa femme alors que son amant se cache dans le placard, ou bien le fils tue son père et couche avec sa maman, ou bien le frère prépare un festin à son frère, et ce qu’il lui donne à manger, c’est un ragoût mitonné avec la chair de ses propres enfants, et le frère croit qu’il savoure du lapin, jusqu’au moment où l’autre frère lui révèle que non, que ce qui a tant de goût, que [16] ce qu’il a dévoré de si bon appétit, ce sont ses très chers Aglaé, Orchomène et le petit Léon, ce qui, forcément, va rendre la digestion un peu difficile, alors, forcément, quand on assiste à tous ces hauts faits sanglants, on perd de vue ce fait tout bas, ce fait qu’on n’y pense jamais mais qui pourtant est le fait des faits, le fait qui fait tout et qui se montre quand on ne fait rien… pardon !

Je crains de vous ennuyer avec mes discours…

Je redoute de parasiter votre contemplation.

Texte 2

Mais n’ayez pas peur, je vous promets de ne pas vous divertir, ça non !

Je vous garantis que je ne vous distrairai par rien, aucun grand spectacle, aucun sketch rigolo, aucune saynète amusante… Excusez-moi donc…

Notamment je vous promets que je ne me déshabillerai pas sous vos yeux, non, je ne veux pas vous égarer par les fascinations d’un érotisme torride, je ne veux pas troubler la paix des ménages avec mon corps de rêve, et, par-dessus tout, je ne veux pas vous détourner de ce qu’il y a de plus… nu… Excusez-moi encore…

Et puis, excusez-moi, mais je vous promets de ne pas monter sur cette chaise ni de vous [17] appeler tous à la révolution, non, je ne veux pas vous égarer par les séductions d’un militantisme persuasif, je ne veux pas troubler la paix des ménages avec ma verve de tribun, et par-dessus tout, ou par-dessous tout, je ne veux pas vous détourner de ce qu’il y a de plus… neuf… Excusez-moi encore…

Et puis, je vous prie une dernière fois de m’excuser, je ne vous dérangerai plus après ça, mais je vous promets de ne pas monter sur cette chaise ni de la renverser d’un coup de pied pour me pendre, comme ça, couic ! au milieu de la scène… Je ne dis pas que ça ne serait pas très intéressant, mon suicide en direct, mais justement ce serait me rendre trop intéressant… J’ai un ami, un génie du one man show : il l’a fait, un soir, sans trop prévenir… Eh bien laissez-moi vous dire que ça ne lui a pas réussi… Bien sûr, les spectateurs en parlent encore, ils en sont encore tout bouleversés, mais ça les a précisément détournés de ce qu’il y a de plus… bouleversant… Excusez-moi donc…

Texte 3

Je sais que vous êtes un public de fins connaisseurs et que vous savez apprécier les choses profondes.

On ne vous la fait pas, à vous.

On ne vous en raconte pas, à vous.

[18]

Que le rideau tombe ou se lève, vous savez déjà être touchés par le simple fait qu’il y a un rideau.

Que les lumières s’éteignent ou s’allument, vous savez déjà être illuminés par le simple fait qu’il y a des lumières.

Que les personnages parlent ou se taisent, vous êtes déjà émus par le simple fait qu’ils respirent.

Je sais que vous n’en voulez pas pour votre argent, mais pour votre bon cœur.

Alors allons-y ! Et que vous en ayez pour votre bon cœur !

C’est magnifique, n’est-ce pas ?

À peine croyable…

Une pure merveille…

Une sorte de miracle…

À la lisière de l’inconnu…

Sur le rebord de l’incompréhensible…

Ah! non je ne regrette pas de n’avoir pas fait devant vous le père qui mange ses enfants en croyant que c’est du lapin… Je ne regrette même pas de n’avoir pas fait la jeune fille maltraitée par ses sœurs et qui finit par épouser le prince grâce à son petit pied… Ça vous aurait empêché d’assister à ça.

[19]

C’est pas que je sois contre le mariage ou l’infanticide. Le plus simple mariage m’émeut jusqu’aux larmes. Quant aux infanticides, aux incestes, à l’anthropophagie familiale, aux meurtres de masse en particulier, il est évident que ça ne manque pas d’agrément. Rien ne me passionne comme un assassinat bien cruel, sur une victime bien innocente, avec un luxe de détails précis sur le découpage des membres et la complicité du gouvernement… Mais c’est bien là le drame, ça me captive trop, et j’en oublie l’événement de base, l’événement des événements, celui qui les sous-tend tous, l’action des actions, celle qui leur donne d’être agissantes…

Texte 4

On dit parfois de quelqu’un qu’il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Mais peut-être que la vraie clairvoyance serait devoir moins loin… ou même seulement de voir son nez… parce que c’est déjà fou, un nez !… Je ne parle pas de ceux qui ont un nez extravagant, les Pinocchio, les Cyrano, les longues betteraves, les grosses patates… je ne parle pas non plus de mon nez, lequel j’ai hérité d’un aïeul juif qui se l’était cassé et recassé à force de prier trop près d’un certain mur. Non, je parle du nez quelconque, du pif sans gadget, du nase même pas nase, de la cheminée à [23] deux trous, de la colonne à air au milieu de la figure, si c’est pas étonnant, cette trompette à poils à quoi est suspendue notre vie ! si c’est pas complètement fantaisiste dès lors qu’on adopte le point de vue du poulpe ou de la fourmi !… Et je ne parle pas de l’oreille, cet incroyable coquillage à musique !

Et je ne parle pas des nuques, des nuques et des têtes qu’on voit de dos… Dire qu’à l’habitude on trouve que ça nous gêne, quand elles se dressent, là, sur le siège de devant, au-dessus du dossier de devant, dire qu’on se met à croire que cette vraie tête de spectateur vaut moins que la vieille comédie qu’on nous rabâche sur les tréteaux, et qu’on serait prêt à la décapiter, cette tête, exactement comme le spectateur de derrière voudrait décapiter la nôtre, et pourquoi ? Pour s’aveugler encore avec le personnage du fils qui couche avec le personnage de sa mère, pour s’éblouir avec les Roméo et Alfa qui font semblant de s’aimer contre l’avis de leurs familles postiches, au lieu d’admirer cette vraie tête des familles, cette marmite à chevelure dedans quoi mijotent mille pensées, ce gros carafon touffu dedans quoi se cache une âme, une destinée et même un cerveau reptilien ! Vous avez de la chance, aujourd’hui, mesdames, [24] mesdemoiselles et messieurs, surtout ceux qui sont les moins bien placés, vous avez de la chance, vous pouvez contempler tout à votre aise la face cachée du spectateur de devant, la belle nuque duveteuse, la ronde calvitie précoce, la magnifique queue de cheval, cette trogne de Yéti hirsute que présente toujours, de dos, la demoiselle au si doux visage !

Texte 5

Qu’est-ce que c’est fort, tout de même !

Bon, d’accord, je vous accorde que ce n’est pas prenant, mais c’est justement ça qui est fort : ça n’est pas prenant, c’est donnant, – ça n’est pas captivant, c’est libérateur, tellement libérateur que ça ne nous attache pas et qu’on s’en détacherait facilement pour autre chose, pour toutes les autres choses qu’on pourrait faire et que ça nous octroie libéralement de faire…

Alors, évidemment, je pourrais me camper fier dans mon personnage et vous débobiner mémorable le fameux monologue d’Hamlet aux champignons : « Être ou ne pas être… » Mais ce serait poser une alternative de jeune homme traumatisé par l’assassinat de papa et tout soucieux d’assassiner tonton, ce qui est très sympathique, je le confesse encore, mais qui nous fait négliger l’essentiel, ce qui se pose avant toute question, ce qui se passe avant tout passage, ce qui est, tout simplement… [25] Non pas être ou ne pas être, mais être, tout simplement…

Comment ça se fait ?

Parce que ça se fait sans nous, sans que nous ayons rien à faire, et soudain, paf ! nous voici !

Me voici…

Vous voici…

Attendez que je vous célèbre un peu, que je révère la chose en vous ! Ce n’est pas parce que vous êtes dans le public que c’est moins palpitant que sur la scène… Ce n’est pas parce que vous êtes entrés en payant, et non en étant payés, que vous n’êtes pas tout aussi formidables… du moins au point de vue où nous nous plaçons… Comment vous appelez-vous, monsieur ?… Bertrand ?… Bertrand Chassaing [2] !… Bertrand Chassaing, extraordinaire ! Bertrand Chassaing est présent ! Bertrand Chassaing existe ! Mesdames et messieurs je crois que nous pouvons l’applaudir chaleureusement !… Bravo !… Bravo !…

Et vous, gente dame, quel est votre nom ?… Virginie ?… Virginie Lebœuf [3]… Virginie [26] Lebœuf, éblouissant ! Virginie Lebœuf est présente ! Virginie Lebœuf existe ! Et elle a même une nuque duveteuse ! Et elle a même un nez avec ses deux narines ! Et quelles oreilles pour mieux t’écouter mon enfant ! Et quelles fines bandes de poils au-dessus des yeux : des poils par lesquels s’expriment toutes les nuances du sentiment, chère Virginie, les poils de la stupeur, quand on les soulève, les poils de la colère, quand on les fronce, elle est absolument sensationnelle ! Il me semble, mesdames et messieurs, qu’elle a droit à une ovation bien nourrie !… Brava !… Brava !…

Je vous propose même une ovation par laquelle nous nous acclamons les uns les autres, et même une standing ovation, comme on dit, une standing ovation par laquelle chacun célèbre l’événement de sa propre présence malgré lui… Voilà !… Bravo !… Bravo !…

Texte 6

Mais il ne faudrait pas que ces applaudissements mérités nous assourdissent. Il ne faudrait pas qu’ils nous interdisent d’entendre cette réponse que chacun respire dans le silence : « Me voici ! », même si on ne le dit pas, « Présent! », même si on ne le dit pas… comme s’il y avait un immense cahier d’appel et pas seulement pour les élèves de la classe, mais aussi ceux qui font l’école buissonnière, pour [27] les buissons eux-mêmes, pour les mésanges, pour les couleuvres, pour les étoiles comme pour les chaussettes, pour Bertrand Chassaing comme pour Virginie Lebœuf et chacun de nous, hommes, bêtes, légumes, planche de scène ou siège de velours, chacun répond présent par sa présence, et quel est le Maître d’école assez effacé et assez puissant, quel est le Maître assez intérieur et assez drôle pour nous appeler comme ça chacun tout entier avec toutes les choses, des pieds à la tête et de part en part, pour nous faire entrer comme ça chacun tous ensemble en rang deux par deux dans la grande classe de l’univers, présent ! présent ! présent ! sans même qu’on ait besoin d’entendre sa voix ? Ou peut-être que sa voix est comme l’air qu’on respire, peut-être qu’elle est comme le lieu où nous apparaissons : « Que Bertrand Chassaing soit ! » qu’il dit. Et voici Bertrand Chassaing ! « Que Virginie Lebœuf soit ! » qu’il dit. Et voici Virginie Lebœuf ! Oui, peut-être que notre substance est taillée dans l’étoffe de son écoute ?

Quel rebondissement !… Un rebondissement avant même toute affaire !

Quelle intrigue !… Une intrigue avant même toute histoire !

[…]

[28] En fait, là, j’ai un trou… Est-ce que ça n’est pas vibrant ?… Est-ce que ça ne coule pas de source ?… Pour sûr que je suis nul, c’est justement ça le plus beau, parce que, même nul, je suis. Est-ce que ça n’est pas le plus splendide geyser silencieux et jaillissant, là, ici, maintenant ?

Que de générosité !

Des fois je me demande si c’est pas plus puissant qu’une résurrection, parce que, je ressusciterais un mort, là, sous vos regards éberlués, d’une part, ce serait un cliché, le spectaculaire attendu, espéré même, sauf peut-être si le mort est ce sous-chef de bureau que vous détestez, alors là, je ne dis pas, mais d’une manière générale, en matière de miracle, la résurrection est chose assez banale… D’autre part, avec une résurrection, on part de quelque chose, d’un corps, d’un cadavre tout raide à qui le divin bouche-à-bouche réinsuffle son âme et sa souplesse… Tandis qu’ici, ça part de rien, ça sort de nib, ça gicle d’on ne sait quelle nappe phréatique éternelle d’avant toutes choses, la pure fontaine de l’existence, la folle fusée de surgir ici, le facétieux coucou-me-v’là qui sonne à chaque instant, la fleur sauvage du réel qui ne cesse de fleurir avec chacun de nous en son centre et, je vous le dis tout net, sans [29] cette simple joie d’être, tout ordinaire, même une résurrection ne nous ferait ni chaud ni froid, car à quoi bon le miracle de revenir à la vie, si la vie n’est pas déjà un prodige ? quoi bon renaître glorieux de ses cendres, si la naissance n’est pas une gloire déjà ?

Texte 7

[33] Je vous avoue que parfois mon attention décline… Je vous avoue que souvent le prodige, je ne le capte plus beaucoup… et que je préférerais par exemple voir le fils qui tue sa mère qui a tué son mari qui a tué leur fille qui a beaucoup plu aux dieux qui réclamaient son sacrifice pour rendre la mer assez propice à ce que les navires voguent dessus et débarquent sur les rives de Troie afin d’y administrer l’incendie et le carnage, ce qui fait au total un spectacle assez charmant, presque aussi charmant que celui de la fille qui se tue parce qu’elle a été condamnée à mort par son oncle qui lui reproche d’avoir enterré son frère qui s’est entretué avec son autre frère, lesquels sont d’ailleurs tous fils de leur demi-frère et de leur grand-mère (qui est donc aussi leur sœur par alliance), puisque leur père les a [34] eus (on peut le dire qu’il les a eus !) avec sa propre mère après avoir trucidé son propre papa sans faire exprès… Parce que là, au bout d’un moment, je reconnais volontiers qu’un petit « son et lumière » ne me déplairait pas… Parce que le « silence et pénombre ››, au bout d’un moment… ça devient «nuit et brouillard ››… C’est terrifiant, hein ?

[…]

C’est insupportable quand il ne se passe rien. Parce que ça me rappelle le rien. Parce que cette scène ne s’ouvre plus que comme la gueule d’ombre qui va nous avaler… Ça, pour avoir un trou, j’en ai un, nous en avons tous un, et un très gros, qui nous attend pour un de ces prochains jours : un trou assez vaste pour engloutir toute notre mémoire, assez profond pour qu’on y couche l’acteur tout entier avec par-dessus son nom gravé sur l’affiche de pierre, l’affiche où il tiendra le premier rôle de décomposition, l’affiche où son nom restera le plus longtemps et lui procurera une certaine célébrité parmi les insectes…

Texte 8

« Oui, je sais, j’ai parlé tout à l’heure de la fontaine splendide d’exister, de la surprise de jaillir là, de sortir tout à trac du noir absolu…mais à quoi bon si c’est pour y retourner ?… même nul, je suis, mais qu’est-ce que je serai pour finir, sinon moins que nul… dans le sablier avec notre présence qui s’effrite avec les secondes, qui s’égrène et s’écoule en poudre à travers le boyau du temps, tout cet avenir qui avait été tissé dans ton sein, maman, et qui se détricote un fil après l’autre. »

Texte 9

« Vous sentez comme moi ce plateau vide et muet comment qu’il se creuse petit à petit comme si c’était déjà notre caveau… le drame des drames… l’horreur des horreurs… une liste noire que personne n’a écrite… nous ne savons pas la date de l’exécution, ni la méthode… J’ai peur… C’est terrible parce que c’est à cause que j’ai perçu la merveille de respirer que je perçois l’horreur de ne respirer plus, et c’est à cause que j’ai senti la joie de vivre que je sens l’angoisse de mourir… Ça s’organise comme un supplice ! Ça se referme comme un piège !… L’horreur est aussi grande que la merveille était grande… L’angoisse est aussi forte que la joie était forte…Mon Dieu ! .Qu’est-ce que je viens de dire ? »

Texte 10

« Bonjour les petits enfants, sans hypocrisie, sans aucun mensonge… petits enfants devant toutes ces choses qui nous dépassent, devant même un seul grain de poussière qui contient plus d’énigmes que n’en peut résoudre toute la philosophie… Pourquoi donc, depuis le temps qu’on meurt, pourquoi donc est-ce qu’on s’obstine à se redire… Bonjour… Shalom… Paix… Bonjour, est-ce que ça n’est pas une prière, ça aussi ? Est-ce que ça n’est pas appeler sur nous un jour absolument bon ? Est-ce que ça n’est pas réclamer le Jour du Jugement où la bonté triomphe et les morts se relèvent ?… un type entre, comme ça, toutes portes closes, et dit simplement : « La paix soit avec vous », et voilà que pour la première fois cette parole est complètement vraie, voilà que la paix descend dans nos cœurs comme la colombe se pose sur sa branche pour y chanter sa chanson… pour de vrai, pour de bon, que tout le jour tienne enfin sa promesse de bonté… Au revoir, encore une prière qui se prie malgré moi, avec ma propre langue !… Comme si j’avais l’espérance de vous revoir encore, de vous revoir toujours, comme s’il était impossible qu’il n’y ait pas quelque part revoyure et retrouvailles… Adieu ? »

2) Quelques caractéristiques de la connaissance de l’être

Nous les ajoutons au texte en en citant le passage emblématique :

La dissimulation de l’être (Texte 1)

« on passe à côté de ça… on perd de vue ce fait tout bas, ce fait qu’on n’y pense jamais mais qui pourtant est le fait des faits, le fait qui fait tout et qui se montre quand on ne fait rien »

L’étonnement devant l’être (Texte 2)

« par-dessus tout, je ne veux pas vous détourner de ce qu’il y a de plus… nu… par-dessous tout, je ne veux pas vous détourner de ce qu’il y a de plus… neuf… ça les a précisément détournés de ce qu’il y a de plus… bouleversant. »

L’émerveillement devant l’être (Texte 3)

« vous savez apprécier les choses profondes… le simple fait qu’il y a un rideau… le simple fait qu’il y a des lumières… le simple fait qu’ils respirent… pour votre bon cœur… C’est magnifique… À peine croyable… Une pure merveille… Une sorte de miracle… À la lisière de l’inconnu… Sur le rebord de l’incompréhensible… d’assister à ça… j’en oublie l’événement de base, l’événement des événements, celui qui les sous-tend tous, l’action des actions, celle qui leur donne d’être agissantes. »

La saisie de l’être (Texte 4)

« la vraie clairvoyance… voir son nez… Et je ne parle pas de l’oreille… Et je ne parle pas des nuques… et des têtes… une âme, une destinée… contempler… la face cachée. »

La reconnaissance et la célébration de l’être (Texte 5)

« ça n’est pas prenant, c’est donnant, – ça n’est pas captivant, c’est libérateur… ça ne nous attache pas et… on s’en détacherait facilement pour autre chose, pour toutes les autres choses qu’on pourrait faire et que ça nous octroie libéralement de faire. »

« Être ou ne pas être… l’essentiel, ce qui se pose avant toute question, ce qui se passe avant tout passage, ce qui est, tout simplement… Non pas être ou ne pas être, mais être, tout simplement. »

« ça se fait sans nous, sans que nous ayons rien à faire, et soudain, paf ! nous voici !… Me voici… Vous voici. »

« que je vous célèbre un peu, que je révère la chose en vous !… nous nous acclamons les uns les autres… chacun célèbre l’événement de sa propre présence malgré lui. »

La célébration de l’être (Texte 5)

Attendez que je vous célèbre un peu, que je révère la chose en vous ! Ce n’est pas parce que vous êtes dans le public que c’est moins palpitant que sur la scène… Ce n’est pas parce que vous êtes entrés en payant, et non en étant payés, que vous n’êtes pas tout aussi formidables… du moins au point de vue où nous nous plaçons… Comment vous appelez-vous, monsieur ?… Bertrand ?… Bertrand Chassaing [4] !… Bertrand Chassaing, extraordinaire ! Bertrand Chassaing est présent ! Bertrand Chassaing existe ! Mesdames et messieurs je crois que nous pouvons l’applaudir chaleureusement !… Bravo !… Bravo !…

Et vous, gente dame, quel est votre nom ?… Virginie ?… Virginie Lebœuf [5]… Virginie [26] Lebœuf, éblouissant ! Virginie Lebœuf est présente ! Virginie Lebœuf existe ! Et elle a même une nuque duveteuse ! Et elle a même un nez avec ses deux narines ! Et quelles oreilles pour mieux t’écouter mon enfant ! Et quelles fines bandes de poils au-dessus des yeux : des poils par lesquels s’expriment toutes les nuances du sentiment, chère Virginie, les poils de la stupeur, quand on les soulève, les poils de la colère, quand on les fronce, elle est absolument sensationnelle ! Il me semble, mesdames et messieurs, qu’elle a droit à une ovation bien nourrie !… Brava !… Brava !…

Je vous propose même une ovation par laquelle nous nous acclamons les uns les autres, et même une standing ovation, comme on dit, une standing ovation par laquelle chacun célèbre l’événement de sa propre présence malgré lui… Voilà !… Bravo !… Bravo !…

La manifestation de l’être (Texte 6)

« cette réponse que chacun respire dans le silence : Me voici !… Présent !… chacun répond présent par sa présence… quel est le Maître assez intérieur… pour nous appeler comme ça chacun tout entier avec toutes les choses… sa voix est comme l’air qu’on respire… elle est comme le lieu où nous apparaissons… peut-être que notre substance est taillée dans l’étoffe de son écoute. »

« Un rebondissement avant même toute affaire !… Une intrigue avant même toute histoire ! »

« j’ai un trou… Est-ce que ça n’est pas vibrant ?… Est-ce que ça ne coule pas de source ?… même nul, je suis… Est-ce que ça n’est pas le plus splendide geyser silencieux et jaillissant, là, ici, maintenant ?… Que de générosité ! »

« qu’ici, ça part de rien, ça sort de nib, ça gicle d’on ne sait quelle nappe phréatique éternelle d’avant toutes choses, la pure fontaine de l’existence, la folle fusée de surgir ici, le facétieux coucou-me-v’là qui sonne à chaque instant, la fleur sauvage du réel qui ne cesse de fleurir avec chacun de nous en son centre et… à quoi bon le miracle de revenir à la vie, si la vie n’est pas déjà un prodige ? quoi bon renaître glorieux de ses cendres, si la naissance n’est pas une gloire déjà ? »

L’éloignement de l’être (Texte 7)

« parfois mon attention décline… souvent le prodige, je ne le capte plus beaucoup… silence et pénombre… ça devient ‘nuit et brouillard’. C’est terrifiant, hein ?… C’est insupportable quand il ne se passe rien. Parce que ça me rappelle le rien… comme la gueule d’ombre qui va nous avaler. »

La perte de l’être (Texte 8)

« Oui, je sais, j’ai parlé tout à l’heure de la fontaine splendide d’exister, de la surprise de jaillir là, de sortir tout à trac du noir absolu…mais à quoi bon si c’est pour y retourner ?… même nul, je suis, mais qu’est-ce que je serai pour finir, sinon moins que nul… dans le sablier avec notre présence qui s’effrite avec les secondes, qui s’égrène et s’écoule en poudre à travers le boyau du temps, tout cet avenir qui avait été tissé dans ton sein, maman, et qui se détricote un fil après l’autre. »

L’absence de l’être (Texte 9)

« Vous sentez comme moi ce plateau vide et muet comment qu’il se creuse petit à petit comme si c’était déjà notre caveau… le drame des drames… l’horreur des horreurs… une liste noire que personne n’a écrite… nous ne savons pas la date de l’exécution, ni la méthode… J’ai peur… C’est terrible parce que c’est à cause que j’ai perçu la merveille de respirer que je perçois l’horreur de ne respirer plus, et c’est à cause que j’ai senti la joie de vivre que je sens l’angoisse de mourir… Ça s’organise comme un supplice ! Ça se referme comme un piège !… L’horreur est aussi grande que la merveille était grande… L’angoisse est aussi forte que la joie était forte…Mon Dieu ! Qu’est-ce que je viens de dire ? »

Le retour de l’être (Texte 10)

« Bonjour les petits enfants, sans hypocrisie, sans aucun mensonge… petits enfants devant toutes ces choses qui nous dépassent, devant même un seul grain de poussière qui contient plus d’énigmes que n’en peut résoudre toute la philosophie… Pourquoi donc, depuis le temps qu’on meurt, pourquoi donc est-ce qu’on s’obstine à se redire… Bonjour… Shalom… Paix… Bonjour, est-ce que ça n’est pas une prière, ça aussi ? Est-ce que ça n’est pas appeler sur nous un jour absolument bon ? Est-ce que ça n’est pas réclamer le Jour du Jugement où la bonté triomphe et les morts se relèvent ?… un type entre, comme ça, toutes portes closes, et dit simplement : « La paix soit avec vous », et voilà que pour la première fois cette parole est complètement vraie, voilà que la paix descend dans nos cœurs comme la colombe se pose sur sa branche pour y chanter sa chanson… pour de vrai, pour de bon, que tout le jour tienne enfin sa promesse de bonté… Au revoir, encore une prière qui se prie malgré moi, avec ma propre langue !… Comme si j’avais l’espérance de vous revoir encore, de vous revoir toujours, comme s’il était impossible qu’il n’y ait pas quelque part revoyure et retrouvailles… Adieu ? »

Pascal Ide

[1] Fabrice Hadjadj, Rien à faire. Solo pour un clown, Magnanville, Le Passeur Éd., 2013. Les numéros de page des textes cités sont indiqués entre crochets et en gras.

[2] Ici, le lecteur peut mettre, à la place, ses propres prénom et nom.

[3] La lectrice, ici, peut mettre ses propres prénom et nom à la place.

[4] Ici, le lecteur peut mettre, à la place, ses propres prénom et nom.

[5] La lectrice, ici, peut mettre ses propres prénom et nom à la place.

27.1.2026
 

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