Du poison de la désespérance aux raisons d’espérer (Homélie du 3e dimanche de l’Avent 2025)

Dans la première lecture, le prophète Isaïe « fortifie les mains défaillantes et affermit les genoux fléchissants » du peuple hébreu en exil qui se décourage, en prophétisant : « Voici votre Dieu. Il vient lui-même et va vous sauver » (Is 35,3-4). Dans l’Évangile, du fond de sa prison, le Précurseur lui-même est tenté par le désespoir et, prenant celui-ci au sérieux, Jésus lui répond par des actes qui valent plus que toutes les paroles de promesse.

 

  1. Nous ne manquons pas de raisons actuelles de désespérer. Je ne vais pas faire la liste de toutes nos raisons de nos décourager. Les actualités s’en chargent. Et parfois, nous nous en faisons les transmetteurs. Un exemple entre mille : en France, mais aussi en Europe, quoique différemment, le secteur primaire est à l’agonie. Avant hier, un agriculteur se suicidait un jour sur deux ; hier, quotidiennement ; aujourd’hui, presque deux par jour.

Il est plus éclairant de se pencher sur les trois grands motifs de nos désespérances. Espérer, c’est attendre un bien difficile, mais accessible. Désespérer, c’est donc ne plus attendre ce don qui dorénavant paraît impossible. Or, il nous paraît inatteignable pour trois raisons : parce qu’il est au-dessus de nos seules forces ; parce qu’il est trop lointain ; parce que les obstacles s’accumulent. Quand elles ne se conjuguent pas.

Le mal dicte le remède. Aux trois raisons de désespérer opposons trois raisons d’espérer qui sont trois vertus : dépendance (humilité) ; confiance (abandon) ; patience (persévérance).

 

  1. Se faire aider ou entrer dans la dépendance

Qu’il est significatif que Jean le Baptiste dont on sait la force et la puissance de la parole convertissante demande de l’aide, et doublement, certes, au Christ, mais aussi à ses disciples pour qu’ils interpellent le Messie (Mt 11,2 s). Nous espérons en Dieu de manière certaine, parce qu’il est absolument fiable. Cela, pour trois raisons : Dieu sait tout, veut tout (c’est-à-dire veut totalement notre bien) et peut tout. Ne pouvant tout dire, nous nous centrerons sur la première raison.

Pensons-nous que Dieu sait tout ? Dans un sermon (qui est plutôt une causerie) prêché le 5 avril 1835, saint John Newman s’attaque à une croyance commune de son temps : « Nous n’arrivons pas à familiariser nos esprits avec cette vérité qu’est l’omniscience de Dieu. Nous savons qu’il est au ciel et oublions qu’il est aussi sur terre [1] ». Séparant trop le Ciel et la Terre, beaucoup de chrétiens croient à une providence générale de Dieu sur le monde ou sur l’humanité. Peu croient à une « providence personnelle de Dieu [2] » qui s’intéresse à chacun des moindres détails de nos vies.

La (fausse) croyance à une providence seulement générale de Dieu (le PDG divin n’aurait en quelque sorte qu’une succursale sur la Terre !) contrarie une loi humaine : « La façon la plus grande possible de reconnaître l’affection d’un supérieur est de dire qu’il agit comme s’il s’intéressait à nous personnellement [3] ». Elle est aussi profondément contraire à l’expérience de Newman depuis sa première conversion, à l’âge de quinze ans. Elle est également opposée à ce qu’enseignent toutes les Saintes Écritures. Newman place en tête de son homélie la parole d’Agar : « Toi, Dieu, tu me vois » (Gn 16,13) et il rappelle que « le Seigneur parlait face à face [avec Moïse], comme un homme parle à son ami » (Ex 33,11). Surtout, elle s’oppose, ce qui, pour le futur cardinal, constitue le centre de la Révélation, l’incarnation du Fils de Dieu : « La qualité la plus attachante de la miséricorde de notre Sauveur est sa dépendance vis-à-vis des temps et des lieux, des personnes et des circonstances ». C’est ce que montre « le tendre comportement de notre Seigneur envers Lazare et ses sœurs, ou dans ses pleurs sur Jérusalem, ou encore dans sa conduite envers saint Pierre avant et après le reniement, ou envers saint Thomas lorsqu’il doutait, ou dans l’amour qu’il avait pour sa mère ou pour saint Jean [4] ». L’on pourrait ajouter cet aveu de Pierre répondant à Jésus qui l’interroge : « Seigneur, toi, tu sais tout » (Jn 21,17).

Bouleversé par cette révélation de la providence si personnalisée de Dieu en Jésus [5], le saint converti passe spontanément de l’explication à l’exhortation. L’on se croirait à une veillée de prière, avec la culture scripturaire et patristique en plus ! Il faudrait tout citer :

 

« Qui que tu sois, Dieu te considère individuellement. Il ‘t’appelle par ton nom’. Il te voit et te comprend pour toi-même, lui qui t’a fait pour toi-même. Il sait ce qu’il y a en toi, tes sentiments et tes pensées personnels sans exception, tes dispositions et tes penchants, tes forces et tes faiblesses. Son regard s’attache à toi aux jours de joie comme aux jours de souffrance. […] Tes mains, tes pieds sont l’objet d’un regard de tendresse ; il entend ta voix, les battements de ton cœur, ta respiration même. Tu ne t’aimes pas mieux qu’il ne t’aime […]. Tu es choisi pour être sien […]. Tu fus un de ceux pour qui le Christ offrit sa dernière prière, la scellant de son sang précieux. […] Que suis-je pour que le Fils de l’homme pense à moi à ce point ? […] Que suis-je, pour que le Saint-Esprit de Dieu entre en moi et attire mes pensées vers le ciel ‘en des gémissements ineffables’ [6] ? »

 

  1. Ne pas anticiper le temps ou entrer dans la confiance

Espérer sur la longue durée, veiller longuement sans voir venir l’aurore, n’est possible que si vous consentons à vivre dans le présent, à ne pas anticiper l’avenir et croire que la promesse arrivera. C’est ainsi que Jésus lui-même vit quand il parle de son Heure (cf. Jn 2,4). C’est ainsi que vivent les Saints. Lorsqu’elle se trouve à l’infirmerie, à sa sœur Céline qui admire sa patience, sainte Thérèse s’exclame : « Je n’ai pas encore eu une minute de patience. Ce n’est pas ma patience à moi !… On se trompe toujours [7] ! »

En ce moment passe sur les écrans une belle biographie, Lady de Nazca. Elle raconte l’histoire d’une Marie Eicher qui, ayant fui l’Allemagne nazie, travaille comme professeure de mathématiques à Lima et découvre par hasard des lignes et des figures gravées dans le sable au sud du Pérou par l’antique civilisation Nazca, qui a précédé de beaucoup les Incas. Elle se passionne pour ces géoglyphes énigmatiques et s’interroge sur leur signification qui est encore plus mystérieuse. Non seulement ils n’intéressent pas les archéologues professionnels qui travaillent avec du solide et du connu, des poteries et des momies, mais ils sont maintenant menacés par des planteurs puissants, avides et sans scrupules qui veulent cultiver du coton dans le désert.

Si ce qu’elle recherche n’est rien moins que la signification de ces dessins aussi précis que gigantesques (je ne vous la dévoilerai pas pour ne pas spoiler le film !), elle n’y arrivera à force de patience acharnée qu’en acceptant l’humble travail du quotidien, au jour le jour : celle qu’on appelle ironiquement « la balayeuse du désert » brossera les kilomètres de tracés en gypse, prendra les mesures de chaque contour, calculera chaque angle de chaque dessein, jusqu’au jour où la lumière viendra du soleil lui-même.

Et l’ultime image du film montre Maria en train de contempler longuement le merveilleux ciel étoilé qui n’est pas encore pollué par les émissions lumineuses et encombré par la surpopulation des satellites artificiels. Ce faisant, son attention émerveillée ne se porte plus sur l’œuvre pourtant merveilleuse que les hommes ont gravé sur la terre, mais sur la merveille des merveilles, sa raison d’être, qui est son modèle céleste. Et au milieu de ce firmament de l’hémisphère austral, n’est-ce pas la Croix du Sud qui brille ?

 

  1. Supporter et discerner les difficultés ou entrer dans la persévérance

« Frères, en attendant la venue du Seigneur, prenez patience », exhorte saint Jacques dans la deuxième lecture, qui continue par une comparaison agricole parlante : « Voyez le cultivateur : il attend les fruits précieux de la terre avec patience, jusqu’à ce qu’il ait fait la récolte précoce et la récolte tardive » (Jc 5,7).

Osons le dire. Le désespoir apparent permet à l’espérance réelle de germer. Tel est, par exemple, le chemin suivi par nombre de personnages de Dostoïevski – et ce fut d’abord celui de leur auteur qui a vu la mort en face, avant de connaître quatre années de bagne à Omsk et d’affronter ses propres démons, la dépendance au jeu, la dépression. L’un des survivants du ghetto de Varsovie qui écrit dans son journal : « nous sommes seules, désespérément seuls, dans le néant du monde. Absolument seuls avec notre désespoir et notre douleur [8] », note aussi à d’autres moments : « Il n’y a aucun espoir et malgré tout on continue à vivre [9] », voire : « On veut survivre pour voir la fin, qui sera certainement bonne, et à laquelle succédera une nouvelle époque, radieuse, heureuse [10] ». Ce désespoir surmonté, tel est, enfin, le grand enseignement des prophètes d’Israël. En effet, dans la longue veille du Messie promis naguère, ils apprennent à relire dans le présent et les visions parfois insupportables qui leur sont données les signes de l’avenir qui s’avance : en « scrut[ant] les profondeurs de leur temps », ils « eurent pourtant la force de regarder vers un niveau plus profond encore et, là, d’y découvrir l’espérance [11] ».

 

Si nous demandons à l’Esprit-Saint cette humble dépendance, cette confiance abandonnée, cette patience persévérante, alors, en ce dimanche de « Gaudete », nous recevrons la joie imprenable.

Pascal Ide

[1] John Henry Newman, « Sermon 9. La Providence personnelle telle qu’elle se révèle dans l’Évangile », trad. Yves Denis, Sermons paroissiaux. 3. La grâce chrétienne, Paris, Le Cerf, 1995, p. 103-114, ici p. 106.

[2] Ibid., p. 105.

[3] Ibid., p. 108.

[4] Ibid., p. 109.

[5] Cette affirmation est si centrale que Newman la reformulera au terme de sa vie (Grammaire de l’assentiment, trad. Marie-Martin Olive, coll. « Textes newmaniens » n° 8, Paris, DDB, 1975, p. 116-118).

[6] Id., « La Providence personnelle… », p. 112-113.

[7] Carnet jaune, 18.8.4.

[8] Hillel Seidman, Du fond de l’abîme. Journal du ghetto de Varsovie, trad. Nathan Weinstock, coll. « Terre humaine », Paris, Plon, 1998, p. 160.

[9] Ibid., p. 192.

[10] Ibid., p. 122.

[11] Paul Tillich, Les fondations sont ébranlées, trad. François Larlenque, Le Jas du Revest St Martin (Basses-Alpes), Robert Morel éditeur, 1967, p. 84.

14.12.2025
 

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