The Flash
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Pays:
Américain
Thème (s):
Amour de soi, Salut
Date de sortie:
14 juin 2023
Durée:
2 heures 24 minutes
Évaluation:
****
Directeur:
Andy Muschietti
Acteurs:
Ezra Miller, Sasha Calle, Michael Shannon
Age minimum:
Adolescents et adultes

The Flash, film de super-héros américain d’Andry Muschietti, 2023. Inspiré du personnage de DC Comics, Barry Allen (Flash), créé par Robert Kanigher et Carmine Infantino. Avec Ezra Miller, Michael Keaton, Sasha Calle, Michael Shannon, Maribel Verdú, Ben Affleck.

Thèmes

Amour de soi, salut.

Décidément, les derniers films superhéroïques qui introduisent la féconde thématique du multivers en général, et le treizième long métrage de l’univers cinématographique DC qui, pour la première fois, se consacre en entier au personnage de Flash en particulier, ne déméritent pas. Il met en scène le schème salvifique qui est caractéristique de la saga (1), mais innove en traitant en détail de l’estime de soi (2).

 

  1. Ce nouvel épisode renoue avec les thèmes messianiques communs à la Justice League. Avec un dosage réussi de dramatique (à la dernière scène, l’adieu à la mère, j’ai pleuré de triste cœur) et de comique (j’ai plusieurs fois ri de bon cœur), entre l’humour léger des premiers DC des années 1980 et le pessimisme toujours plus sombre du début du millénaire. Certes, ne rêvons pas, le couplet féministe ne nous sera pas épargné, par exemple avec le remplacement de Superman par Supergirl dans l’univers alternatif. Mais sans excès. Certes aussi, la multiplication des mondes parallèles et des paradoxes temporels brouille parfois l’intrigue et rend possible l’impossible. Mais sans hubris non plus, et avec un réel souci pédagogique de ne pas « larguer » le spectateur.

Certes enfin, le scénario évoque la déception amoureuse d’une serveuse que l’on ne reverra plus et ébauche une possible histoire romantique avec la journaliste. Mais l’investissement affectif maximal concerne le seul triangle familial où chacun des membres rivalise d’abnégation envers l’autre et de négation envers soi-même – non sans un juste équilibre dont nous reparlerons. De nouveau, nous trouvons illustré ce déplacement si éloquent des liens d’élection (au premier rang desquels la passion amoureuse) aux liens du sang (avant tout, les relations familiales). Paradoxalement, à une époque d’inflation de la liberté, ce sont les relations fondées sur la nature et non sur le libre choix qui remportent la palme de l’attention émotionnelle.

 

Mais The Flash innove en introduisant une méditation sur la juste relation à soi si ajustée qu’elle pourrait offrir un support pédagogique.

 

  1. Il montre tout d’abord que l’estime de soi s’avance entre deux extrêmes. Si elle se conquiert contre l’égoïsme et l’orgueil, elle s’acquiert aussi contre la mésestime de soi.

De ce point de vue, la scène initiale de sauvetage de l’hôpital s’avère particulièrement réussie qui montre un Flash déchiqueté entre les multiples personnes à sauver (sans rien dire du chien !) et sa pénurie critique en énergie. Que faire ? Vous pourriez vous poser la question à partir de la parabole de la maman hirondelle qui, en période de famine, ne trouve qu’un asticot pour nourrir ses cinq oisillons. Que faire ? Le superhéros ayant le pouvoir de suspendre le temps, tentez de proposer une solution. Beaucoup répondent que la mère oiseau devrait couper l’asticot en autant de parts qu’elle a de petits. D’autres accordent l’intégralité de la maigre victuaille au plus fragile des oisillons. Mais rares sont ceux qui avancent la réponse la plus efficace, mais pas la moins paradoxale : que le vertébré mange le mollusque afin de disposer de l’énergie et de la lucidité nécessaire à l’obtention d’autres nourritures pour sa progéniture affamée. Et si l’on dit que rien, dans cette action altruiste, ne la distingue de l’acte le plus vilement égoïste, nous répondrons que ce qui est vrai du dehors, c’est-à-dire de l’objet, ne l’est plus du dedans, c’est-à-dire de l’intention.

Or, telle est l’option réaliste choisie par Flash : en portant secours à lui-même, en apparence, il abandonne le sauvetage de l’autre ; en réalité, il se rend capable d’aider autrui. Sa maîtrise du temps l’autorise à retarder temporairement ce qu’il réalisera ultérieurement et plus pleinement. Ce qui, au point de départ, nous fait sourire, après réflexion, force l’admiration pour sa prudence et même pour sa justice.

Mais, bien entendu, le plus grand risque encouru par le super-héros en général est opposé : l’inflation de l’ego. Celle-ci adopte trois formes, toutes trois illustrées par le film.

  1. La première est l’égoïsme ou le triomphe du « pour moi ». Il caractérise toujours au maximum le méchant, ici le général Zod. Mais il notifie aussi a minima, au moins au début, Kara Zor-El. On comprend que, traumatisée par la mort de son monde et par le crime de son oncle qui a assassiné Kal-El (alias Superman), elle cherche d’abord à se venger de Zod. Mais comment peut-elle nier avec une telle ingratitude ceux qui l’ont libéré de sa prison – même si leur intention n’était assurément pas dictée par la seule gratuité ? Toutefois, le propre de la bonté ne réside pas dans l’infaillibilité, mais dans sa mutabilité. Et Supergirl reviendra pour aider Flash. Plus encore, elle luttera à ses côtés jusqu’à donner sa propre vie.
  2. La deuxième enflure du moi est l’orgueil ou la victoire du « par moi » – qui peut s’accompagner d’un relatif « pour l’autre ». Tel est le cas du Batman de l’univers alternatif qui, non sans un ironique clin d’œil, s’identifie au superhéros du premier Batman (Michael Keaton). En effet, l’homme-chauve-souris n’a rien perdu de ses réflexes et de ses capacités combatives, ainsi qu’il ressort de la lutte dans la cuisine dont il ne sort vaincu que parce qu’il ne peut rivaliser avec la force véloce du jeune Barry. Et si le Batman parallèle a été remisé, ce n’est pas faute de courage ou par démission, mais par absence d’adversaires et par carence de mission : ce double ultracorrompu de New York qu’est Gotham est devenue la ville la plus sûre de la Terre. D’ailleurs, le justicier ne rechignera guère à reprendre du service. Mais en acceptant de sortir de la solitude, donc de son indépendance.
  3. La troisième tentation ne touche plus tant les causes efficiente (b) et finale (c) du moi que la forme qu’il dilate à l’infini. Il s’agit de la toute-puissance ou de l’apothéose de l’ego. Et tel est le problème foncier de Flash, le nœud de l’intrigue et la belle trouvaille du film.

En effet, l’être humain est doublement limité : dans l’espace et dans le temps. Or, au nom de la corrélation (plus reconstruite que réelle, mais peu importe ici) du temps et de l’espace introduite par la théorie de la relativité restreinte ou plutôt par la finitude de la lumière, le superhéros n’ignore pas seulement la borne spatiale, mais, vitesse supraluminique oblige, la lisière temporelle, plus précisément, son irréversibilité. Comment dès lors ne pas briser la troisième limite, la plus intransgressible : celle de la mort ? Autrement dit, comment ne deviendrait-il pas mégalomane celui qui s’affranchit de cette double contrainte ? « Je peux sauver tout le monde », s’écrit Flash. Et cette auto-mission abstraite devient concrète quand il s’agira de sauver ses deux parents morts, réellement et symboliquement, le même jour.

La question pendante et sous-jacente, chez bien des Marvels (à commencer par Endgame qui annule trop aisément le triomphe tragique du Titan fou) et de toutes les histoires de voyage dans le temps, donc de paradoxe temporel) est ici abordée frontalement. C’est Batman qui, en ami toujours plus intime et en grand-frère plein de sagesse, offrira une réponse d’autant plus crédible qu’il est malmené par la même blessure et, à l’écoute de son ami, traversé par la même tentation : il a lui-même perdu ses deux parents ; pire encore, il est orphelin depuis sa plus tendre enfance. Ses paroles méritent d’être entendues. Elles reprennent non pas la sagesse païenne du stoïcisme fataliste qu’est le consentement au destin, mais celle, chrétienne, de la conversion du mal en bien (« Etiam peccata… ») : « Nos blessures nous ont forgées ». Ces mots sont si importants qu’ils retentiront deux fois dans la bouche des deux versions, prime et alternative, du Batman. Cette grande loi métaphysique et théologique selon laquelle  le mal ne trouve pleinement son sens ou plutôt son sursens que dans le bien supérieur qu’il permet de faire fructifier, s’incarne par exemple dans la scène où, blessé par un des kryptoniens, Flash découvre que l’arme qui, fichée dans son corps, le blesse, peut devenir l’arme qui blesse un autre corps.

Mais, comme souvent pour une interrogation vitale, l’expérience est intransmissible ; la leçon de vie exprimée par l’un ne peut s’imprimer dans l’autre seulement lorsqu’elle est existentiellement éprouvée. Faute de faire confiance à son aîné, Barry devra donc éprouver les conséquences de ses actions pour en mesurer toute la gravité. En effet, et c’est encore une leçon du christianisme et de son extraordinaire équilibre, lorsque la personne devient sourde à sa conscience morale et, pire, en arrive à justifier la violence qu’elle va commettre, il demeure une ressource : l’ombre projetée du mal de la faute qu’est le mal de la peine : celle subie par l’autre, et d’abord celle subie par son auteur.

Et tel est le sens de ces voyages multipliés dans le passé. Selon une belle métaphore de cette rupture qu’est le péché, Flash découvre que les effets de ses actes sont proportionnels à leur cause. Ainsi, commise par un super-héros doués de super-pouvoirs aussi puissants que les siens, la faute engendre rien moins que le super-effet : la brisure du monde entier, qui se traduit par rien moins que la néantisation d’un coup de tous les super-héros – ce que même Thanos n’avait pu imaginer. Voire, selon une autre trouvaille du scénario qui ne va pas aider à clarifier les scripts des épisodes suivants, la fracture se propage en amont (vers le passé) autant qu’en aval (vers l’avenir). Comment mieux dire que le péché est le plus grand fauteur d’anarchie ?

Mais il ne suffit pas de constater que le malum culpæ dé-chaîne (au double sens, actuel et étymologique, du verbe) le malum pœnæ. Encore faut-il le reconnaître et agir en conséquence. Le méchant, lui, se justifie et, mieux, se dissimule cette logique. C’est ici que la multiplication des univers (le multivers) ou plutôt son dédoublement prend toute sa profondeur anthropologique et toute sa signification éthique. Elle devient l’occasion, en racontant une autre version de soi-même, de mieux se connaître et d’entrer en dialogue avec soi. Tant le cogito n’est ni transparent à lui-même (erreur de l’exaltation cartésienne) ni en exil définitif de soi (erreur symétrique de l’humiliation post-cartésienne). Mais nous avons à vivre cet itinéraire du « Je est un autre » (Rimbaud) à « soi-même comme un autre » (Paul Ricœur), par la médiation d’un autre qui nous manifeste à nous-même : ici ce monde contrefactuel qu’est l’alter-monde, l’univers alternatif. Et c’est ce qui arrive à Barry qui, en dialogant avec son double, puis son triple, va pouvoir mieux comprendre ses propre motivations et se décentrer de lui-même. En effet, en prenant conscience qu’il cache à son frère la vraie motivation de ses actions, au nom d’une raison qui s’avère être une protection (comment annoncer la mort de sa mère ?), il découvre combien il est plus sauveteur que sauveur. Si Flash n’est pas centré sur lui, ainsi que l’atteste la scène initiale comique où il est salué par ses grouppies dans la rue et, polarisé par sa mission, ne s’intéresse qu’à la barre chocolatée dévorée par une de ses fan club, en revanche, il n’est pas assez centré sur la liberté de l’autre, et donc sa capacité à recevoir ou non le don qu’il lui adresse.

Et cette connaissance de soi se muera en don de soi quand le Darkflash se fera tuer pour que la troisième version issue de lui, qui incarne la toute-puissance, puisse enfin disparaître. Ce qui est métaphysiquement impossible et éthiquement répréhensible, à savoir le don de soi-même à soi-même (soit dit en passant, c’est la raison pour laquelle l’amour de soi est subordonné à l’amour de l’autre), devient possible grâce au dédoublement réalisé par le multivers et donc l’occasion d’une plus haute offrande de soi-même.

Dès lors, instruit par l’exemple de son jumeau qui lui donne réellement la vie en abandonnant la sienne, Barry devient capable de livrer symboliquement sa vie, en consentant à la mort de sa mère. Superbe scène finale qui, jointe à sa condition en amont et, inattendue, la conséquence en aval, est, à mon sens, la plus émouvante du film. L’abnégation du fils rejoint la compassion de la mère qui, à son insu, lui donne l’amour dont il a besoin et lui permet ainsi d’intérioriser la source qui, symbolisée dans la mémoire du cœur, fuctifiera un jour. Le geste joint à la parole sont d’autant plus touchants qu’ils s’adressent à un inconnu.

Ainsi le multivers ou plutôt le « bivers », si je puis dire, devient la parabole du seul univers réel : l’univers intérieur de la réminiscence redouble, par sa gratitude, la bonté de l’univers extérieur. Comme prophétisait le Batman à son ami Flash, sa mère demeurera présente dans un autre univers ; mais celui-ci est plus intime à lui-même qu’il ne sait. Saint Augustin ne faisait-il pas de la mémoire le centre de l’âme ?

 

  1. Il reste à saluer, et ce n’est pas la moindre des joies, une présence implicite, mais prégnante, du christianisme. Nous en avons déjà nommé quelques traces chemin faisant. Ajoutons-en une.

Les deux objections constantes à l’existence de Dieu nourrissant l’athéisme sont la violence en ce monde et la suffisance de celui-ci. Nous avons entrevu la solution à la première. The Flash ébauche une réponse à la seconde. En évoquant une transcendance possible. D’abord, le film répond à la multiplication anarchique des bifurcations et donc à la pluralité arbitraire des mondes possibles par les croisements privilégiés et les rencontres par affinité qui signalent un dessein plus qu’un destin. Ensuite, et c’est encore plus suggestif, par une incarnation de ce croisement destinal dans le superbe effet que représente le choix de la boîte de tomates. C’est parce que le père est sorti pour rendre service qu’il libère la place permettant à la caméra de vori son visage. Or, « la charité est serviable » (1 Co 13,4). Donc, au don du père répond celui de la Providence, lui-même médiatisé par un autre don humain, celui de la technique développée par la Wayne Entreprise dont on sait que le fondateur est le plus grand et nouvel ami de Flash : le sourire final au Bruce alternatif (George Clooney) l’atteste. Le nouvel univers engendré par la découverte de Barry n’est donc pas nécessairement annonciateur de calamité.

 

L’une des originalités les plus innovantes de cet excellent cru – et c’est aussi une nouveauté chrétienne – réside en ce que le pire méchant ne demeure pas au dehors, mais au-dedans. Donc, que la lutte contre la violence ne saurait se ramener à son éviction, mais doit conduire à la conversion. De fait, le seul super-vilain conséquent est le général Zod ; or, non seulement il est si connu que l’histoire n’a pas besoin de le présenter, mais il est déjà vaincu. Ainsi, la problématique si lucidement et efficacement exposée par le génial Darknight (Christopher Nolan, 2008) se retrouve ici : redisons-le, la frontière entre le bien et le mal passe non pas entre les personnes (les bourreaux et les victimes), mais au cœur de chacune d’elle. Mais la solution n’est plus seulement celle de la substitution, qui suppose que le Chevalier noir soit encore plus immaculé que le Chevalier Blanc, le procureur Harvey Dent, donc s’identifie au Messie. Même si elle aurait méritée d’être traitée plus dramatiquement, Flash lui trouve une réponse heureuse, plus humaine et, de ce fait, plus audible : elle enracine le don de soi dans le juste amour de soi.

Pascal Ide

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